Par Remy Dessarts

Il tient les finances du pays, depuis bientôt trente ans. Avant d’achever son dernier mandat, Riad Salamé, le gouverneur de la Banque du Liban répond aux attaques dont il est l’objet, dresse le bilan de son action et livre son diagnostic sans concession pour réussir une sortie de crise.

Rémy Dessarts : En faillite, le Liban semble impuissant à sortir de la crise politique. Cela vous inquiète-t-il ?

Riad Salamé : C’est inquiétant. Cela fait bientôt trois ans que le Liban est en crise et que l’on n’a pas réellement un gouvernement ayant une vision de ce qu’il faut faire. Après la démission du Premier ministre, Hassan Diab, en août 2020, consécutive à l’explosion au port de Beyrouth, il a fallu attendre plus d’un an pour mettre fin à la vacance du pouvoir. Ensuite, le nouveau Premier ministre, Najib Mikati, n’a pu travailler que quelques mois, jusqu’aux élections parlementaires. Pendant cette période, il a fait ce qu’il a pu, notamment en gérant les relations avec le Fonds Monétaire International. Depuis les élections, qui ont eu lieu en mai  2022, aucun gouvernement n’a été constitué. Actuellement, nous entrons dans une phase où il n’y a pas eu de président élu pour succéder à Michel Aoun. L’équipe sortante se contente de gérer les affaires courantes et ne peut pas prendre les décisions stratégiques qui s’imposent.

Dans ces conditions, quel rôle joue la Banque centrale ?

Pendant ces trois années, tout le poids de la gestion de la crise a reposé sur la Banque centrale. Mais tout le monde a voulu s’en mêler : les politiques, les intérêts, les ambitions, les idéologies… C’est un cas unique où la Banque centrale est au centre de toutes discussions et de toutes les critiques.

Cela explique-t-il les attaques dont vous êtes l’objet ?

Je suis un homme indépendant. Il y a des intérêts politiques qui ont en effet besoin d’un bouc émissaire. Il y a également des intérêts idéologiques qui ne croient pas au système libéral et à l’économie de marché. Il y a enfin des gens ambitieux. Il fallait diaboliser quelqu’un, c’est ce qu’ils ont donc cherché à faire avec moi.

Ont-ils réussi à vous “diaboliser” ?

Je ne peux pas le dire. Je constate que ma crédibilité auprès des marchés financiers est toujours là. Ils  réagissent à mes décisions et à mes prises de parole. Récemment, j’ai fait une déclaration pour calmer la hausse du dollar vis-à-vis de la livre libanaise. J’ai annoncé que la Banque centrale n’achèterait pas de devises américaines jusqu’à nouvel ordre. En une heure, la valeur du dollar a chuté de 41 000 à 35 000 livres. Ceux qui m’attaquent et me critiquent utilisent tous les moyens possibles. Cela a sûrement de l’effet, je ne suis pas naïf. Sans doute certaines personnes ont-elles une idée négative sur moi. Mais l’important, c’est que j’ai maintenu le cap. S’il devait y avoir un vide à la Banque centrale, ce serait vraiment critique pour le pays.

Est-ce que cette situation vous empêche d’agir comme vous le souhaitez ?

Il y a eu des pressions politiques sur la Banque centrale pour vendre des dollars au cours officiel fixé depuis  1993, c’est-à-dire 1  500  livres, alors que le marché parallèle était évidemment dix fois plus cher. L’objectif était de financer les importations de matières premières cruciales pour le pays comme le pétrole, les produits alimentaires ou les médicaments. Et ainsi de modérer l’inflation. Certes, une intervention est parfois nécessaire pour modérer l’inflation. Face à la hausse des prix de l’énergie, la France et l’Europe ont d’ailleurs mis en place des aides. Mais  cela ne peut pas durer. Le fait que la Banque centrale n’ait pas voulu maintenir ce système m’a valu beaucoup d’hostilité, des procès et des critiques. On est allé jusqu’à remettre en cause mon honnêteté.

Comment a-t-on tenté de mettre en doute votre honnêteté ?

Dans une première phase, il fallait me diaboliser ; dans une seconde, il fallait m’obliger à utiliser les réserves de la Banque centrale pour financer les importations. Mais je n’ai pas voulu le faire. J’ai tenu bon. Ce qui est nocif, c’est la façon dont on présente les choses à la population : on lui fait croire que la Banque centrale imprime des dollars. C’est donc moi qui priverais les Libanais de leurs dépôts, lesquels ne sont pas chez moi mais dans les banques. Soudain, je suis devenu l’homme qui a perdu l’argent des déposants.

