L’Azerbaïdjan et la Turquie poursuivent le blocus de 120 000 Arméniens dans l’indifférence générale

Copyright des photos A. Bordier et République d’Artsakh

Par Antoine Bordier

Depuis le 12 décembre dernier l’Azerbaïdjan et son grand frère la Turquie continuent leurs opérations de blocus des 120 000 Arméniens de l’Artsakh, dans l’indifférence la plus totale. Dès le 13 septembre, c’est l’Arménie qui avait, d’abord, été agressée. Dernier éclairage 2022, au moment où Erdogan vient de déposer sa candidature pour le prix Nobel de la Paix, et où Aliev redit qu’il « ira jusqu’au bout ».

Dans un mois, certains vont se risquer à fêter l’arrivée au pouvoir d’Adolphe Hitler, le 30 janvier 1933. Il est vrai, qu’il y parvient démocratiquement, dans le cadre d’élections non-truquées (certains cités, ici, en rêvent). C’est après, que tout se gâte. Avant, l’ombre de la défaite planait sur l’Allemagne.

La Première Guerre mondiale, qui a été une véritable boucherie, si elle s’est terminée par un armistice signé à 5h00 du matin dans le célèbre wagon de Rethondes, a débouché sur un sentiment de revanche inexprimé par tout un peuple, jusqu’à l’avènement du 3e Reich. Les premiers pas de cet avènement ont lieu en 1933. L’année 1929 l’a accéléré. Elle a été terrible pour le monde et pour l’Allemagne. Aux plissements des crises financières et économiques, devenues mondiales, s’est construite la montée en puissance du nazisme et d’Hitler…On connaît, malheureusement, la suite. Ou, on a tendance à l’oublier.

L’idéologie du panturquisme serait-elle comparable au nazisme, à une nouvelle idéologie génocidaire, mortifère ? Elles ont un tronc commun : l’éradication. En l’espèce, il s’agit de réunir, à plus ou moins long terme, dans une même région qui s’étendrait de la Turquie au Kirghizstan et au Kazakhstan, les peuples turcophones, aux dépends des autres peuples qu’il faudrait éradiquer. Dans Mein Kampf, Hitler écrivait sur la « race supérieure ». Il a fait des disciples. Comme Staline…

Il y a 30 ans – est-ce un hasard ? – se réunissaient à Ankara les 5 chefs d’Etat de ces pays, auxquels il faut ajouter l’Ouzbékistan et le Turkménistan. Leur vision ? L’ultranationalisme. Leur rhétorique ? Se faire passer pour des pays assiégés, des peuples oubliés par l’histoire qui leur aurait tourné le dos. Concrètement, Erdogan, sur son terrain, refuse la pleine citoyenneté aux Kurdes et aux Alévis, et considère les Turcs disséminés dans le monde entier comme une seule nation. La sienne.

Hitler se rêvait de devenir Führer, Erdogan se rêve d’un nouvel Empire ottoman, qui porterait ce nom : le sien. C’est, d’ailleurs, pour cela qu’il brigue un nouveau mandat en 2023, et qu’il prépare sa réélection et ses modifications de la Constitution. Comment ? En enfermant ses opposants les plus sérieux, comme le maire d’Istanbul, Ekrem Imamoglu. Ce-dernier a été condamné, en octobre dernier, à deux ans et sept mois de prison pour « insulte à des responsables ». La démocratie est-elle en émoi ? Non, l’abomination n’est pas assez abominable.

L’Arménie et l’Artsakh : 2 petits cailloux dans la chaussure

En 2022, le puzzle du panturquisme a accéléré sa (re)constitution. Son frère, Ilham Aliev, le dirigeant de l’Azerbaïdjan, déclarait en janvier, lors de la venue de la présidente en Artsakh : « Si nous avions été au courant de la dernière visite illégale de Valérie Pécresse, nous ne l’aurions pas laissé repartir. » Il marque son territoire et montre les muscles. Aucun doute. Sauf que, ce n’est pas « son » territoire. De son côté, au même moment, Erdogan se rendait en Albanie pour inaugurer une mosquée et tout un quartier finançait par…la Turquie. Le panturquisme avance à son rythme…qui s’accélère. Au rythme d’un Islam qui serait conquérant ?

