Copyright des photos A. Bordier et OIF

Le calme est revenu sur « l’île des Rêves », telle que la dénommait Gustave Flaubert en 1858. Les sirènes qui avaient attiré Ulysse sur ses rives ont reçu cette fois-ci, les 19 et 20 novembre, 31 chefs d’Etat et de gouvernement et 35 ministres des Affaires étrangères. Il y avait, également, selon l’Organisation Internationale de la Francophonie près de 600 journalistes.

Les présidents de Tunisie et de France, Kaïs Saïed et Emmanuel Macron, se sont félicités de la tenue de ce sommet. Quant à Louise Mushikiwabo, elle a été reconduite dans ses fonctions de secrétaire générale. Dans deux ans, la Francophonie et ses 88 Etats membres ont rendez-vous en…France. Reportage.

Le village francophone de Djerba ferme ses portes aujourd’hui. Mystérieusement le temps change, la température ressentie avec le vent du nord, qui fouette les bords de mer, est fraîche. Elle avoisine les 10 degrés. Et les nuages qui tapissent le ciel et jouent les trouble-fêtes, sonnent la fin de cette semaine aux couleurs de la Tunisie et de la Francophonie. Ils sont venus de toute la Tunisie et au-delà pour se rendre au Parc Djerba Explore. Plus de 20 000 personnes ont arpenté les rues et ruelles de ce village typique djerbien, où les bougainvilliers toujours en fleurs, les palmiers majestueux avec leurs palmes qui montent en direction du ciel, et les villas avec leurs façades blanches, offrent un écrin de beautés naturelles. Dans la ferme aquatique du parc, les bébés crocodiles passent de main en main. Les plus âgés dorment paisiblement, comme si le 18è Sommet n’existait pas. Sur les 88 pays francophones, et sur les 35 présents, les 21 pays du village ont commencé à plier leur tente : comme l’Arménie, la Belgique, la France, la Roumanie, la République Démocratique du Congo, le Canada, le Nouveau Brunswick, le Congo Brazzaville, le Sénégal, la Mauritanie, la Grèce, l’Egypte, la Bulgarie, la Serbie, la Hongrie, le Rwanda, la Côte d’Ivoire, la Suisse, les Emirats Arabes Unis, le Cameroun, le Québec. Dans les ruelles pavées, la troupe de danseurs et de musiciens traditionnels des Emirats Arabes Unis fait un dernier tour de piste. Le Dr. Salem Alneyadi, ambassadeur des Emirats Arabes Unis auprès de la Francophonie, est là. Il vient de passer une semaine à Djerba.

« Je suis vraiment heureux de cette semaine. Je suis venu avec toute une équipe pour rendre hommage à la Francophonie, pour connaître et rencontrer la culture tunisienne, et les autres cultures des pays membres. Avec notre troupe de danseurs et de musiciens nous participons à l’animation du village. Il y a un échange culturel très riche et très respectueux. La Francophonie est une vraie richesse et une vraie chance. » Son pays de près de 10 millions d’habitants est incroyable. Très anglophone, il est devenu en 2010, membre de l’OIF avec le statut d’observateur. Il a une vraie volonté de mettre la Francophonie en haut de l’affiche.

Nous retrouvons Salem Alneyadi sur les bords de mer de la mosquée de Sidi Yeti. « Elle servait, aussi, de guet. Elle a été édifiée au début du Xè siècle », comme l’explique le guide Montasser Letaief, alors que le soleil s’endort dans ses rêves et que le ciel s’embrase d’une couleur d’or.

La Déclaration de Djerba…et des oublis

Deux jours ont, semble-t-il, suffi pour que les membres présents se mettent d’accord sur plusieurs sujets : sur la coopération économique au sein de l’espace francophone, sur les moyens supplémentaires à investir pour promouvoir la langue française au sein de cet espace ainsi que sur les questions régionales et internationales, et sur l’éducation. En somme, nous assistons à la construction d’un nouvel édifice de la Francophonie qui repose sur trois piliers : l’art, la culture et la langue (qui en forment un), l’éducation, et l’économie. En toile de fond ou au premier plan – cela dépend des perspectives – le digital et les nouvelles technologies ont leur rôle à jouer. Un rôle qui va s’amplifier, selon les propres propos de Louise Mushikiwabo, la secrétaire générale qui a été reconduite pour 4 ans. 

La Déclaration de Djerba a, tout d’abord rendu hommage à Djerba, « terre de coexistence pacifique entre les religions et les civilisations depuis plus de trois mille ans et symbole de la beauté et de la richesse culturelle et historique de la Tunisie… » Puis, elle a rendu hommage « aux pères fondateurs de la Francophonie, Habib Bourguiba (Tunisie), Léopold Sédar Senghor (Sénégal), Norodom Sihanouk (Cambodge) et Hamani Diori (Niger), et dans la continuité, le premier secrétaire général, Boutros Boutros-Ghali… » Elle évoque la pandémie de Covid-19 ; et, rappelle l’importance de la langue française avec la nécessité de connaître plusieurs langues.