Tous les Libanais y ont-ils vraiment cru ?

Certains commencent à se réveiller. Ils constatent que les banques ont perdu leur argent à cause de deux facteurs : d’abord, l’État n’a pas remboursé l’argent qu’il a emprunté aux banques ; ensuite, il a décidé de faire défaut sur le paiement des eurobonds, ce qui a été fatal.

J’étais opposé à cette décision. Le Liban étant un pays dollarisé, si vous le coupez des marchés internationaux, son économie s’écroule. C’est ce qui est arrivé.

Vous soupçonnez des délits d’initié dans cette affaire des eurobonds. Avez-vous saisi la justice ?

Non. J’ai chargé des sociétés privées de le faire mais ce marché est très opaque. Cela demande beaucoup de travail. Selon moi, cet enthousiasme des politiques à faire défaut n’était pas gratuit… La stratégie de mes détracteurs vise à faire oublier que c’est cette décision qui a créé la dévaluation de la livre. Ils tentent de faire croire que c’est la Banque centrale qui a fait la dévaluation à cause d’une mauvaise politique.

Qu’est-ce qui a provoqué, selon vous, cette faillite financière ?

D’abord, les déposants avaient mis leur argent dans les banques. Celles-ci l’ont ensuite prêté à l’État qui ne les a pas remboursés. En outre, l’argent prêté au secteur privé n’est pas revenu sous la même forme : les entre-prises qui avaient emprunté des devises les ont remboursées en livres libanaises, au taux de 1 500 livres pour un dollar. Cela a entraîné de grosses pertes pour les banques. La Banque centrale n’a rien à voir là-dedans. Nous avions émis une circulaire qui stipulait que les banques devaient être remboursées dans la même monnaie que le crédit.

Mais les jugements délivrés par les tribunaux ont donné raison à ceux qui remboursaient dans la devise nationale, oubliant le décalage entre le taux de change officiel et celui des marchés. Ce sont des éléments que tout le monde a intérêt à faire oublier. Il y aurait un seul responsable, moi. La Banque centrale est assimilée à ma seule personne. Comme si c’était mon entreprise. Il ne faut pas personnaliser une Banque centrale. Le gouverneur est important parce qu’il représente l’institution, mais il n’est pas l’institution.

Faisons un retour en arrière. Lorsque vous avez pris vos fonctions en 1993, dans quel État se trouvait le Liban à ce moment ?

La situation était pire que maintenant. Le dollar valait 3 livres avant la guerre civile. En l’espace de trois ou quatre ans, sa valeur avait été multipliée par 1 000, passant à 3 000 livres. Pendant la crise actuelle, la valeur du billet vert n’a été multipliée que par 20 en trois ans. Évidemment, ce n’est pas agréable pour le pouvoir d’achat. Mais cela démontre que la Banque centrale a pu gérer autant qu’elle le pouvait cette crise, qu’elle a gardé des ressources et qu’elle a trouvé de nouveaux outils pour les conserver. En  1993, il n’y avait pas de réserves à la Banque centrale. Quant aux banques commerciales, elles avaient très peu de dépôts et n’avaient pas de contact avec l’extérieur. On est parti d’à peu près 10 milliards de dépôts pour atteindre les 185 milliards de dollars avant que la crise récente n’éclate.

Votre bonne gestion de la crise de 2008 vous a donné une notoriété mondiale. Pourquoi ?

Deux ans plus tôt, nous avions interdit aux banques d’acheter ces fameux subprimes. Les banques libanaises étaient donc financièrement intactes. C’est peut-être durant cette période que l’on a enregistré le plus de rentrées de devises au Liban : le pays était devenu un hub de sécurité.

Était-ce votre décision d’interdire les subprimes au Liban?

Oui, c’était ma décision. Ce système consistait à prêter de l’argent à des structures que vous ne connaissez pas, domiciliées dans différentes juridictions offshores. On achetait des dettes de gens qu’on ne connaissait pas ! Alors que pour accorder un crédit, la première chose à faire, c’est de constituer un dossier. C’était devenu un marché très spéculatif. Toutes les banques du monde avaient acheté ce produit parce que les profits qu’elles pouvaient réaliser étaient énormes. Pour moi, il était évident qu’il fallait les interdire.

Comment avez-vous géré les conséquences de la guerre en Syrie ?