Autre séquence. En février, au moment où Vladimir Poutine envahissait l’Ukraine, Erdogan déclarait : « La Turquie ne reconnaîtra aucune mesure affectant la souveraineté et l’intégrité territoriale de l’Ukraine » (le 23). Et, de son côté, Aliev rencontrait Vladimir Poutine en personne. Il résumait cette rencontre par ses mots au sujet de l’alliance russo-azérie : « [Elle] est très complète, elle contient plus de 40 points, couvre les domaines les plus importants de notre interaction et sera d’une importance capitale pour l’avenir de nos relations bilatérales. » Puis, il ajoutait : « La Russie joue également un rôle important dans la création d’opportunités de normalisation entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan. Nous apprécions cela. J’espère que l’Arménie, comme nous, mettra en œuvre les termes de la déclaration tripartite signée en novembre 2020. »

Quelques mois plus tard, Erdogan rappelait que la partition de Chypre, que la République Turque de Chypre Nord, était sous sa protection. Et, Ilham Aliev reprenait ses opérations militaires contre l’Arménie en bombardant plusieurs régions de l’est et du sud-est de l’Arménie. Le (re)silence macabre de la Communauté Internationale, de l’ONU, des Etats-Unis, de la France, de l’Union Européenne, et de leurs dirigeants, Antonio Guterres, Joe Biden, Emmanuel Macron, Ursula von der Leyen et Charles Michel, renforçait dans ses convictions et ses plans d’invasion le fournisseur de gaz et de pétrole de l’Azerbaïdjan.

De son côté, Vladimir Poutine – cela devient de plus en plus flagrant, comme l’avait fait Staline en son temps- joue sur plusieurs plateaux d’échiquiers : le plateau arménien, dont, il doit assurer – par convention bipartite – la sécurité, le plateau ukrainien, dont il emportera tôt ou tard (plutôt tard maintenant) la victoire, et le plateau international en se rapprochant de l’Azerbaïdjan, de la Turquie, de l’Iran, d’Israël, de la Chine et de l’Inde.

Il laisse faire Aliev. Et, lui donnerait même son feu vert…Le 12 décembre Aliev décidait de prendre en otage 120 000 Arméniens, dans le Haut-Karabakh. Il bloque le seul accès : le corridor de Latchine. Là, encore, silence international macabre total.

Après 20 jours de blocus, où en sommes-nous ?

Depuis, il y a eu 2 morts, des dizaines de malades sont, maintenant, en phase critique. Les pharmacies, les épiceries, les marchés, les stations, les boutiques, etc., ne sont plus réapprovisionnés. D’autres informations ont été communiquées par le ministre d’Etat (l’équivalent du 1er ministre) Ruben Vardanyan, le 29 décembre : « La réalité est qu’au cœur de l’hiver, 120 000 personnes n’ont pas de carburant, de médicaments, de nourriture. La route est bloquée, nous comptons plusieurs familles séparées… ».

Du côté d’Ilham Aliev, comment justifie-t-il ce blocus illégal ? Difficile pour le dirigeant de brandir sa pancarte écologique, surtout quand on sait comment il exploite ses ressources gazières et pétrolières. Une écologie en trompe-l’œil, donc. Pour tromper qui ? L’occident, l’Union Européenne…Et, maintenant, avec ces soi-disant militants écologiques à la solde du dictateur, la planète entière, qui suffoque en raison du réchauffement climatique, et qui suffoque en raison de l’anémie de ses démocraties et de ses valeurs.

Civilisation en danger ?

Comment imaginer un militant écologique bloquant 120 000 personnes, bloquant le corridor de Latchine, la seule route humanitaire où transitent des denrées de premières nécessités, au motif que les mines en question appartiendraient à l’Azerbaïdjan ? L’Azerbaïdjan n’existe que depuis 1918. Et, les terres arméniennes du Haut-Karabakh depuis, au moins, 2 000 ans !

Cette manœuvre est tellement, barbare, mensongère et tyrannique à la fois, qu’elle n’a même pas mis en colère la communauté internationale. Pourquoi ?

