Mondialisation, magie ou illusion ?

La chronique économique hebdomadaire de Bernard CHAUSSEGROS

Le terme « mondialisation », comme on le sait, désigne cet ensemble de processus, mis en place plus ou moins volontairement, pour faciliter et accompagner la libre circulation des marchandises, des capitaux, des services, des personnes, des techniques et de l’information, et qui permet aux sociétés du monde entier de se mettre en interrelation.

Selon le géographe Olivier Dollfus, « la mondialisation, c’est l’échange généralisé entre les différentes parties de la planète, l’espace mondial étant alors l’espace de transaction de l’humanité ».

Est-ce une pure magie ? Oui, on pourrait le penser en imaginant comme enchanteur et harmonieux le traitement libre-échangiste des questions existentielles, au sein de la grande famille qui occupe notre planète ! La magie, c’est le monde libre, l’entente absolue entre les nations et les entrepreneurs pour faire fonctionner sans heurts un marché mondial apaisé.

Mais n’est-ce pas pure illusion ? Un « truc » d’illusionniste qui nous fait croire à l’entente cordiale entre des entités aussi différentes que les peuples, les cultures, les religions, les nations, les continents ?

La mondialisation se traduit, en effet, par une intensification des interdépendances entre les nations du monde, les activités et les systèmes politiques. Elle permet une accélération des échanges commerciaux et financiers à l’échelle mondiale grâce à la disparition des barrières commerciales et au développement des technologies de l’information et de la communication.

La mondialisation des capitaux, ou « globalisation financière », est née dans les années 1980. Progressivement mise en place par les politiques de déréglementation des gouvernements des pays développés, la globalisation financière a permis la constitution d’un marché unifié du capital au niveau mondial.

La planète représenterait alors une sorte de société unique au sein de laquelle, après tout, il convient d’utiliser harmonieusement les pays et leurs agents économiques en fonction de leurs talents, de leur savoirs-faires et de leurs richesses.

Les crises

Mais tout ne va pas toujours sans heurts, et de belles intentions peuvent soudain être confrontées à de dures réalités, comme toutes ces crises qui sont récemment survenues.

Contrairement à un certain nombre d’idées reçues qui font croire que depuis 1945, le monde est en paix, il suffit de dresser la liste de tous les conflits qui n’ont cessé d’éclater et de durer dans maintes parties du monde pour s’en persuader, parfois aux portes mêmes de l’Europe, mais surtout en Afrique, au Moyen-Orient, en Asie, en Amérique centrale ou en Amérique du Sud.

Parallèlement, ce qui a d’ailleurs occasionné de nombreuses guerres, dès les années 70, le monde a soudain découvert que les énergies disponibles sur la planète n’étaient pas inépuisables. Il en est alors découlé de très nombreuses crises, semblables au phénomène des marées, avec des périodes de flux et des périodes de reflux, la tempête se calmant.

Corollairement à cette « surprenante et brutale découverte » de la limite des ressources énergétiques mondiales, est alors survenue la prise de conscience de l’existence du réchauffement climatique, des impacts destructeurs de la surproduction industrielle et de la gabegie énergétique sur le climat mondial, et de son implication en termes de coût. Très longtemps méconnu, voire inconnu, on parle désormais du « prix carbone » qui est censé traduire les dommages causés par les émissions de gaz à effet de serre.

Et dès lors que l’on se pose la question du coût de l’énergie, on est obligés d’identifier ce qui, dans nos économies, prend une part prépondérante, le coût du transport entre les lieux de production et les lieux de transformation ou de négoce. Il devient ainsi beaucoup plus cher de faire fabriquer à l’autre bout du monde des biens à bon marché s’il faut dépenser des fortunes pour l’acheminement desdites marchandises.

Et, enfin, pour envisager plus largement l’ensemble des événements qui peuvent bouleverser une situation jugée jusque-là idyllique et quasiment magique, il faut évoquer la crise sanitaire, pandémie mondiale qui a littéralement mis l’ensemble des économies mondiales « à genoux ». Et si aujourd’hui les débats se limitent artificiellement, en Europe et en tous cas en France, à être contre ou pour la vaccination ou l’utilisation d’un pass sanitaire, il ne faut pas se leurrer ! Les pays dits développés se sont effectivement retrouvés impréparés et dépendants des pays d’Asie, pour faire face dans les meilleurs délais aux besoins en masques ou en gels hydroalcoolique, voire en vaccins. En ne pouvant lutter plus rapidement contre la pandémie, le gouvernement a dû mettre en place plusieurs confinements « à géométrie variable » qui contribuent à la vulnérabilité financière de l’État.

Une mondialisation caractérisée par la réalité de la violence humaine

Même si l’on pouvait être tenté par l’espoir que la magie rende tout possible, on ne peut que s’interroger, confrontées à toutes les crises qui ont affaibli les économies occidentales, si les conceptions bienveillantes du libre-échange ne sont pas, avant tout, des tours de « passe-passe » !

Toutes les utopies ont leurs limites, lesquelles résident d’une part, dans la nature humaine, et d’autre part, dans le fondement du système économique capitaliste. De même que la démocratie n’aboutit pas réellement à la représentation parfaite de chaque citoyen par l’élu qui acquiert le pouvoir de décider, de même ce système politique qui se démarque des régimes totalitaires porte malgré tout atteinte aux libertés fondamentales. Le pouvoir rend fou, dit-on ! En réalité, la nature humaine est ainsi faite, comme l’écrivait Thomas Hobbes au 17ème siècle, que « l’homme est un loup pour l’homme » ce qui est une façon imagée de parler de la voracité de l’homme, notamment de celui qui possède une parcelle de pouvoir.