Puis, la guerre en Ukraine concentre l’attention, avec la condamnation du terrorisme. « L’Appel francophone d’Erevan pour le Vivre ensemble » est cité. Son plan stratégique au sujet du renforcement de l’apprentissage de la langue française, du déploiement des nouvelles technologies dans l’éducation, de l’égalité femmes-hommes est confirmé.

La Déclaration de Djerba oublie, par contre, de mentionner les autres conflits en cours, comme celui aux frontières de l’Arménie, bombardée de façon incessante par l’Azerbaïdjan depuis le 13 septembre dernier, alors que son dirigeant, Ilham Aliev s’est engagé au début du mois de novembre à « ne pas recourir à la force… ».

Un autre oubli : le livre en langue française ? Oui et non, car, finalement, il fait son retour : « Il est important de préserver le livre comme support, tout en mobilisant l’ensemble des opportunités qu’ouvre le numérique à tous les niveaux de la chaîne du livre… » Le livre, grand absent de la semaine au village tunisien de la francophonie, fait son retour par la grande porte de la déclaration. Espérons, qu’il y aura, en 2024, lors du 19è Sommet de la Francophonie à Paris, un Grand Salon du Livre Francophone.

La déclaration de Kaïs Saïed

De son côté, le Président de la République de Tunisie, a déclaré que l’heure est à « la concrétisation de la manière la plus efficace », des décisions prises et des enjeux qui concernent l’avenir de la Francophonie. Il est très impliqué dans ce processus décisionnel et opérationnel, depuis sa visite en France, le 23 juin 2020. Emmanuel Macron l’avait accueilli en soulignant que « sa visite est le témoignage de l’amitié indéfectible qui lie la France et la Tunisie. » Et, il avait abordé le sujet du 18è Sommet, reporté deux fois en 2020 et 2021 : « Je sais, aussi, votre engagement, cher Président, pour que le 18è Sommet de la Francophonie, […], soit un grand moment de célébration de notre patrimoine commun, celui de la langue française, d’affirmation de nos valeurs communes et d’engagement à relever, ensemble, les grands défis d’aujourd’hui. »

Comme s’il répondait, une nouvelle fois à Emmanuel Macron, Kaïs Saïed a voulu mettre l’accent sur « l’esprit ouvert et constructif et le climat de confiance pour une collaboration plus forte, dirigée vers un avenir conforme aux aspirations de l’humanité tout entière. » Pour, lui, il s’agit, également, d’agir avec « la ferme volonté en vue de plus d’ouverture, de dialogue, de concertation et de quête commune pour des solutions innovantes aux défis multidimensionnels ». Il ajoutait, en se souvenant de sa visite-surprise au village tunisien de la Francophonie où il a pu voir une jeunesse débordante, assoiffée d’art, de culture et d’égalité, la nécessité de transformer « nos engagements en actions concrètes, notamment en faveur des femmes et des jeunes, avec l’espoir de faire de la Francophonie un concept tourné vers l’avenir pour un monde solidaire ». A l’adresse des Tunisiennes et des Tunisiens, il concluait ainsi à la tribune, ce 20 novembre : « Je réaffirme à cette occasion le profond attachement de mon pays aux valeurs partagées de la démocratie, des libertés et de la participation citoyenne ».

Dans ce pays peuplé de 12 millions d’habitants, qui a initié le Printemps arabe et la Révolution de Jasmin en 2011, la démocratie est un chantier ouvert, toujours fragile, où les sirènes attirent les femmes et les hommes de bonne volonté, mais, également, des oiseaux de mauvais augure. La Libye, toujours en guerre civile, partage avec la Tunisie 459 km de frontières.

La France accueillera le 19è Sommet de la Francophonie

Sur la page du site internet de l’Elysée, trône, toujours, la photo du G20 à Bali où l’on voit Emmanuel Macron faire une bonne poignée de main à Joe Biden qui est de dos. Le 18è Sommet de la Francophonie n’est pas en haut de l’affiche de l’Elysée, pourtant, c’est bien la France, après consensus, qui a été choisie pour accueillir le 19e Sommet de la Francophonie, qui aura lieu en octobre 2024 à Paris. Petit souci de communication-web, sans nul doute, car Emmanuel Macron, non seulement, est engagé en faveur de la Francophonie, mais il en est l’un des moteurs les plus emblématiques. Tel un TGV, il avance à grandes enjambées en entraînant à ses côtés, et non derrière-lui, les 87 autres pays membres. Certes, certains traînent et forment la queue de peloton. Et, certains ne respectent pas les engagements et les règles communes.