En 2016, les Américains ont imposé des sanctions contre le financement du Hezbollah. Mais les ingénieries financières que nous avons mises en œuvre ont permis de gagner du temps et de passer ce cap.

En 2019, vous n’avez pas pu éviter la catastrophe. Pourquoi ?

Aucun pays n’aurait pu résister à ce qui s’est passé en 2019. Après la révolte des Libanais, les banques ont été fermées pendant trois semaines. Ensuite, il y a eu cette décision de faire défaut. On aurait pu l’éviter. Mais le gouvernement ne le voulait pas. Il voulait même un défaut non négocié, ce qui est pire. Aujourd’hui, la Banque centrale continue à gérer cette crise.

Concrètement, comment aidez-vous les Libanais à faire face à la situation ?

Nous avons pris plusieurs décisions successives. Nous avons d’abord permis à tous ceux qui avaient des comptes de 3 000 dollars et moins d’être remboursés intégralement. Cela représente 1 million de comptes sur un total de 2 200 000. Ensuite, on a fait en sorte que les Libanais puissent retirer les dollars bloqués dans les banques en livres libanaises. À un taux de 8 000 livres (au lieu de 1 500) pour un dollar. Cela aide les gens à avoir de la liquidité. On a également proposé à tout le monde de rembourser 50 000 dollars sur cinq ans. Quelque 200  000 détenteurs de compte se sont inscrits. 70 000 d’entre eux ont récupéré tout leur argent. Enfin, on a publié une circulaire qui a rétabli un certain calme sur le marché de la devise. C’est ce qui a permis de donner 400 dollars à chaque déposant et dans chaque banque.

Est-ce suffisant pour que l’économie libanaise sorte de la forte récession provoquée par la crise financière ?

Oui. Les mesures que nous avons prises ont redonné du pouvoir d’achat. D’après les estimations de notre département des statistiques, la croissance sera de 2 % cette année. Qu’est-ce qu’une Banque centrale peut faire plus que ça ?

Est-il possible de redresser l’économie avec un système politique aussi compliqué et ingérable ?

Non. Il faut qu’il y ait une cohésion politique pour pouvoir passer les différentes réformes nécessaires et négocier avec le Fonds Monétaire International (FMI) un programme qui pourrait attirer des investissements et des prêts d’autres pays. Cela permettrait de refaire les infrastructures. Cela dit, l’image que l’on donne à l’étranger, n’est pas toujours perceptible chez nous. À Beyrouth, les restaurants sont pleins le soir. Cet été, 1 800 000 visiteurs sont venus dans le pays. Certains ont annulé d’autres destinations pour venir chez nous. Preuve qu’il y a quand même une certaine résilience. Nous continuons à survivre !

L’affaire des frontières maritimes avec Israël est également très positive. D’un côté, elle écarte des risques de guerre, de l’autre elle peut aboutir à la découverte de gisements de gaz qui apporteraient des devises au pays pour la première fois de son histoire.

La situation n’est donc pas sans espoir ?

Oui. Il y a dans ce pays une possibilité de se redresser rapidement si la confiance est rétablie. Et la confiance dépend évidemment surtout des autorités constitutionnelles, c’est-à-dire le président et le gouvernement. Ce que nous avons essayé de faire lors de cette crise, c’est que le système ne craque pas. Tant qu’il résiste, l’argent des déposants est là. Même s’ils n’y ont accès que d’une manière graduelle. En cas de reprise, il n’y aura pas besoin de refaire le système. Lors de la crise précédente, ce n’était pas le cas.

Quelles sont les réformes qu’il faudrait faire prioritairement pour que le FMI prête de l’argent au Liban et que d’autres pays suivent ?

Le budget est une étape importante que le Fonds monétaire international va regarder de près. Il faut de la discipline et de la rigueur. En 2017, la confiance des marchés a été ébranlée lorsque le gouvernement a doublé les salaires du secteur public. Sans qu’aucune réforme ne soit mise en œuvre pour financer ces nouvelles dépenses. Cela a créé un afflux de livres libanaises reconverties immédiatement en dollars. Ensuite, il faut s’attaquer au problème de l’électricité du Liban. Savez-vous que les pertes du pays sont seulement dues à ce secteur. La somme atteint 45 milliards de dollars soit 50 % de la dette. Et en contrepartie on n’a pas d’électricité !

Où est passé cet argent ?

