Les combats de Salwa Nacouzi, nouvelle rectrice de l’Université Française en Arménie

Copyright des photos A. Bordier et UFAR

De notre envoyé spécial Antoine Bordier, auteur du livre : Arthur, le petit prince d’Arménie (éd. Sigest)

Salwa Nacouzi est arrivée après le 13 septembre 2022, pour prendre la direction de l’Université Française en Arménie (UFAR), à la suite de son prédécesseur, Bertrand Venard. Lui, avait pris ses fonctions avant la guerre des 44 jours, et avait vu une dizaine de ses étudiants mourir sur les terres du Haut-Karabakh. Elle, honore la mémoire de l’un de ses étudiants tombés le 13 septembre à la suite du bombardement des frontières et des villages par l’Azerbaïdjan. Portrait d’une personnalité passionnante et passionnée qui ne rêve que d’une chose : la paix !

« Dans l’entrée, le portrait que vous avez vu est celui d’Armen Hakobyan, 19 ans. Il est mort le 13 septembre. Il avait fait, déjà, un premier semestre d’études à la Faculté d’Informatique et de Mathématiques appliquées. Puis, il était en train de faire son service militaire. Cela lui a été fatal. C’est épouvantable. » Le 13 septembre, dans la nuit, vers minuit et cinq minutes, Ilham Aliev, l’autocrate de l’Azerbaïdjan, ordonne à ses troupes positionnées sur une ligne de front de 200 km de bombarder les abords de la frontière arménienne. Ils font une percée d’une dizaine de km et occupent 50 km2 de terres arméniennes. En tout, il y aura plus de 500 morts et près de 1000 blessés, pour 9000 déplacés. Les environs de Kapan (la ville la plus au sud), de Goris, du Lac Sev, de Jermouk, de Sotk, et d’Artanish sont touchés en plein coeur. Pour rajouter à l’horreur, les Azéris bombardent même les cimetières et les Eglises. En arrivant dans ce pays, la nouvelle rectrice vient de passer d’une guerre à l’autre : de l’Irak à l’Arménie. Même si l’Arménie ne fait que défendre ses frontières, grignotées au rythme des bombardements.

A 63 ans, celle qui se passionne de plus en plus pour la géopolitique, parle un français parfait avec un petit accent qui nous vient de l’Orient. Elle roule les r, comme si elle effectuait un pas de danse, celle d’une valse à 3 temps. Ses r retentissent et soulignent les mots comme celui de résilience. « Ce qui me passionne, que ce soit en Arménie, en Irak ou au Liban, c’est, effectivement, la résilience des peuples. En même temps, ce mot reste ambigu, car il peut, parfois, sonner comme du renoncement. Je le définis, avec l’équipe de l’UFAR, qui m’accompagne, par cette phrase : ne jamais baisser les bras et faire face aux situations les plus extrêmes. »

Lorsqu’elle était à Bagdad, entre 2018 et 2022, en raison de l’insécurité du pays, l’ensemble de la communauté française vivait en vase-clos. « Nous étions confinés dans l’ambassade de France. Et, quand nous sortions, nous étions, toujours, accompagnés de militaires », raconte-t-elle.

Au cœur de la guerre du Liban

Elle est née à Beyrouth, à la fin des années 50. Avec ses 2 frères et sa sœur, elle a grandi dans les quartiers du nord-est. Beyrouth, le Liban ? Là, aussi, nous sommes à une porte civilisationnelle. Il y a, aujourd’hui, plus de 5 millions d’habitants, dont 1,5 million de réfugiés déplacés à la suite des guerres en Irak, et en Syrie. « Je suis originaire de la montagne libanaise, de la région de Metn. C’est au nord-est de Beyrouth. C’est une région mixte, avec des chrétiens et des musulmans. » Salwa va y passer toute son enfance, et commencer une partie de ses études universitaires. Elle vit la guerre dès l’âge de 14 ans. Elle s’engage, d’ailleurs, comme volontaire, deux ans après. « Ces années 75-80, sont des années très dures, avec la guerre de la montagne. Je n’en parle que très rarement. Mais, je me suis engagée comme volontaire, à l’âge de 17 ans. Je travaillais aux urgences d’un hôpital de guerre. Les morts et les blessés, je les ai vus. J’aspire à la paix ! »