Pour Emmanuel Macron, le sommet est un succès : « Ce sommet a permis d’avancer sur le développement des activités sur le numérique, l’éducation en français, le développement de contenus en français, tout ce qui permet à la Francophonie de continuer à avancer un peu partout dans le monde. »

Des visas pour quoi faire ?

Le sujet des visas entre les membres a été abordé. D’emblée, le Président Macron n’est pas passé par quatre chemins. Il a répondu à cette question en contextualisant le sujet : « Je voudrais que vous vous mettiez à la place des Françaises et des Français. Ces dernières années, l’Afrique, notre politique de développement, sont notre priorité…Nous allons réinvestir beaucoup d’argent. Et, on augmente notre aide public au développement comme on ne l’avait jamais augmentée depuis de nombreuses années…On développe de nouvelles offres universitaires en Afrique…Et, de l’autre côté, avec ces mêmes pays, il y a des situations irrégulières parce qu’il y a des traffic organisés, et qu’on refuse de reprendre ces personnes dans leur pays d’origine, on nous dit : Non . Ce n’est pas acceptable. »

Des jeunes en tout genre

En marge du sommet, le Président de la République a dialogué avec une délégation de jeunes volontaires, des jeunes garçons et des jeunes filles, pendant près d’une heure. Ces jeunes sont engagés dans le réseau des Jeunes Ambassadeurs Francophones (JAF) lancé le 14 mars 2022. Ils sont porteurs de projets qui offrent à la Francophonie une nouvelle ambition. C’est sur cette jeunesse passionnante et pétillante à la fois, porteuse de projets d’avenir, que le futur hôte du 19e Sommet de la Francophonie compte faire un levier de création de valeurs francophones, qu’il souhaite diffuser sur les 5 continents. Sa conclusion, d’ailleurs, est une belle anticipation, une invitation au voyage : « La francophonie est un voyage dans le temps et les continents, elle doit être un espace vivant de reconquête et non pas un espace institutionnel. » Ce n’est pas Marie-Béatrice Levaux, la Vice-présidente de l’Union des conseils économiques, sociaux et institutions similaires francophones (UCESIF), qui organisait cette rencontre informelle en marge du sommet, qui le contredira. La Francophonie a de beaux jours devant elle.

A ce rythme-là, la France vivra une année 2024 de rêve, avec notamment les JO, le 19è Sommet et la fin des travaux de…Notre-Dame de Paris. Sauf, si un nouveau conflit, une nouvelle pandémie vient mettre le monde, les jeux, et la Francophonie entre-parenthèse.

Concluons avec Gustave Flaubert, l’écrivain-voyageur.

Flaubert, la Tunisie et Salammbô

Le 24 avril 1858, il arrive à Tunis. Il a besoin d’air pour mieux respirer, après le procès qu’il vient de gagner au sujet de Madame Bovary. Il devient écrivain-voyageur. Il tombe amoureux du pays, de sa population. Il écrit beaucoup et raconte. Il se promène partout.

Avant de partir, il explique à ses amis : « Il faut absolument que je fasse un voyage en Afrique […] J’ai seulement besoin d’aller au Kheff (à trente lieues de Tunis) et de me promener aux environs de Carthage dans un rayon d’une vingtaine de lieues pour connaître à fond les paysages que je prétends décrire ». Il se rend après Carthage plus au sud, à Djerba, « l’île des Rêves ». Il y contemple les flamants roses.

Pour écrire son chef d’œuvre Salammbô, il a besoin d’humer, de goûter, de vivre son univers romanesque. Avant d’être un roman, il faut que cet univers soit d’abord une vie, un paysage, une rencontre. Les lieux, leurs histoires, le fascinent. Tel un enquêteur, il étudie soigneusement les villages, les villas où se dérouleront les épisodes de son œuvre. Il fait un bond en arrière, si loin, qu’il nous transporte 3 siècles avant Jésus-Christ. A-t-il voulu rejoindre Ulysse ?

Sur place, il s’inspire des textes de Plaute sur Carthage, de la vie locale. Son roman est une fiction, mais on y décèle du Plutarque. Le monde antique y est décrit avec une épaisseur de plume si fine, que l’on y voit le moindre trait, le moindre esprit, le moindre visage. La finesse de l’écriture rime avec la prouesse de l’aventure. A une amie, il écrit ceci : « Vers la fin de mars, je retournerai au pays des dattes. J’en suis tout heureux ! Je vais de nouveau vivre à cheval et dormir sous la tente. Quelle bonne bouffée d’air je humerai en montant, à Marseille, sur le bateau à vapeur ! »

En 2024, la bouffée d’air francophone sera 100% Française !

Reportage réalisé par Antoine BORDIER

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