Dans l’importation de carburant. Mais on a surtout vendu l’électricité à des tarifs trop bas. Et beaucoup de gens ne payent pas leur facture. Le secteur de l’électricité a été très mal géré. Aujourd’hui, il faut augmenter les tarifs qui sont fixes depuis 1993, ce que le gouvernement vient enfin de décider. Mais il faut également créer l’organisme de régulation de l’énergie réclamé depuis longtemps par la Banque mondiale.

Pensez-vous que certains leaders politiques se soient enrichis au passage ?

Je n’ai pas de preuve, je ne peux donc pas me prononcer. Mais il est certain que c’est un secteur dont ont profité beaucoup de gens. Par la loi, Électricité du  Liban détient le monopole de la production et de la vente. Mais cette entreprise publique est en faillite. Alors, certains se sont mis à vendre de l’électricité à titre privé. Un entrepreneur qui a installé un générateur et a vendu sa production aux maisons avoisinantes, a fait de l’argent. Au début, il louait une place dans un parking. Maintenant, il possède tout le parking.

Le secteur de l’eau est-il également déficient ?

C’est en effet un autre secteur qui gagnait de l’argent avant la guerre civile. Aujourd’hui, il ne fonctionne presque pas. Des barrages ont été construits. Certains n’ont pas de système de distribution d’eau, d’autres n’ont même pas d’eau du tout. Tout cela doit être revu.

Quelles sont les autres exigences du FMI ?

Il demande la mise en place d’un contrôle des frontières pour mettre fin à une contrebande endémique. Il a aussi demandé un décompte des réserves en or de la Banque centrale. Cela a pris un peu de temps, mais nous l’avons fait. En ce qui nous concerne, tout ce que le FMI nous a demandé, nous l’avons fait.

Passer d’une économie désorganisée, anarchique, à une économie régulée et disciplinée, n’est-ce pas ce qu’il y a de plus dur ?

Je vais vous raconter une histoire. Il y a eu un président libanais qui s’appelait Fouad Chehab. Quand il a été élu en 1958, il a demandé à des experts français de venir à Beyrouth pour mettre en place cette discipline dans l’économie. Au bout de quelques mois, le responsable de cette commission est allé le voir. Il lui a dit : “Monsieur le Président, je vais être sincère avec vous. Je n’ai rien compris à l’économie libanaise. Mais restez comme vous êtes !” En réalité, il y a des choses de base qui existaient alors, qui n’existent plus maintenant. Par exemple, l’électricité n’était pas un problème. Ce secteur gagnait même de l’argent.

Tous ces problèmes n’ont-ils pas entraîné une fuite des talents et des capitaux, à l’étranger ?

Sûrement. Avant la crise, nous avons lancé une initiative destinée à créer des synergies entre le secteur bancaire et ceux de l’économie digitale et de la création artistique. À cette occasion, beaucoup de Libanais sont revenus car des financements étaient disponibles. On a commencé à créer une économie de la connaissance au Liban. Les jeunes Libanais ont quitté les États-Unis, les pays arabes ou l’Europe pour créer leur entreprise. Et ils ont gagné de l’argent. Ils aiment bien vivre au Liban mais il faut qu’ils aient une activité. Hélas, après ce qui s’est passé en 2019, le secteur des start-up n’a plus la même croissance ni la même attraction. Quand la crise monétaire et la crise politique sont arrivées, beaucoup de nos médecins et de nos infirmières sont partis à l’étranger. Maintenant, ils reviennent parce que le secteur privé hospitalier s’est remis à flot.

N’est-ce pas un autre symptôme de la résilience du Liban ?

Le Liban est en effet un pays résilient. Ce qui fait la force de son économie, ce sont ses habitants. Le pays n’a pas de moyens, pas d’exportations, et pas de matières premières. Il est possible d’attirer des talents rapidement si vous créez un environnement où ils peuvent travailler.

Faut-il s’inquiéter de la paupérisation du pays et de la montée des inégalités ?

Cela a toujours été comme ça. Sauf que maintenant on met la lumière sur ce problème. Le Liban n’a jamais été un pays riche. Quand j’étais à l’école, il y a bien longtemps, on nous disait qu’il y avait seulement 5 % de riches dans la population. Ce que nous avons réussi à faire après la guerre, c’est la création d’une classe moyenne. Tout ne se mesure pas dans les statistiques. Le dimanche, quand je vois des milliers de voitures avec des familles à leur bord qui vont au restaurant ou à la plage, je me dis que, oui, il y a toujours une classe moyenne.

Cette classe moyenne ne souffre-t-elle pas de la crise ?