La guerre du Liban est un traumatisme bien ancré dans la mémoire collective libanaise, et au-delà. Puisque de nombreux pays y sont impliqués, à commencer par les pays proches et les grandes puissances mondiales, qui jouent à la recomposition des anciens empires du 19è siècle et du début du siècle dernier. Le Liban ressemble à une mosaïque de peuples aux facettes ethniques et religieuses complexes. Une mosaïque qui s’est brisée. Avec la question palestinienne, la pression d’Israël (au sud), celles de la Jordanie, qui refuse de voir sur son sol s’installer une communauté palestinienne trop importante, et les actions de la Syrie, le cocktail devient vite explosif. La confrontation entre les chrétiens (les Maronites) et les Palestiniens est inévitable. La guerre civile sous influence étrangère va durer du 13 avril 1975 au 13 octobre 1990. Elle fera plus de 100 000 morts. « Je suis chrétienne maronite sociologique, confie Salwa. Je trouve que le confessionnalisme porte en lui beaucoup de problèmes. Je ne pratique pas, mais mon identité est clairement culturellement chrétienne. Vous prenez l’Arménie, l’Irak, le Liban, il y a des points communs : la religion est fondatrice de l’identité des peuples. »

Elle qui avait commencé ses études universitaires de biologie, à Beyrouth, s’oriente par la suite vers l’histoire et les langues. Elle voulait devenir médecin. Mais elle a échoué au concours. « J’ai eu des échecs très formateurs. Après mon échec au concours de médecine, je me suis orientée vers l’histoire et les langues. 

Une carrière universitaire avant l’international

Atypique, d’un tempérament à soulever les montagnes (celles du Liban et du Caucase), Salwa a obtenu plusieurs masters à Paris 7, et un master d’histoire de l’université de Davis, en Californie, aux Etats-Unis. Puis, dans les années 80, à son retour à Paris, elle fait sa thèse : « La question chinoise en Californie : 1848-1882, de l’insertion à l’exclusion ». Un sujet très original, qui traite des questions interraciales et inter-ethniques. Elle évoque Elise Marienstras, sa directrice de thèse. « Elle est géniale. Elle a été pour moi un tournant dans ma carrière. C’est ma maman de substitution. Elle est, même, plus que cela. Juive, enfant cachée pendant la guerre. Elle a 90 ans, aujourd’hui, et c’est elle que je vais voir en premier à Paris. »

Salwa, on le comprend en filigrane, s’est construite avec un esprit critique très développé et une vraie liberté intellectuelle. Elle démarre sa carrière universitaire à Poitiers, de 1994 à 2010. Elle enseigne au département de Langue et de Civilisation Anglo-Saxonne. « Je suis, toujours, détachée de l’université », explique-t-elle alors que son assistante vient d’entrer dans l’immense bureau qui sert, aussi, de salle de réunion, et où trône un drapeau arménien à côté d’un drapeau français.

Sa carrière prend une tout autre ampleur, pour celle qui va devenir responsable des relations internationales. Entre 2004 et 2010, elle jump un nouvel échelon et devient Vice-Présidente de son université pour les relations internationales. Tout s’accélère, l’international étend ses drapeaux à l’horizon. En septembre 2014, elle s’envole pour le Liban et retrouve Beyrouth avec bonheur. Au sein de l’Agence Universitaire de la Francophonie (AUF), elle devient Directrice régionale du Moyen-Orient (chargée de la coopération inter-universitaire entre 12 pays – 60 établissements d’enseignement supérieur sont concernés). Puis, de 2014 à 2015, elle est nommée Directrice régionale de l’Europe de l’Ouest, toujours au sein de l’AUF. Elle s’envole, après, pour la Jordanie où elle travaille au sein de l’Ambassade de France, comme attachée de coopération universitaire et scientifique, de 2015 à 2018. De 2018 à 2020, elle occupe ces mêmes fonctions, mais à Bagdad, en Irak, et devient Conseillère de Coopération. En 2022, elle candidate pour l’Arménie.  