Certes, les civilisations modernes ont apporté de l’ordre par la loi et de la morale par la religion, mais malgré ces limites, le réflexe basique de l’homme et donc des groupes, des entreprises ou des états, est avant toute autre chose, la captation du pouvoir. Les utopistes peuvent rêver d’une société égalitaire dont l’objectif serait le bonheur individuel et la satisfaction des besoins primaires tels que la liberté et la fraternité. Mais la réalité est tout autre, puisqu’il s’agit avant tout de gagner des marchés !

L’incidence de l’intermédiation

Les démocraties occidentales se sont mises elles-mêmes dans une situation de dépendance. C’est ce qui découle de l’application de ce que l’on appelle l’intermédiation, nos décideurs, nos entreprises et nos politiques ont pris des décisions à « courte vue ». Ils ont bradé tout ce qui leur semblait pouvoir être produit ailleurs pour ne conserver ce qu’ils imaginaient être notre domaine de plus-values.

C’est ainsi que la PAC (politique agricole commune de l’Europe) a ruiné l’agriculture française qui n’est plus en mesure de nourrir la population hexagonale. Et pourquoi ? Parce que l’on trouvait plus avantageux de développer les « intermédiaires » qui créaient pour eux-mêmes de la richesse sans apporter aucune valeur ajoutée à la prospérité nationale.

L’intermédiation, mot hérité indirectement du latin, désigne l’existence et l’intervention d’un intermédiaire qui vient se positionner dans le cheminement économique entre le producteur ou le fabricant et le consommateur. Pour schématiser, en dehors de la vente directe chez le paysan, on avait autrefois recours à un intermédiaire, l’épicier du village, voire à deux s’il fallait approvisionner un canton. Aujourd’hui, dans le présent cas de figure, le nombre d’intermédiaires, souvent plus financiers que négociants, a explosé. A défaut de produire des produits et de les vendre, le système se fonde désormais sur la manipulation monétaire et financière. En une phrase, la valeur « travail » a été tuée !

L’intermédiation, qui semble faciliter les échanges, contribuent à l’aggravation des prix pour le consommateur, à la paupérisation des producteurs au bénéfice des intermédiaires, et aux bouleversements fondamentaux des systèmes socio-économiques.

Des incidences sur le devenir des nations

Nos économies, celle de la France en particulier, se sont retrouvées dans une situation nouvelle de dépendance vis-à-vis des intermédiaires, et nous avons perdu la plupart des fleurons qui étaient les nôtres il y a encore 50 ans ? Agriculture, informatique, produits manufacturés, etc.

La superposition d’intervenants sur une même verticale, peut générer des effets pervers et être la cause d’un appauvrissement de la valeur. La tendance est actuellement à une simplification des schémas de financement et d’ailleurs, l’apparition de la « blockchain » et le développement fulgurant de la cryptomonnaie peuvent être des solutions qui seraient dans ce cas à développer. Le caractère décentralisé de la blockchain, couplé avec sa sécurité et sa transparence, permet des applications bien plus étendues que le simple domaine monétaire comme par exemple, le transfert d’actifs, votes, actions, obligations, etc.

Il ne faut pas sous-estimer le fait que l’incidence de la « blockchain » est facteur de réduction du nombre d’intermédiaires, à commencer, bien évidemment, par les banques elles-mêmes.

Autre exemple d’une intermédiation préjudiciable, la vente du savoir-faire de la France par Thomson en matière de produits bruns. Notre pays ne fabrique plus de téléviseurs et les importe de Corée ou du Japon, après en avoir conçu la technologie. D’ailleurs le chiffre d’affaires du « brun » n’a cessé de reculer depuis lors, et notamment de plus de 18% entre 2008 et 2013.

On peut conclure sur ce point en rappelant la réalité de la fuite des cerveaux. La France forme des étudiants et des chercheurs de haut niveau dont les compétences sont reconnues. Mais on constate, année après année, que les meilleurs sont recrutés par les pays qui ont récupéré les technologies qui étaient autrefois les fleurons de l’industrie en France.

Focus : L’industrie du bois

La Chine achète beaucoup de bois français, notamment du chêne. Les arbres sont vendus sur pied sans passer par les scieries françaises qui sont également pénalisées. On sait que pour reconstruire la charpente de la cathédrale Notre-Dame de Paris, il faudra trouver près de 1.500 chênes aux caractéristiques parfaites. Il semble que ce ne soit pas aisé compte tenu de la tension qui existe sur le marché du bois. En effet, depuis plusieurs années, la demande étrangère est en progression. La Chine aurait acheté 350 000 m3, soit 20% de la production française. Les ventes faites aux Chinois, mais aussi aux Américains, contribuent aux hausses de prix (+ 60 %) qui, depuis 2020 menacent la pérennité des scieries françaises et mettent en péril notre industrie du bois, et notamment les métiers de la construction.

En conséquence, la hausse des prix et la rareté de la matière première sur le marché national obligent les clients à acheter à l’étranger des coupes de bois plus chères et de qualité moindre, ce qui démultiplie de façon regrettable le coût de revient.

Dans ce domaine, comme dans tant d’autres, la préférence nationale devrait pouvoir être la norme, mais sommes-nous encore maître de notre destin ?

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