Elle souffre, mais elle s’adapte. Elle s’est développée grâce à la mise en place d’une politique de crédits subventionnés pour acheter un bien immobilier. Des centaines de millions d’habitations ont été vendues comme ça dans le monde. Ces acheteurs sont débiteurs en livres libanaises. Ils ont donc profité de la crise : ils ont gagné leur maison. Ces crédits ont aussi permis d’acquérir une voiture ou des appareils ménagers. C’est comme cela qu’on a créé la classe moyenne. Si les gens avaient dû payer cash, leur capacité d’investir aurait été limitée.

Ce moteur fonctionne-t-il encore ?

Le crédit ne fonctionne plus. Les emprunteurs sont toutefois gagnants grâce à la dévaluation de la monnaie. Leurs dettes ont presque disparu. Nous avons publié une circulaire autorisant ceux qui veulent rembourser à le faire sans aucune restriction. Ils peuvent ainsi être dégagés de leurs hypothèques. L’incohérence, c’est que les gens gagnaient plus d’argent dans le public que dans le privé. C’est une des raisons de la crise. Le secteur public a attiré beaucoup de monde, notamment des personnes sponsorisées par des partis politiques. Aujourd’hui, tous ces fonctionnaires sont en plein désarroi. Si on n’avait pas décidé de les payer en devises, le pays ne pourrait plus fonctionner. Mais si on n’avait pas fait ça, la livre libanaise, se serait encore dévaluée et la pauvreté aurait augmenté.

Faut-il s’inquiéter qu’une partie de l’économie échappe au contrôle de l’État ?

Cela a toujours existé. Mais le Liban étant devenu une “cash-économie”, ce phénomène va augmenter.

Au moment de faire votre bilan, qu’est ce qui a marché et qu’est ce qui n’a pas marché au cours de ces trente années à la tête de la Banque centrale ?

Ce qui a marché c’est que la Banque centrale a pu créer un centre bancaire au Liban qui a attiré beaucoup de devises. Cela a servi l’économie et la reconstruction du pays. Ce qui a marché également, c’est que malgré la décote du Liban par les instances de rating internationales, on a pu baisser les taux d’intérêt et donc stimuler l’économie, créer des emplois. Ce qui a marché également, c’est que l’on a contrôlé l’inflation jusqu’à la crise. Nous avons enfin multiplié les initiatives qui ont servi le pays : développement de l’habitat, de l’énergie solaire ou de l’économie digitale, création d’une université en partenariat avec la France. On a donc été présent non seulement en tant que banque centrale mais aussi en participant à l’effort de construction du Liban. Ce qui n’a pas marché, c’est que les réformes n’étaient pas au rendez-vous. Mais ce n’est pas à cause de nous. Il y a eu beaucoup de conférences pour aider le Liban : Paris 1, Paris 2, Paris 3. Il fallait des réformes, mais elles ne se sont pas faites. Et nous n’avons pas les moyens de les forcer.

Vous regrettez de ne pas avoir convaincu les politiques de réformer le pays ?

Oui. Mais on a bien géré la crise avec les moyens du bord. Au cours de ces trois années de crise, la seule institution qui a pris des initiatives pour gérer la crise, c’est la Banque centrale. On devrait être reconnaissant. Mais là, rien !

Comment jugez-vous les nombreuses initiatives d’Emmanuel Macron pour aider le Liban à sortir de la crise ?

J’ai toujours été très proche de la France. On a travaillé ensemble sur des projets concrets comme l’université ESA ou la restructuration de la compagnie aérienne Middle East et son alliance avec Air France. J’ai eu des relations avec tout l’establishment français. Il n’y a pas d’hostilité mais ce n’est plus la même chose aujourd’hui. Comme tous les Libanais, nous avons été redevables que le président Macron vienne au Liban quand le pays était coupé du monde. Il a ouvert les portes. Les Français ont fait ce qu’ils ont pu. Mais si les Libanais ne veulent pas exécuter les réformes, ils ne vont quand même pas les forcer. L’intérêt du Liban est de toujours garder des liens avec la France pour que la France soit toujours intéressée par le Liban. Parce que nous n’avons pas d’autre allié aussi historique et solide. La France a fait ce qu’il fallait faire et ce qu’elle a pu. Mais c’est aux Libanais de bouger.

Comment voyez-vous les prochains mois ?