L’Arménie francophone à l’horizon

Cette amoureuse de la France s’est mariée avec un auvergnat, Patrick. De leur union est né Thibault, qui a aujourd’hui 33 ans. Sa maman est une lettrée, férue de Zola et des grands auteurs français. C’est une francophone convaincue, passionnée. A l’entendre parler de cette façon de la France, de déclarer son amour pour le drapeau bleu-blanc-rouge, pour sa culture, son histoire, ses valeurs, on comprend mieux, maintenant, pourquoi elle a demandé (et obtenu) la nationalité française. Elle en est fière. « La France est mon pays, aujourd’hui. Je vote avec conviction. Je m’engage pour la France. » Elle ressemble à un porte-drapeau, tant son exclamation sur la France est communicative et libère les énergies. Cette universitaire a du charisme tricolore en elle. Et, elle le transmet, comme tout bon pédagogue.

Le 17 septembre 2022, à 3h du matin, son avion, avec 2h de retard, atterrit sur le tarmac de l’aéroport d’Erevan. Elle ne connaît pas du tout l’Arménie, ce pays de Transcaucasie coincé entre la Turquie à l’ouest, la Géorgie au nord, l’Azerbaïdjan à l’est, et l’Iran au sud. C’est son 1er jour.

Elle parle de son prédécesseur, Bertrand Venard : « Je tiens, vivement, à le remercier car il a fait une transition de plusieurs heures, via zoom. De 2020 à 2022, il a fait un très bon travail. Et, il a lancé de nombreux projets. Bien entendu, je vais assurer la continuité, avec ma touche féminine et mon énergie. La gestion d’une université est complexe. Il faut trouver un équilibre entre l’administration, la gestion et la pédagogie. »

L’UFAR, c’est quoi ?

Fondée en 2000 par le ministère de l’Education et de la Science, le ministère des Affaires étrangères de la République d’Arménie, le ministère français des Affaires étrangères et l’Ambassade de France en Arménie, l’université regroupe cinq facultés : en droit, en gestion, en finance, en marketing, en informatique et en mathématiques appliquées. Pour faire fonctionner l’ensemble, 70 personnes travaillent à plein temps aux côtés de 142 professeurs locaux et d’une centaine de visiteurs (conférenciers et professeurs). Parmi les 2000 étudiants actuels, 75% sont des jeunes filles. « Plus de 90% des étudiants ne parlent pas le français. Deux ans après, ils le parlent bien. » Pour y entrer, les candidats doivent passer un concours très sélectif.

Pour devenir un des leaders incontestés dans le Caucase, l’UFAR a développé des partenariats académiques stratégiques avec l’université Jean Moulin de Lyon, et, l’université Paul Sabatier de Toulouse. Après une sélection sur concours d’entrée, les étudiants doivent débourser « en moyenne 1 500 euros de frais de scolarité par an. Cela étant dit, les frais de scolarité dépendent aussi de la faculté. Ils sont plus importants en informatique. Mais, nous avons, aussi, un système de bourse, que nous allons continuer à renforcer. » Sa directrice des études, Zaruhi Soghomonyan, est en charge du dossier. Chaque semestre, un appel à candidatures pour l’obtention de bourses est lancé. Il existe deux systèmes de validation. Le premier est basé sur le mérite, et, le second sur des critères sociaux. « Chaque semestre, explique la directrice, les étudiants déposent un dossier de demande et nous appliquons des règles rigoureuses de sélection. »

Alors que le budget de l’UFAR est couvert à 86% par les frais de scolarité, le delta est financé par le financement de partenaires-bienfaiteurs, comme l’Ambassade de France, l’UGAB, et, des sociétés (AMUNDI-ACBA, ACBA BANK, GRANT THORNTON, SOFTCONSTRUCT). Il y a, aussi, des personnes physiques, comme Raymond Yezeguelian, Jean Sirapian, Roy Arakelian, Michel Davoudian, Alain et Nora Hamparsumyan. Impossible de tous les citer, ils sont plusieurs dizaines. Il y a, également, celles et ceux qui financent la restauration de salles de cours, comme la région Auvergne-Rhône-Alpes, présidée par Laurent Wauquiez. Enfin, il y a des fondations, comme la Fondation Arménienne pour le Développement Durable, l’Institut Tchobanian, l’Union Générale Arménienne de Bienfaisance, l’UGAB. Sans eux, l’UFAR ne pourrait pas fonctionner et se développer.

