Né en 1935, 3è d’une fratrie de 15 enfants, à l’âge de 13 ans, Guy Gilbert quitte sa famille pour entrer au petit séminaire. Après la guerre d’Algérie, il deviendra le curé de Blida. Puis, il rentre en France, à Paris, rencontre les « loulous », les jeunes, la rue, la prison. Il devient le curé-éducateur des loubards. Il fonde Faucon. Puis, il devient le berger des motards et des stars. Quant à l’avenir, le Père Guy Gilbert y pense au présent, car la relève est assurée.

Troisième et dernière partie :

Après quelques semaines passées dans les Alpes, près de Serre-Chevalier, il vient de rejoindre son refuge, la Bergerie de Faucon, dans les gorges du Verdon. Elle se situe entre les villages de La Palud-sur-Verdon et Rougon, où il rassemble chaque année, une centaine de motards venus fêter leur patron, saint Christophe.

Dans son chalet qui surplombe la bastide de la Bergerie – le lieu de vie des 7 jeunes qui ont été placés par le juge, pour leur offrir une seconde chance – le vieux prêtre est à sa table de travail. Vieux ? Pas si vieux que cela, même si le poids des années se fait sentir. Son esprit est vif, sa mémoire tourne à pleine régime, sa plume est précise. Il est même jeune, pour certaines choses. Car, il affectionne tout particulièrement les smartphones. Il ne quitte pas des yeux le sien, qui sonne toutes les demi-heures. Au bout du smartphone : un ami, un ancien de Faucon, un jeune en détresse, un motard, une star, une famille qui veut faire un don pour l’association, des journalistes…

Mais, il préfère l’écriture, le papier vierge qu’il noircit de sa plume. Lui, qui est un livre ouvert, sait écrire. Des livres, des dossiers, des courriers, des bulletins pour son association, il y en a plein sur son bureau. Il y a même un ostensoir, cet objet liturgique qui sert à l’adoration eucharistique quand une ostie consacrée y est déposée à l’intérieur. Trois grandes baies vitrées entourent son bureau perché à l’étage de son chalet de bois.

« Avant, je dormais dans l’écurie, là en bas », dit-il en montrant du doigt son écurie, qui sert maintenant de garage à sa vieille jeep américaine. « Le chalet, c’est un cadeau. Il a 20 ans, j’en ai dessiné les plans. Et puis, des amis l’ont construit. Ils me l’ont offert. Moi, de toute façon, je n’ai rien ici. Tout appartient à l’association » Dans la pièce du bas, un éducateur vient d’arriver avec un jeune. Ils sont 6 éducateurs pour 7 jeunes. Autant dire que les jeunes, après leur vie de martyr où haine, méchanceté et violence sont mêlées, retrouvent à Faucon des raisons d’espérer. Une vie au grand air, avec des animaux, et, des éducateurs qui prennent soin d’eux, il n’y a rien de mieux. Ils y (ré)apprennent le goût des choses. Ils se (re)construisent. Ils (re)vivent !

Guy, finalement, n’a jamais cessé d’être entouré de jeunes. Dans son chalet, ils viennent, tous les jours, lui rendre visite et l’interrompre dans son travail d’écriture ; des jeunes comme Mathias, Stéphane et Tim (les prénoms ont été changés). Mathias a vécu 3 ans à la Bergerie de Faucon. Et, Stéphane est le petit dernier. « Cela fait 3 semaines, qu’il est là. Il s’acclimate. Il se sent bien. », explique Guy. Tim doit partir. « Le petit à 13 ans, il en fait 10. Il relève de la psychiatrie », ajoute le curé, qui vient de revêtir son célèbre blouson de cuir. Il s’apprête à sortir sa jeep pour donner à manger aux animaux.

Le berger des motards et de saint Christophe

A près de 1 000 m d’altitude, 200 m au-dessus de la bergerie, se trouve le village de Rougon. Jacques Audibert, le maire des 85 âmes, qui y vivent à l’année, a entamé son premier mandat, il y a deux ans. Il connaît bien Guy Gilbert. « En 1972, le père s’était, d’abord, installé dans la commune de La Palud-sur-Verdon, à un endroit qui s’appelait Ba Bourras. Il était avec des jeunes, confiés par la police judiciaire de la jeunesse. Puis, deux ans après, il a acheté cette ruine, qui est devenue la Bergerie de Faucon. » A l’époque, le futur maire a le même âge que ces jeunes dont s’occupent Guy et ses éducateurs. Il ne le sait pas encore, mais 30 ans plus tard, les deux hommes vont se retrouver autour de la chapelle de saint Christophe de Rougon en compagnie d’une centaine de motards venus de la France entière et des pays limitrophes. Ils sont venus faire la fête à Rougon, et, surtout recevoir la bénédiction des mains du berger. « La plupart ne sont pas croyants », explique Guy.