La situation politique va rester floue. Nous avons donc ajusté notre politique. Pour préserver nos réserves, on a cessé de vendre des dollars à 1 500 livres libanaises. On ne le fait plus sauf pour le blé et les médicaments de première importance. Nous avons également créé une plateforme pour les transactions en cash. Elle est transparente et enregistre toutes les opérations. Pour financer les importations de matières premières destinées à l’industrie qui exporte, nous avons créé une société privée installée à l’étranger. Car les exportateurs peuvent être payés hors du Liban. Et nous faisons tout ce qui est possible pour que les déposants puissent constamment avoir accès à leur argent. Mais d’une manière disciplinée : même la plus grande banque du monde ne peut pas rembourser ses clients d’un seul coup.

Votre mandat s’achève en juillet 2023. Qu’allez-vous faire après ? Quel rôle souhaitez-vous jouer ?

Je ne toucherai plus au secteur public. J’ai travaillé 20 ans dans le privé chez Merrill Lynch. C’est d’ailleurs là que j’ai constitué la base de mon patrimoine. Les gens malveillants ont voulu dire que j’ai fait ma fortune personnelle depuis que j’étais gouverneur. Ils ont oublié les 20 ans qui ont précédé. Selon eux, je suis un voleur.

Cette accusation vous blesse-t-elle ?

Non. J’ai la conscience tranquille. Mais cela me vexe car ce n’est pas agréable d’être traité comme ça. J’ai donné toutes les données, tous les documents, toutes les preuves. S’ils ne veulent pas regarder ça, je m’en moque. Parallèlement, tous les audits ont été conduits sur la Banque centrale. Il n’y a pas un sou qui en est sorti pour entrer dans ma poche. Finalement, j’ai fait ce que j’ai pu dans mes fonctions et au service du pays. Après cela, je vivrai dans un autre monde mais je n’arrêterai jamais de travailler.

Comment avez-vous vécu les critiques du président sortant Michel Aoun à votre égard ?

Je suis son ennemi juré, sa bête noire. Mais tout cela fait partie de la manigance politique. Ce n’est pas lui qui a échoué. C’est le gouverneur qui l’a fait échouer ! Au début, cela a eu un effet négatif. Mais j’ai continué à travailler. Même quand ils ont envoyé des manifestants devant la Banque centrale pour m’empêcher de travailler.

Comment avez-vous réagi quand un juge est venu à la porte de votre bureau ?

Ghada Aoun est le juge du président qui l’a désignée. Elle a débarqué ici sans autorisation. Résultat pratique  : les employés ont immédiatement fermé la Banque centrale et sont descendus en bas du bâtiment. Il a fallu trouver le moyen de la faire sortir ! C’est un juge qui n’est pas juge, puisque dans ses propres tweets, elle passe son temps à m’attaquer, à m’insulter. Je l’ai d’ailleurs attaqué et demandé la nomination d’une autre juge. Elle m’a déjà condamné avant de me questionner.

Et maintenant, vous êtes l’objet d’enquêtes dans d’autres pays européens…

Le problème, c’est que d’autres juges ont été nommés à ses côtés. Ils écrivent aux autorités judiciaires en France, en Allemagne ou en Suisse, en expliquant qu’ils sont en train d’investiguer sur des vols commis à la Banque centrale et commis par le gouverneur. Et pour que les juges étrangers soient motivés, ils financent des campagnes médiatiques. Des organisations que je ne connais pas déposent ensuite des plaintes dans chaque pays. Je suis devenu une vedette internationale à la Pablo Escobar. On a écrit des articles sur moi dans tous les journaux, dans tous les pays. Au début, on réagit mais après on devient serein parce qu’on comprend ce jeu.

Quel est votre état d’esprit désormais ?

Après coup, quand on réfléchit, on se dit que cela ne vaut pas la peine de faire tout ce travail, d’avoir une vie aussi difficile que celle que j’ai vécue durant ces deux ou trois dernières années. D’un point de vue person-nel, je suis satisfait d’avoir fait des choses auxquelles je croyais. Car je voulais agir pour le pays. Mais cela ne veut pas dire qu’on doit continuer comme ça. Quand vos amis, votre famille, vos relations souffrent, car ils sont également attaqués, cela vous touche. Donc, ça suffit je pense. Si je reste jusqu’en juillet prochain, cela aura duré trente ans.

Pourriez-vous partir avant ?

Non, je ne veux pas, je ne peux pas. À moins qu’il y ait un événement qui le justifie. Si mon départ facilite les choses, je ne vais pas m’entêter pour quelques mois. Mais en principe fin juillet, je m’en vais. Et après, ce sera leur affaire !

Propos recueillis par Rémy Dessarts



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