Les autres dames de l’UFAR

Si l’université accueille 75% d’étudiantes, les femmes sont aussi omniprésentes dans les équipes internes de l’université. Par exemple, l’équipe toute féminine de Roza Manukyan est sur le pont pour organiser ses prochains évènements, et, finaliser la plaquette tant attendue, qui présentera les nouvelles formations. La directrice des études, Zaruhi Soghomonyan, de son côté, nous confirme que la féminisation de l’enseignement supérieur est la conséquence du service militaire, dont la durée est de deux ans. « Après, il est très difficile de reprendre ses études. » Elle, qui était étudiante à l’UFAR, connaît bien le problème. Polyglotte, elle est devenue en 2012 responsable de la chaire des langues étrangères de l’UFAR. Puis, en 2019, elle est promue directrice des études.

L’UFAR, malgré un contexte international anxiogène, et un risque de guerre dans le sud du pays, continue à regarder vers l’horizon. Pour cette rentrée 2022, elle a ouvert un nouveau Master en Intelligence Artificielle, avec le soutien de son partenaire, SoftConstruct. Ce nouveau Master est, déjà, complet, car le secteur de l’intelligence artificielle est en plein boom. Et, l’Arménie fait partie des rares nations expertes en la matière.

Un nouveau campus !

« C’est la priorité numéro 2, annonce la rectrice. Ayant travaillé beaucoup sur les sujets d’espace, celui-ci détermine la qualité des relations, et la vie quotidienne. Nous manquons, cruellement, d’espace. Ce qui veut dire que nous allons commencer à perdre de notre excellence. Nous sommes arrivés à un moment critique. Toutes les propositions sont les bienvenues, avec le soutien de l’Ambassade de France. » Plus qu’une priorité, cela devient urgent. L’année 2023 sera l’année de la sélection et peut-être du déménagement. Le rôle des administrateurs et de la rectrice est d’assurer la pérennité de l’université. Ce projet de campus n’est pas nouveau, le prédécesseur de Bertrand Venard, Jean-Marc Lavest en parlait, déjà. Mieux, il avait travaillé sur un business plan.

Salwa évoque le service militaire qui vient bousculer et remettre en question les études universitaires des jeunes étudiants. Ces-derniers sont appelés, parfois, dès la 1ère année de leurs études ce qui est un non-sens, voire une absurdité.

« Je sais qu’il y a des exigences, et que l’Arménie n’a pas d’armée professionnelle. En plus, le risque d’une nouvelle guerre existe. Mais, il faudrait que ceux qui s’engagent dans des études universitaires puissent aller jusqu’au bout. C’est très dur de reprendre les études après. » La rectrice souhaite tirer la sonnette d’alarme, au moment où les femmes deviennent cadre supérieur, alors que les garçons voient leur horizon professionnel s’assombrir. « Le rattrapage devient très difficile », ajoute celle qui avait lancé à Beyrouth le projet : Femmes Francophones Entrepreneures. « Il faut penser aux garçons qui sont mis, d’emblée, dans des situations d’échecs. »

Elle espère voir la nouvelle UFAR prendre corps, avant son départ en 2024 (les contrats sont de 2 ans). Le projet du Campus UFAR 2022-2024 est à suivre de très près. Avec la réussite de ses élèves, le campus, et la Francophonie, Salwa Nacouzi s’adapte très vite et fixe ses priorités. Elle est comme un poisson dans l’eau ruisselante de l’intelligence collective, pavoisée aux couleurs de l’amitié franco-arménienne. Francophonie oblige ! Elle aspire plus que jamais à la paix et au développement de cette belle jeunesse arménienne qui regarde vers la France.

Pour en savoir plus : Université française en Arménie (ufar.am)

Reportage réalisé par Antoine Bordier

LAISSER UN COMMENTAIRE

Tapez votre commentaire
Entrez votre nom ici

11 + 7 =