La moto, il aime ça depuis l’Algérie. Puis, à Paris, dans les rues de la nuit, il utilise sa Honda 500 CB. Le modèle s’appelle « Four ». Il rentre dans la vie des jeunes à coup d’accélérateur, sur ses deux roues, avec son blouson noir. A l’été 1990, fin août, il se rend à moto, à Saint-Lô, en Normandie. Il a été invité pour donner une conférence-témoignage sur la jeunesse, Dieu, les loubards, et, les motards. Il raconte : « Sur place, le lendemain matin, je dois célébrer la messe pour eux. L’organisateur me dit : il n’y a personne qui viendra. Du coup, dès 9h00 du matin, alors que tous les motards sont encore en train de pioncer – ils ont fait la fête toute la nuit – je passe à la sono un disque où l’on entend les cloches de Rome sonner. Puis, je prends le micro et je leur dits : ‶ Je me fait chier tout seul à la Messe, cela ne se fait pas. ″ » Quelques minutes après, Guy est entouré d’une cinquantaine de motards, certains fument (de l’herbe). Il les accueille : « Merci d’être venus. Mais, sans joint et sans alcool, ce serait bien. » Guy célèbre sa première Messe entourée de personnes qui ne croient pas. « C’était ma première Messe avec des païens », raconte-t-il. Puis, pendant la prière liturgique, les motards jouent le jeu. Ils donnent leurs intentions de prières qui glacent le dos : « Tu pries pour celui qui a été tué par un salaud, un pourri, qui a brûlé un stop et qui l’a tué. »

Pierre, un motard qui a failli tout perdre

Pierre Berthélemy est originaire de Lorraine. Il fait partie des amis de 30 ans de Guy Gilbert. Il l’a connu, exactement, en 1990. Depuis le plus jeune âge, Pierre se passionne pour les 2 roues. Il achète sa première moto à l’âge de 20 ans, une Honda 750 Four. Il y a quelques mois, il l’a sauvé des eaux. A 67 ans, il a acquis, au fil des années passées sur le macadam, une dizaine de motos. Avec, il a fait le tour d’Europe. Avant la moto, sa première passion, c’était la photo. Il a démarré cette passion à l’âge de 14 ans, avec un Mamya RB 67. Nous sommes dans les années 70. « C’était la Rolls de l’époque, en photographie », explique-t-il. Il en fait son premier métier et devient gérant d’un labo. Après, il bifurquera vers les assurances. Dans les années 90, il devient un des membres de ce Rassemblement des Motards à Rougon, qui a lieu (hors Covid) une fois par an. Puis, en 2017, il y a 5 ans, au décès de son ami Benoît, terrassé par un cancer, Pierre reprend le flambeau de l’organisation. « Chaque année, fin juillet, nous sommes une centaine de motards, de toute la France, de Belgique, de Suisse, et, parfois d’Espagne, à monter à Rougon. Il y a deux fêtes en une : celle du village et celle des motards avec Guy. Guy, c’est notre grand-frère. Il a un grand cœur, une grande écoute et une grande patience. On peut tout lui dire. Il ne juge jamais. Nous sommes des motards. Nous aimons la liberté, l’ivresse, l’air qui claque sur nos visages. Nous aimons partager et nous réunir simplement. Ces rassemblements, nous le faisons pour lui, pour ses jeunes, et, pour nous. Quelle joie, quelle fête de se retrouver chaque été là-haut. Quel bonheur pour les jeunes de monter sur nos motos. »

Pierre est à la retraite dans le Var depuis quelques années. Marié, il est père et grand-père. L’année dernière, le 4 octobre 2021, il a tout perdu, presque. Il a réussi à sauver sa femme, sa vie et sa moto. Le Val, était devenu son village depuis 4 ans. Ce 4 octobre, en pleine journée, entre 12h00 et 14h00, une pluie diluvienne s’abat sur la région. Le lac du Carnier déborde et une vague submerge le bas du village longé par la rivière Ribeirotte qui déborde. En moins de 5 mn, Pierre et son épouse doivent abandonner leur maison. Ils courent se mettre en sécurité, pendant que la vague s’engouffre avec fracas dans leur petite maison, sur une hauteur de près de 2 m. Depuis, Pierre attend d’être indemnisé. Cette attente est insoutenable. A 67 ans, il doit recommencer sa vie à zéro. Il souhaite rester dans son village où il a encore tous ses amis et sa moto.

Des motards aux stars, sur les chapeaux de roue

Malgré cette terrible épreuve, Pierre compte bien organiser le prochain rassemblement des motards. Le père Guy Gilbert, à chaque rassemblement, écoute la complainte de ses amis, que la route a blessé, et, parfois tué. Parmi ses amis motards, il y avait une figure emblématique : Johnny Hallyday. Il ne veut pas trop parler du rocker, de la star, comme si sa mort restait une tragédie pour lui. Il revoit sans nul doute, intérieurement, les images de Laeticia, et, de ses filles, qu’il accompagne autour du cercueil du défunt rocker pour un dernier encensement, celui de son corps, à la Madeleine, le jour de ses obsèques nationales. L’âme du rocker était déjà partie, en route vers le Paradis.

