De notre envoyé spécial, Antoine Bordier

Première partie de notre trilogie : L’Arménie, la nouvelle « start-up nation »

A 5h00 de vol de l’aéroport Charles-de-Gaulle, plein est, se trouve le Caucase. Dans ce creuset où se plissent les reliefs de l’Europe, de l’Asie et du Proche-Orient, l’Arménie ressemble à un tout ‶petit confetti″. Depuis son indépendance, en 1991, elle se rêve en « start-up nation ». Elle est en train de réussir un pari fou : celui de former toute sa jeunesse aux nouvelles technologies. Reportage avec Marie-Lou Papazian, la Directrice Générale, co-fondatrice de TUMO, le pionnier par excellence, devenu la licorne EdTech du Caucase.

L’atterrissage à l’aéroport de Zvartnots se fait en douceur. 20 mn plus tard, dans un quartier nord d’Erevan, un taxi s’arrête devant un bâtiment hors-norme construit dans les années 2006-2008. Tout de pierre rose volcanique vêtu, c’est TUMO. Financé par un couple de la diaspora arménienne de Dallas, Sylvie et Sam Simonian, TUMO a ouvert ses portes en 2011. En arrivant dans ce centre futuriste d’excellence éducative, son gigantisme impressionne. Ce sont plus de 6 000 m2 qui sont distribués sur deux étages. On dirait un énorme vaisseau amiral, avec sa flottille qui se profile au loin. Ou plutôt, un énorme vaisseau spatial, car, on se croirait sur une autre planète. Un nouveau monde, une nouvelle cité au cœur même de la capitale de l’Arménie, qui concentre près de la moitié de sa population de 3 millions d’habitants.

A l’intérieur, un énorme comptoir blanc, avec de jeunes hôtesses, vous accueille. Latéralement, les tourniquets vitrés s’ouvrent et se referment au passage des jeunes étudiants en herbe, qui viennent de finir les cours au collège public pour commencer leur deuxième temps de formation, dispensée gratuitement. Au loin des centaines de postes informatiques sont, déjà, occupés. En enfilade, des tablettes, des pc, des écrans à la marque de la pomme ; des postes individuels, d’autres assemblés en croisillon, et, des câbles qui tombent du faux-plafond pour apporter toute l’énergie et le réseau nécessaire. On dirait une ruche circulaire. Avec ses abeilles qui viennent se poser et se mettre au travail, celui de la fabrication du miel.

Ici, le miel, c’est la matière grise, qui côtoie le design futuriste. Les bureaux mobiles s’appellent des « tumobiles ». Tout a été imaginé et pensé par Sam et Sylvie Simonian. L’architecte de renom est Libanais. Il s’appelle Bernard Khoury. Businessman à succès Sam a fondé INET TELECOM, dans les années 90. En créant TUMO, il permet à des jeunes adolescents de 12 à 18 ans, de se former gratuitement aux nouvelles technologies. Les élèves y apprennent l’animation, le développement de jeux, le design. Ils apprennent, également, à coder, et, font de la 3D. Autour des jeunes apprentis en herbe, des coachs vont et viennent comme dans un balai orchestré. Ici la révolution numérique n’est pas un vain mot. Et, TUMO a sa Marianne.  

Marie Lou Papazian, portrait d’une Marianne numérique

Elle ne porte pas de bonnet phrygien. Mais c’est une véritable révolutionnaire, dans le sens noble du terme. Sa révolution à elle, c’est l’éducation. Elle ne détruit pas. Elle construit au présent l’avenir des générations futures. Née en 1964 en Egypte, à Alexandrie, Marie Lou est vraiment la cheville ouvrière de TUMO. Dans les années 80, en raison de la guerre civile qui frappe le Liban, où elle a agrandi, elle part vivre aux Etats-Unis. Puis, avec son mari, ils iront en Espagne, retourneront aux Etats-Unis, pour, enfin, se rapprocher de ses racines et s’installer en Arménie. En 1997, elle s’y rend pour la première fois. « Je suis tombée amoureuse de l’Arménie. C’était viscérale. Comme si je connaissais ce pays, ses terres, ses montagnes, depuis toujours. En 2005, avec mon mari et nos 5 enfants, nous déménageons pour Erevan. Au début, nous avions prévu d’y rester deux ans. Et, cela fait, maintenant, près de 17 ans ! »

Avec son petit accent faussement canadien, Marie Lou parle, parfaitement, le français, qu’elle a appris au Liban. Elle évoque son histoire familiale, celle de ses parents et de ses grands-parents. Son histoire, comme la plupart des Arméniens qui en ont été victimes, est passée au crible du creuset d’une tragédie abominable : celle du génocide de 1915. Ses grands-parents maternels vivaient à Izmir, anciennement Smyrne. Cette vieille cité antique fut fondée il y a plus de 5 000 ans. Avant de devenir une terre arabe et turque, elle est, d’abord, une terre polythéiste, puis, chrétienne. C’est pour cela que les Arméniens s’y établissent.

