Tribune. Lors de la récente visite du Président français Emmanuel Macron en Chine, ce qui attire l’attention du monde est sans aucun doute la signature des contrats de collaboration entre la France et la Chine. Mais on oublie quasiment une autre nouvelle — l’émission de 4 milliards d’euros de dettes souveraines chinoises à Paris le 5 novembre 2019 — qui est d’ailleurs à mon avis un évènement majeur parmi tant d’autres.

L’importance essentielle de la réussite de cette émission se justifie par les faits suivants :

  • C’est la première fois depuis 2004 que la Chine émet ses dettes souveraines en euro à l’étranger, le volume de ces dettes souveraines est le plus élevé émis par la Chine en une seule fois à l’étranger, c’est aussi la première émission des dettes souveraines chinoises sur le marché français. 
  • La réussite de cette émission a redéclenché, en fait, le mécanisme de financement en euro, et ce, après l’émission des dettes souveraines chinoises en US dollars sur le marché américain durant les deux années consécutives. Du dollar à l’euro, c’est un pas de retour non sans importance.
  • Un signal fort envoyé par le biais de cette émission au marché financier international notamment au marché européen, c’est que la Chine continuera à maintenir une ouverture de haut niveau tous azimuts.

En fait, sans parler des « dettes souveraines », même le terme « dettes » ne fait pas partie de la culture traditionnelle chinoise, qui préconise plutôt « mesurer les dépenses à son revenu ». « La consommation plus que les moyens » n’était donc pas considérée comme une bonne conduite dans une société chinoise classique, c’est pourquoi la devise « soyez économes et travailleurs » s’enracine encore dans la société chinoise communiste d’aujourd’hui. Il n’est donc pas difficile de comprendre pourquoi la notion des « dettes souveraines » a été d’abord inventée et mise en pratique par les Européens, ensuite suivie par les Américains et d’autres pays avancés.  

Généralement parlant, presque tous les pays avancés sont les économies « endettées ». Si l’on mesure l’état d’endettement en ratio d’endettement en 2018 : 120 % pour les Etats-Unis qui est la première puissance économique du monde, et 238 % pour le Japon qui est la seconde puissance économique. Le ratio d’endettement du Japon est le plus élevé du monde. 

Et pour l’Union Européenne, la ligne rouge d’endettement avait été fixé à 60 % alors qu’en 2018, presque tous les Etats membres dépassent cette ligne sauf quelques petites économies (8,4 % pour L’Estonie, 21,4 % pour le Luxembourg, 22,6 % pour la Bulgarie, 32,7 % pour la République Tchèque, 34,1 % pour le Danemark et 34,2 % pour Lituanie): 132,2 % pour l’Italie, 98,4 % pour la France, 97,1 % pour l’Espagne, et aux alentours de 80-100 % pour le reste. Derrière le champion japonais, c’est la Grèce qui occupe la deuxième place au ratio de 181,1 % ; ensuite la 5e place pour l’Italie à 132,2 % et la 8e pour le Portugal à 121,5 %. Même Singapour, un pays asiatique et confucianiste est aussi endetté à 111 %. 

Si l’on regarde l’endettement mondial, un chiffre surprenant saute aux yeux : les dettes globales en 2018 ont atteint 66 000 milliards de US dollars qui représentent 80 % du Produit Intérieur Brut mondial. Selon l’agence de notation Fitch Ratings, le volume des dettes souveraines américaines est environs dix fois plus élevé que l’ensemble des dettes françaises, allemandes, italiennes et britanniques en 2018.

Cette généralité d’endettement des pays avancés justifie probablement les avantages des dettes souveraines qui sont souvent destinées à financer le déficit d’Etat, aussi à investir la construction des infrastructures et à l’exécution de gros projets, etc. Cette expérience des dettes souveraines est en train d’être empruntée par la Chine émergente malgré le financement plus ou moins suffisant déjà en Chine. 

En même temps, les dettes souveraines qui sont tout comme une épée à double tranchant ont aussi leurs désavantages. Le « surendettement » est une leçon souvent mentionnée par les chercheurs, quand ils étudient les influences surtout les effets secondaires des dettes souveraines. 

Sans parler des pays du bas revenu, quelles sont les dettes souveraines dites tolérables, sinon quel est la ligne rouge du taux d’endettement pour les pays du haut revenu? La cote d’alerte internationalement adoptée est entre 100 et 120 % en taux d’endettement, c’est-à-dire le solde des engagements non liquidés des dettes souveraines d’un pays ne doit pas dépasser 100-120 % de sa capacité financière totale, alors que les Européens sont plus prudents : selon la Commission Européenne, la ligne rouge est de 60 % en ratio d’endettement, c’est-à-dire le solde des engagements non liquidés des dettes souveraines d’un pays ne doit pas dépasser 60 % de son PIB. 

La réalité, c’est qu’au sein de l’Union Européenne, la majorité écrasante des Etats membres dépassent cette ligne rouge, même l’Allemagne et la France, les deux meilleurs élèves de l’Union Européenne, voient aussi leur ratio d’endettement se balancer entre 80 % et 90 % pendant des années et même dépasser 100% pendant certains créneaux durant la période de crise des dettes souveraines.  

Quant à la Chine populaire, officiellement parlant, c’est encore un bon élève en terme d’endettement 2018 : 76,6 % pour la Chine contre 100-120 % pour le reste du monde en taux d’endettement si l’on adopte la cote d’alerte internationale, et 37 % pour la Chine contre 60 % pour l’Union Européenne en ratio d’endettement si l’on adopte la ligne rouge européenne. 

En un mot, les dettes souveraines des pays avancés, c’est une expérience et une leçon à la fois pour la Chine émergente. L’émission réussie à Paris de 4 milliards d’euros de dettes souveraines chinoises représente un pas majeur pour les décideurs chinois, nous devons apprendre auprès des pays avancés qui avaient déjà vécu une longue histoire d’émission des dettes souveraines en devises tout en tirant une leçon concernant surtout la gestion d’endettement afin d’éviter « le piège de surendettement », où l’on peut malheureusement trouver la plupart des pays avancés. En tant que Chinois, nous devons toujours garder notre vigilance.


Le Professeur ZHAO Yongsheng est enseignant-chercheur en finance à l’Université internationale de Commerce et d’Economies et docteur en finance à l’Université Paris 1-Panthéon Sorbonne

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