C’est l’histoire d’un homme qui a sauvé des millions et des millions de vie, et qui continue à en sauver tous les jours, bien qu’il soit mort depuis plus de cent cinquante ans ! Mais cet homme extraordinaire eut une vie peu glorieuse et une fin misérable. Il s’appelait Ignace Philippe Semmelweis, c’était un médecin hongrois, et le moins qu’on puisse dire est qu’il ne fut pas prophète en son pays.

Rien ne prédestinait ce fils d’épicier  à devenir un jour le père de l’asepsie et à révolutionner la médecine. Sa famille  le rêvait en bel avocat militaire, servi par une élégance et une prestance naturelle, alors il part à Vienne pour y étudier le droit. Son destin surréaliste va s’y jouer, comme tout droit sorti d’un poème de Lautréamont, «  beau comme la rencontre fortuite sur une table de dissection d’une machine à coudre et d’un parapluie ». C’est en effet en assistant par hasard à l’autopsie d’une femme morte de la fièvre puerpérale que ce jeune  étudiant aura la révélation de sa vie. C’est décidé, il sera médecin ! Il s’inscrit alors à l’Ecole de Médecine de Vienne, une des plus prestigieuses du monde, dont Sigmund Freud sera aussi, plus tard, l’élève.

« Missionnaire de la vérité »

« Le destin m’a choisi pour être le missionnaire de la vérité » proclame Semmelweis, mais ça va ne se passera pas du tout comme il l’avait prévu. Oublié de Dieu et des hommes, il meurt à quarante-sept ans, roué de coups par le personnel de la clinique psychiatrique où il avait été interné de force. Et sombre dans l’oubli…

Et pourtant sa contribution à l’essor de la médecine moderne est gigantesque : vingt-cinq ans avant Louis Pasteur, il a l’intuition de l’existence des microbes. Mais, contrairement à Pasteur, qui en démontrera expérimentalement la présence partout, dans l’eau, dans l’air et sur la terre, lui n’est pas un chercheur, il n’est pas un familier du microscope ni des paillasses de labo, et ce qui le motive, c’est de trouver, comment, concrètement, il va sauver des vies. Et il va le faire en regardant le fonctionnement de l’hôpital de Vienne où il vient d’être affecté.

Deux pavillons y accueillent les futures mères, dans l’un ce sont des étudiants en médecine qui aident aux accouchements, dans l’autre, ce sont des élèves sages-femmes. La mortalité est deux fois plus élevée dans le pavillon des étudiants en médecine, et toutes sortes de théories plus ou moins farfelues circulent pour expliquer cette « fièvre des accouchées », nom qu’on donne à cette époque à la fièvre puerpérale.

Semmelweis veut s’en faire une idée par lui-même ; il se livre alors à une expérience, certes un peu limite sur le plan de la déontologie,  mais qui fera faire un pas  décisif à la connaissance des infections. Il demande aux étudiants en médecine et aux sages-femmes d’échanger leurs postes ; il constate alors que la mort aussi a changé de camp,  et continue à frapper plus durement du côté des futurs médecins.  

C’est donc dans leurs pratiques qu’il faut chercher la cause pathogène. Il se met alors  à les observer de près, et se rend compte que leurs études, différentes de celles des sages-femmes, comprennent des travaux pratiques où ils dissèquent des cadavres, et, la salle d’anatomie jouxtant le bloc d’accouchement, ils passent directement d’un endroit à l’autre, sans prendre la moindre précaution ! Il en déduit que les médecins transportent sur leurs mains des « particules invisibles et potentiellement mortelles », et qu’il suffirait qu’ils se lavent les mains pour sauver la vie de nombreuses femmes !

On se dit que cette découverte aurait dû remporter tous les suffrages, et être immédiatement appliquée dans toutes les maternités de Vienne et d’ailleurs. Mais Semmelweis avait un ennemi acharné à sa perte, qui n’était autre que lui-même ; impulsif et colérique, il n’hésitait pas à traiter publiquement ses confrères d’assassins, ce qui l’exclut de la communauté médicale et le condamna à l’exil.

Le bal des maudits

C’est un autre damné de la terre qui le fera sortir des  oubliettes de l’histoire. En 1924, un jeune médecin choisit de faire sa thèse de doctorat sur la vie et l’œuvre de Semmelweis, il s’appelle Louis Ferdinand Destouches, et ce n’est que plus tard, devenu Louis-Ferdinand Céline, qu’il sera mis au ban de la société, et frappé de  « l’indignité nationale ». Si Céline choisit de se pencher sur l’œuvre de Semmelweis, c’est, écrit-il, parce qu’il voit en lui « un persécuté », et qu’il est évident qu’il s’identifie à lui, spécialement quand il le décrit comme un être supérieur aux autres, obligé de  se soumettre aux dictats du commun des mortels. « Il dut être horriblement pénible », écrit-il, « de se soumettre aux fantaisies de la bêtise, surtout en possession d’une découverte aussi éclatante, aussi utile au bonheur humain que la sienne ».

Dans cette thèse, qui n’a rien d’une thèse mais tout d’un « premier roman », « médical, strictement médical et scientifique pour une partie », selon les propres termes de l’auteur, Céline salue la « force indomptable » du médecin, et en complète admiration, il rajoute un couplet sur cette âme « magnifique ». Mais la caution de Céline ne suffira pas, et ce n’est que des dizaines d’années plus tard que Semmelweis sera enfin reconnu comme le grand savant qu’il était.

La « mémoire de l’humanité »

Le lavage des mains étant devenu le geste emblématique de la pandémie, Semmelweis s’est vu mis au goût du jour, mais il avait déjà, avant ça, été réhabilité, et de façon éclatante ! En 2013, en effet, le compte-rendu de ses travaux sur les causes de la fièvre puerpérale et sa prophylaxie a été inscrit au Registre « Mémoire du monde » de l’Unesco, où figurent les textes fondamentaux de notre histoire et de notre civilisation, comme la Bible de Gutenberg, la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen ou l’appel du 18 juin du Général de Gaulle.

Il précède de deux ans l’inscription sur le même Registre  des archives de Louis Pasteur, et c’est un peu comme si on lui avait enfin rendu le rôle de précurseur dont il avait été injustement dépossédé. Et si parfois le destin prenait les traits d’un petit lutin malicieux qui remettait chaque chose à sa place ?

Catherine Muller
Docteur en psychologie
Member of the World Council of Psychotherapy
Member of the American Psychological Association

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