Elle est citée dans le livre de l’Apocalypse de la Bible, au chapitre 1 : « Ce que tu vois, écris-le dans un livre et envoie-le aux sept Églises : à Éphèse, Smyrne, Pergame, Thyatire, Sardes, Philadelphie et Laodicée. » Du côté de ses grands-parents paternels, originaires d’Urfa, dans le sud de la Turquie, la proximité avec la frontière syrienne, qui se situe à une cinquantaine de kilomètres, les a sauvés. En l’écoutant, en la regardant de près, avec ses cheveux courts, ses grands yeux couleur noisette, je comprends mieux l’influence arménienne-égyptienne du côté de sa maman, et, l’influence arménienne-libanaise du côté de son papa. Elle a quelque chose du sphynx de l’Egypte, quelque chose du cosmopolitisme du Liban, et, quelque chose de la résilience de l’Arménie. « Toute petite, à Alexandrie, je me souviens être allée à l’école arménienne qui s’appelait Boghossian. » Une première boucle de ses racines semble se boucler.

L’histoire d’un rêve

Marie-Lou Papazian se souvient des moindres détails de son histoire. Elle se souvient d’avoir rencontré son futur mari, Pegor, au jardin d’enfants, à Beyrouth. Elle se souvient de ses 7 années vécues durant la guerre civile. « J’étais très affectée par cette guerre », explique-t-elle pudiquement, sans vouloir entrer dans les détails de cet écartèlement national. Cadette d’une fratrie de 5 enfants, elle a 4 frères, dont un qui est décédé dans un accident de voiture. Sa vie dans le quartier chrétien de l’est de Beyrouth, Achrafieh, est très difficile. Parfois, elle risque sa vie.

« Nous étions jeunes, nous ne nous rendions pas compte, exactement, des dangers. D’autant plus, que Pegor vivait dans un quartier différent, de l’autre côté de la ligne verte. Nous n’avions pas peur. » Cette fameuse « green line », frontière poussiéreuse d’une dizaine de kilomètres sur laquelle la nature avait pris ses droits, et, qui démarquait les quartiers de Beyrouth-Est de ceux de Beyrouth-Ouest. En 1987, elle se marie avec Pegor, et, ils partent s’installer à New York. Là, ils vivent pendant 5 ans. Diplômé de l’ESIB, l’Ecole Supérieure d’Ingénierie de Beyrouth, elle démarre sa vie professionnelle dans la construction.

Pendant ce temps-là, Pegor continue ses études à Boston, dans la prestigieuse école du MIT. Il y poursuit un double cursus en computer science et en architecture. En 1992, la famille globe-trotter continue son périple et déménage pour Barcelone, en Espagne. Là, Pegor ouvre la succursale d’un groupe spécialisé en architecture et en informatique. Leurs 3 enfants naissent à Barcelone. Pendant ces années où Marie Lou s’arrête de travailler pour se consacrer entièrement à sa famille, elle fait ses premiers pas dans un nouveau monde : celui d’internet. Elle regarde de près, aussi, un projet entrepreneurial, Silk Road (la route de la soie), qui consiste à entrer en relation, via le réseau satellitaire de l’époque, avec des écoles présentes sur cette route. « Le soir, en rentrant à la maison, j’ai dit à mon mari : ‶ Internet, c’est l’avenir. Il peut, même, être utilisé pour l’éducation. C’est génial ″. Et, nous avons le rêve de lancer un projet qui consiste à unir à travers un réseau qui reste à créer, les écoles de la diaspora avec l’Arménie. »

Alignement des planètes

Entre 1997 et 2004, toute la petite famille retourne aux Etats-Unis, à Los Angeles. Près de la Silicon Valley, Marie Lou et Pegor démarrent leur projet de réseau d’écoles. Ils écrivent le concept, font un business plan et lèvent des fonds. En 2003, Marie Lou reprend des études et fait un master en éducation. Puis, en 2004, les aventuriers-geeks en devenir s’installent à Erevan. Pegor y a obtenu un poste à l’Ambassade américaine. Ils commencent à bien connaître le pays. Au-fur-et-à-mesure, ils se sont rapprochés de leurs racines. Ils y ont acheté un appartement en 1997. Et, depuis, ils y passaient toutes leurs vacances d’été. En mars 2006, ils rencontrent Sam Simonian qui est en train de construire un bâtiment gigantesque sur les hauteurs d’Erevan, juste derrière le site Mémorial du génocide. Cette rencontre est LA rencontre par excellence qui va faire basculer toute la vie de la famille et être à l’origine de la création de TUMO.

