Sur l’île d’Oléron, la valse des touristes n’en finit pas de se présenter sur le quai. François Bargain, l’ancien militaire, est devenu patron de la petite entreprise familiale, son chef de gare, et, son conducteur de locomotives. Mieux encore, il s’est transformé en véritable gardien de l’île, et, en défenseur du littoral. Reportage.  

En bleu de travail, sa casquette de chef de gare vissée sur la tête, le père de famille nombreuse et ancien militaire de carrière, en impose rien que par sa présence. Sa voix puissante et douce à la fois vient renforcer ce sentiment d’être devant une personnalité au caractère bien trempé. Pour l’heure, sur l’île d’Oléron, dans le golfe de Gascogne, à quelques milles marins de Rochefort et de Marennes, François Bargain se prépare. Dans son cabanon, il vérifie les dernières consignes (les siennes). Nous sommes dans l’enceinte de ce qui lui sert de siège social, de gare, d’atelier de réparation, de garage de locomotives et de voitures. Cet ancien sous-officier, qui a essuyé le feu au-cours de sa carrière militaire, ne pouvait rêver mieux comme endroit : avenue du débarquement à Saint-Trojan-les-Bains.

Le p’tit train est, déjà, rempli, mais pas bondé. Ce sont principalement des familles venues en week-end avant les vacances d’été. Estelle et Loïc le prennent pour la première fois, avec leurs 3 enfants, 1 garçon et 2 filles de moins de 10 ans. « Nous venons de Lille. Nous avions entendu parler de cette jolie balade, qui nous permet de visiter le sud de l’île au milieu des pins, en pleine nature. Les enfants sont ravis. » Trois coups de sifflets brefs invitent la trentaine de passagers à prendre place. François est dans sa cabine verte, qui ressemble à un jouet de playmobil. La vitesse est aussi rapide que celle d’un vélo. Les paysages alternent dès la sortie du village estival, entre les bois qui regorgent de pins maritimes, les chênes et les cistes. L’air iodé apporte avec lui les parfums boisés des aiguilles de pin, et, des fleurs environnantes. Des papillons jaunes et blancs virevoltent, comme dans une farandole. Le soleil inonde de ses chaudes lumières la voie ferrée qui traverse les chemins de sable et de limon marin. Les voitures rouge et blanc sont ouvertes aux grands vents. Elles sont faites de panneaux en bois sécurisés par des barres en acier.

« Nous les avons toutes restaurées l’année dernière », ajoute François. Une tenture en bois et en toile protège du soleil, des embruns et de la pluie (très rare en cette saison). A l’avant, dans la petite locomotive verte-pastel, qui peut contenir deux personnes au maximum, François est à la manœuvre. Son regard alterne entre la voie ferrée et les passagers, pour assurer la sécurité et la bonne continuité de la balade ferroviaire.  

Un militaire aguerri aux 3 vies

« Je suis, effectivement, devenu un chef de gare, un conducteur de train, et, un patron de petite entreprise. Cela fait 16 ans, maintenant, que je m’en occupe. Cette entreprise est la société du tramway touristique de Saint-Trojan. » Son parcours est atypique pour un chef de gare. Car, à ses débuts, il appartient à la « grande-muette », à l’armée. C’est, certainement, de son engagement sous les drapeaux qu’il a hérité le sens du devoir accompli et du travail bien fait. « Je me suis engagé à 20 ans au 1er Régiment Parachutiste d’Infanterie de Marine à Bayonne. J’ai fait plusieurs séjours à l’étranger, en Afrique, et, dans les Balkans. Et, j’ai servi à La Réunion, et, en Guadeloupe. » Son père, Jean, était officier dans le Génie. Sa maman était mère au foyer.

En 2005, à Pau, il termine sa carrière commencée 22 ans plus tôt. Il raconte son histoire comme dans un livre ouvert. « Après la Côte d’Ivoire, la Centrafrique, le Tchad, la Bosnie, je me suis rendu plusieurs fois au Rwanda. » En 1989, il se marie avec Anne-Laure, et part deux ans à La Réunion. Il développe en parallèle de ses missions sur le terrain réunionnais, ses qualités d’expert en renseignement militaire. « Dans les années 90, je suis devenu un spécialiste du Renseignement. » Le sous-officier expert exerce comme conseiller militaire au Rwanda (avant, et, à la fin du génocide de 1994). Il fait partie de l’Opération Turquoise. Il est un témoin des charniers, de la folie meurtrière qui a emparé le pays des « mille collines », entre avril et juillet 1994. Il voit l’horreur partout. Un an plus tard, ce sera l’horreur dans l’ex-Yougoslavie. Vie de famille oblige, les premiers enfants arrivent : Solenne, Alix, Orianne, Gaëtan. En 1998, à Basse-Terre, en Guadeloupe, François se retrouve au Bureau d’Etudes, au service du Préfet. « J’ai travaillé, notamment, aux côtés de Jean-François Carenco, et, de son prédécesseur, Jean Fedini. C’était passionnant. On travaillait pour le Ministère de l’Outre-Mer. »