Parmi les chansons préférées de Johnny, Guy aime bien celle du Pénitencier. Il a l’air aussi à l’aise avec les loubards qu’avec les stars. La première star à l’avoir approché est une reine : la reine Paola de Belgique, la maman du prince Laurent, qui deviendra l’ami du curé. Guy prononce son sermon à la Messe de mariage du prince qui épouse Claire Coombs, le 12 avril 2003. Depuis, leur amitié ne s’est jamais tarie. Mais avant cette amitié, il y a celle avec Nicolas Sarkozy. « Je l’ai connu en 1998, quand il n’était plus que maire de Neuilly, et,

qu’il traversait son désert politique, après la défaite de Balladur. Je n’aime pas ses idées politiques, mais l’homme est incroyable. On ne le sait pas, mais il a aidé beaucoup de mes jeunes. Puis, il est devenu ministre de l’Intérieur. Et, Président. Et, on a continué à se voir. Il m’a appelé dernièrement. On va bientôt prendre un petit-déjeuner ensemble. Il m’a dit : ‶tu ne m’envoies plus de dossiers de tes jeunes. Je veux continuer à les aider.″» Le blouson noir que porte Guy est son 7è, sans doute son dernier. Il n’a pas pris une ride. C’est Nicolas Sarkozy qui lui a offert, au retour de sa visite avec le pape Benoît XVI, en décembre 2007.

Parmi les stars, le curé des loubards est devenu, aussi, l’ami de Jamel Debbouze et de Mélissa Theuriau. Et, enfin, son ami le plus mystérieux serait Stromae. Il a célébré leurs mariages. « J’ai, aussi, baptisé les enfants de Laurent. Et, nous nous voyons au moins une fois par an. Avant que nous nous rencontrions, le fils de la reine Paola n’aimait pas les curés et il n’aimait pas l’Eglise. Depuis, il a bien changé. » Pour Stromae, l’amitié commence, également, par un mariage : le sien avec la styliste Coralie Barbier. « Ils avaient invité 200 de leurs proches et personne n’était au courant de leur mariage. Ils avaient reçu une invitation pour fêter Noël. La surprise a été totale. C’est le plus beau mariage que j’ai béni. Il y avait une spiritualité très forte, un silence absolu. » Le père Guy Gilbert a soutenu l’artiste lorsqu’il a subi les effets de bord négatifs de la célébrité et de l’emprise médiatique.

Et quid de l’avenir ?

Le berger des loubards, des motards et des stars, se remet à son bureau, signe quelques cartes de remerciements. Il a reçu, encore cette année, une centaine de cartes de vœux. Il se lève, avec son blouson noir sur le dos, descend l’escalier et sort du chalet. Il monte dans sa vieille jeep et file nourrir ses sangliers. Dans quelques mois, il fêtera ses 87 ans en septembre. Il en fait 20 de moins. Après un arrêt autour des sangliers, Guy descend de la jeep et leur donne à manger. Il escalade la clôture et remonte dans sa jeep, direction les chameaux, Ben Laden et Obama. « Ce sont les jeunes qui leur ont donné ces noms », précise-t-il en souriant à l’approche de l’enclos.

La Bergerie de Faucon est baignée de soleil. Les sommets alentours forment une sorte de couronne naturelle de protection. Quant à l’avenir ? « Il est assuré, répond-il, avec le vice-président de notre association, Laurent Pellegrin. » Le vieux prêtre – un sage rock’n’roll en voie de disparition (?) – ne prendra jamais, cependant, sa retraite. Même s’il a réduit la voilure de ses activités, il ne démissionnera pas de toutes ses fonctions. Il restera, éternellement (?), l’homme de Dieu qui a su apprivoiser les jeunes écorchés vifs de la rue.

Un berger, un curé, un loubard de Dieu, un patriarche ou un prophète ? Qui est-il vraiment ? Le père Guy Gilbert ressemblerait, pour conclure cette trilogie, au Petit Prince de Saint-Exupéry avec quelques différences notables. Les deux héros ont, d’abord, des points communs : ils aiment les animaux, soignent l’humanité blessée, et, embellissent la planète qui suffoque. Ils portent une même écharpe longue, qui se transforme une fois par jour en étole, pour le prêtre qui célèbre la Messe. Ils ont, c’est vrai, des différences : le blouson noir, la moto, et, les gros mots. Un dernier point commun : ils aiment la poésie. Après son dernier livre, Mille conseils d’un vieux hibou pour réussir sa vie, qui couronne les 65 autres qu’il a écrit depuis 45 ans, le vieil hibou n’a pas d’autres projets. Ah si, sur son prochain agenda, à Paris : un petit-déjeuner avec ses amis, Carla et Nicolas !

Trilogie réalisée par Antoine Bordier

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