Auparavant, Sam Simonian avait commencé à s’intéresser au couple. Il avait entendu parler de leur projet de réseau d’écoles arméniennes qu’ils avaient lancé aux Etats-Unis. C’est, donc, tout naturellement, qu’il les contacte après la lecture d’un article de Marie Lou Papazian sur l’éducation en Arménie, publié dans la presse locale en 2005. Lors de la visite de chantier et de leur première rencontre, l’alignement des planètes s’ajuste : d’un côté Sam qui souhaite dédier une partie de son bâtiment au profit de la jeunesse, et, de l’autre côté Marie Lou et Pegor, spécialisés dans l’architecture, la construction, l’éducation et internet. L’alchimie s’opère. « Devant nous, notre rêve prenait forme. Notre rêve, c’était une petite fille qui imaginait tout ce qui pouvait se passer ici… »

Deux couples et un succès

En 2011, le rêve est devenu réalité. TUMO est sorti de terre. Marie Lou, Pegor, Sylvie et Sam en sont les co-fondateurs. Marie Lou et Pegor y travaillent quotidiennement, et, sont sur le terrain du management et du développement stratégique de la structure 24h/24. « C’est notre deuxième maison », explique Marie Lou, au moment où Pegor entre dans son bureau pour lui indiquer qu’il ne lui reste que 10 petites minutes pour terminer notre entretien. Le couple est harmonieux, et, chacun a son pré-carré. Mais, c’est Marie-Lou qui assure la direction générale de l’ensemble. Pegor, lui, est directeur général d’une structure qui s’occupe des relations avec les entreprises.

Aujourd’hui, TUMO est une réussite. Chaque année, plus de 20 000 élèves y reçoivent une formation gratuite financée à hauteur de 50% par la Fondation Simonian. Les 50% restants sont financés par la location d’espaces, et, les royalties reçues des franchises. Car depuis 3 ans, d’autres centres TUMO se sont ouverts en Albanie, en Allemagne, en France, au Liban et en Russie. Et, les récompenses d’une telle révolution numérique sont venues au fil de l’eau. En 2016, explique Marie Lou, « l’école a été classée parmi les premières écoles mondiales devant des écoles prestigieuses comme celle de Steve Jobs, et, l’Altschool de la Silicon Valley ». C’est la première consécration mondiale. Dans le Caucase, la première porte de l’excellence se trouve à TUMO.

Un anniversaire et 50 millions de dollars

Pour fêter leurs 10 ans, les fondateurs ont souhaité écrire les pages des 10 prochaines années. Ils ont fait un nouveau rêve : rendre TUMO accessible à tous les jeunes d’Arménie. Et, ils y mettent les moyens. Le 18 septembre dernier, le jour de leur anniversaire, ils inauguraient leur nouveau centre de Gyumri. Un bâtiment qui marie le neuf avec l’ancien. Sur place, ils ont lancé, en présence de leurs premiers donateurs, la famille Yemenidjian, la famille Akilian, et, l’Union Générale Arménienne de la Bienfaisance, l’UGAB d’Arménie, une campagne de ‶fundraising″ (levée de fonds) de 50 millions de dollars.

Sam et Sylvie étaient présents via zoom, ils ont rappelé leur mission-vocation : « Notre vision a toujours été de permettre à tous les jeunes Arméniens de réaliser leur plein potentiel. Et, maintenant, nous nous apprêtons à réaliser cette vision dans toute l’Arménie et l’Artsakh. » Avec ces 50 millions de dollars, sur cinq ans, l’objectif est de multiplier le nombre de centres d’excellence. A termes, 100 % du territoire de l’Arménie sera couvert d’une centaine de TUMO Boxes, des containers ultra-équipés, en relais avec une quinzaine de centres TUMO. L’Arménie, avec son millier de start-ups actuelles, et, les milliers qui vont pousser de terre, dans les 5 à 10 prochaines années, est en train de devenir une nouvelle Silicon Valley. Ce qui est certain, c’est qu’après Israël, le ‶ petit confetti ″ du Caucase est une « start-up nation » en plein chantier. Et, les femmes y ont toutes leur place.

Antoine Bordier, auteur, consultant et journaliste

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