Ilham Aliev ira jusqu’au bout

Il avait prononcé cette phrase lors de la guerre de 44 jours en 2020 : « J’irai jusqu’au bout. » Il ne faut pas le mésestimer d’autant plus que derrière-lui, ou à côté, il y a Erdogan et Poutine.

A quelles conditions ? Comme le serpent qui desserre ses crocs sur sa proie, qui s’asphyxie, il desserrera ses crocs aux conditions suivantes : que l’Artsakh renonce à sa république et revienne dans le juron de Bakou, où les Arméniens du Haut-Karabakh (re)deviendront des citoyens de seconde zone, subissant injustices sur injustices, pogroms sur pogroms, violences sur violences. Et, que l’Arménie abandonne une partie de son territoire, qui s’étendait jadis de Beyrouth à Bakou. Là, il s’agira du sud actuel. La Turquie et l’Azerbaïdjan seront ainsi reliés directement. Et, le panturquisme (re)naîtra, avant de s’étendre. Là, Poutine sifflerait la fin de partie…

Si non ? En 2023, il y aura deux nouvelles guerres : contre l’Artsakh, qui perdra les 30% des territoires qui lui restent, et contre l’Arménie (dans l’est et le sud).

Que faire ?

La France est amie de l’Arménie depuis un millénaire. Elle est restée son amie. Mais, elle-aussi, joue le chaud et le froid. Avec l’Artsakh, c’est encore plus compliqué. Emmanuel Macron, comme il l’avait fait avec Vladimir Poutine, décroche son téléphone, rencontre les agresseurs (l’Azerbaïdjan et la Turquie) et les victimes (l’Arménie et l’Artsakh). Il s’énerve un petit peu. Mais, c’est tout. Il n’envoie pas d’armes. Ne fait pas de manœuvres militaires communes avec l’Arménie, qui reste la chasse gardée de Vladimir Poutine.

Il ne condamne pas.

L’ONU ? Il n’y a, toujours, pas de résolution pour l’envoi de Casques bleus onusiens, ce qui changerait, effectivement, la donne. Ni de condamnation précise.

Alors, en France, les artistes, les auteurs, les écrivains, les journalistes, les politiques, la société civile, etc. Tous se mobilisent. Les signatures de tribunes indignées se multiplient et se suivent. Mais, les lignes azéries ne bougent pas. Le blocus est toujours-là.

Seuls, au compte-gouttes, les véhicules de la Croix-Rouge et de la Russie arrivent à passer…pour traiter des urgences médicales. Mais, c’est tout.

Un prix Nobel de la Paix pour Erdogan ?

Dans ces conditions, la signature des contrats pour le gaz avec le tyran de l’Azerbaïdjan est un non-sens, pire un abandon, une complicité, une trahison. L’Union Européenne secoue un chiffon rouge au-dessus de la tête d’Aliev qui rue dans les brancards de l’Artsakh et de l’Arménie. Le public est sans voix. Du pain, des jeux, et de la corruption pour les démocraties. La planche à billets azérie fonctionne à plein régime pour arroser tout démocrate béat…Un blocus, du sang et des larmes pour les Arméniens. Jusqu’à quand ?

Et Erdogan qui candidate pour le prix Nobel de la Paix ? Comme le pyromane qui allume un feu et se porte volontaire pour l’éteindre. Quelle absurdité, car il est toujours dans le déni du génocide perpétré par l’Empire ottoman contre les 1,5 millions d’Arméniens. Comment en sommes-nous arrivés là ? Le feu couve en plein hiver.

Il y a 20 ans, en octobre 2002, Jacques Chirac avait prononcé cette phrase : « Notre maison brûle et nous regardons ailleurs. » Cette fois-ci, il ne s’agit pas du climat. Il s’agit de peuples, de notre civilisation, des Arméniens, qui comme les Ukrainiens, les Yéménites, etc…vivront un Réveillon 2022 dans la peur du lendemain. Certains vont mourir, auront le ventre vide. Pendant que d’autres, vomiront de leur lâcheté et de leurs mets festifs…Et, en 2023, l’espérance sera-t-elle au bout du chemin pour ces peuples en sursis ?

Reportage réalisé par Antoine Bordier

2 Commentaires

  1. « Le monde ne sera pas détruit par ceux qui font le mal, mais par ceux qui les regardent sans rien faire ». Albert Einstein

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