Retour à la vie civile

Après une énième mission en Côte d’Ivoire, la petite famille qui s’est agrandie en Guadeloupe avec l’arrivée des jumelles, Caroline et Maylis, réfléchit sur son avenir. François et Anne-Laure discutent de leur retour à la vie civile. La question se pose avec raison. Puisque, chaque année, ce sont près de 20 000 militaires, qui quittent l’armée. François regarde du côté de la famille d’Anne-Laure, pour sa reconversion. « Son grand-père avait transmis à l’un de ses enfants le p’tit train de Saint-Trojan, qui était en bonne état de gestion et de marche. » Une génération plus tard, l’heure de la retraite du beau-père a sonné. Cela tombe à pic pour François qui souhaite mettre, définitivement, les rangers au vestiaire. « J’arrive dans l’entreprise de ma belle-famille en 2005 », se souvient le jeune retraité de l’armée. Toute la famille s’installe, après Pau, à Rochefort. Cette ancienne cité royale maritime de 25 000 habitants est très propice à la vie de famille. Elle est idéale pour les enfants. En face, sur l’île d’Oléron, les deux générations (celle de François et celle du beau-père) travaillent ensemble. Puis, « la passation se fait en avril            2008. »

François met, définitivement, au placard son treillis et son uniforme. Il tourne la page de sa vie de militaire. Il ne l’oublie pas pour autant. Ses souvenirs sont, toujours, là : ses camarades blessés et disparus, ceux endormis dans la mort, également. « Je me suis senti bien dans l’armée. J’ai vraiment été heureux. Je faisais beaucoup de sport. Et, la camaraderie était forte et belle. » Mais, ces 22 années n’étaient pas un long fleuve tranquille. Il se souvient des accidents, des combats et des drames. Ils parlent, avec l’émotion qui grandit, des suicides, dont la « grande muette » garde le secret.

Terminus, tout le monde descend

Après un arrêt à Gatseau, le p’tit train de Saint-Trojan termine sa course de 30 minutes à Maumusson. Au fil des rails, le paysage boisé a commencé à changer. Il a fait place aux étendues des petits grains de sables blancs. Les plages interminables à la beauté sauvage où seule la nature a le droit de cité, se succèdent jusqu’à celle du terminus. « Tout le monde descend », crie François en levant sa casquette avec un large sourire. « Nous repartons dans une demi-heure. » Tous les passagers descendent. La plupart sont venus en famille. Certains vont rester toute l’après-midi. Après une courte dune qu’il faut monter, la plage s’étend sur des kilomètres. En face ? Le Nouveau Monde. Maumusson, c’est la pointe sud de l’île.

En cette fin de matinée, pour passer la petite demi-heure sur la plage, qui ressemble à un joli miroir d’eau, François change de casquette, et s’improvise en conférencier au grand air marin. Pendant 20 minutes, ce « playmobil » d’un nouveau genre, va discourir sur le climat, la nature, la mer, les océans, et, le sable. Jamy Gourmaud (le célèbre Jamy de C’est pas sorcier), a un alter-égo tout trouvé, sur la partie maritime en tout cas. Avec sa sacoche en cuir sur l’épaule droite, sa casquette bleu-marine toujours vissée sur la tête et son bleu-ciel de travail, il lui manque juste un micro-portatif et des oreillettes de régie, pour faire bonne figure médiatique.

Il commence par questionner ses passagers, qui se sont attroupés autour de lui. « Savez-vous quelle est la troisième ressource la plus consommée au monde ? » Quelques secondes plus tard, une grand-mère entourée de ses 3 petits enfants tente une réponse : « Le sable ? » François confirme et développe : « Oui, bravo ! Nous consommons chaque année dans le monde plus de 50 milliards de m3 cube de sable. Si on compare avec le pétrole, dont la consommation est de 16 milliards de m3, cela veut dire que nous en consommons trois fois plus. »

Le chef de gare devenu prof alerte et informe sur le littoral en danger, sur la rareté du sable, sur-consommé par l’homme, et, sur le réchauffement climatique qui vient abîmer nos côtes. Les 20 minutes passent vite, trop vite. Il faut déjà repartir. En 15 ans, François a vu les dunes fondre de 400 m, comme neige au soleil !

Le p’tit train fêtera ses 60 printemps

En 2023, le p’tit train de Saint-Trojan fêtera ses 60 ans. Il a démarré en 1963, il y a, donc, deux générations.

Aujourd’hui, il fait vivre une demi-douzaine de familles. Et en pleine saison (juillet et août) le double. « Pour faire rouler le p’tit train, nous avons 8 machines (NDLR : des locotracteurs) et une vingtaine de voitures. » François n’est pas prêt de s’arrêter. Il a adopté, définitivement, sa nouvelle vie. Il fait partie du paysage marin.

Le p’tit train termine sa course matinale. « Tout le monde descend ! ». En repartant, François lance de sa forte voix : « Revenez nous voir l’année prochaine, pour les 60 ans, au mois de mai. Le p’tit train sifflera toujours 3 fois ! »

Pour en savoir-plus : www.le-ptit-train.com 

Reportage réalisé par Antoine Bordier

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