La présidence française de l’Union européenne devrait être l’occasion de faire avancer les enjeux écologiques et numériques sur le continent. Elle devrait aussi être marquée par des débats houleux autour des questions des règles budgétaires européennes et du NutriScore, ce système d’étiquetage alimentaire promu par Paris mais critiqué par de nombreux scientifiques et pays, notamment du Sud de l’Europe.

Du 1er janvier au 30 juin 2022, la France assumera, pour la treizième fois, la présidence tournante du Conseil de l’Union européenne (UE). Une responsabilité à la fois institutionnelle et politique qui échoit, tous les six mois, à un nouvel Etat membre de l’UE, et que chaque pays européen a théoriquement à cœur d’honorer en faisant avancer un certain nombre de questions symboliques ou de dossiers stratégiques. La présidence française du Conseil de l’UE se déroulera dans un contexte particulier, marqué à la fois par la sortie probable de la crise sanitaire et par l’accélération de la crise climatique, mais aussi par une remise en cause du multilatéralisme et, fait inédit en France, par l’organisation concomitante de l’élection présidentielle.

Les autorités françaises veulent donc faire de cette présidence tournante l’occasion de plaider en faveur d’une Europe plus solidaire et plus souveraine. Placée sous le triple sceau de la « relance » économique, de la « puissance » diplomatique et de « l’appartenance » européenne – ce dernier point faisant office de véritable serpent de mer communautaire –, la présidence française de l’UE devrait, notamment, s’attacher à faire avancer l’épineuse question de la révision des règles budgétaires européennes, bousculées par la pandémie et ses conséquences. Elle devrait également placer les enjeux de la transition numérique, du réchauffement climatique et des droits sociaux en haut de ses priorités – et cela, bien sûr, à condition que d’autres dossiers et urgences internationales ne bousculent pas, entre temps, son agenda.

Règles budgétaires : la France en tête des pays frondeurs

Si beaucoup d’axes de travail restent encore à préciser d’ici au 1er janvier prochain, « la » priorité de l’exécutif français devrait sans nul doute tourner autour de la révision des règles budgétaires de l’UE. Sans surprise, la crise liée à l’épidémie de Covid-19 a fait s’envoler les chiffres de déficits et de dettes publiques des pays européens, qui doivent, depuis le Traité de Maastricht, respectivement être inférieurs à 3% et 60% du PIB. Or face à l’ampleur de la crise sanitaire, les Européens ont, non sans pragmatisme, collectivement décidé de remiser leur ordolibéralisme au placard, du moins le temps que la tempête se calme. Les beaux jours revenant et la perspective d’un retour à la normale se précisant, un certain nombre de voix se font désormais entendre, pressant les Etats membres de revenir à une gestion plus rigoureuse de leurs finances publiques.

Menée par les pays traditionnellement favorables à l’austérité budgétaire que sont l’Allemagne, l’Autriche ou le Danemark, une coalition d’Etats vertueux pousse ainsi ouvertement en faveur d’un retour aux règles « d’avant », garantissant l’équilibre théorique des finances publiques – une condition sine qua non pour faire face, selon eux, aux futures crises. Face à eux, les Etats endettés, ou dépensiers, emmenés par la France et l’Italie, forment un bloc de pays du sud plaidant au contraire pour une refonte des règles budgétaires européennes, estimant qu’un retour précipité à l’austérité contreviendrait à l’indispensable relance de l’économie européenne. Tout sauf neutre dans ce débat, la France va donc devoir, lors de sa présidence, jouer les arbitres dans une discussion qui s’annonce mouvementée.

Nutriscore : l’autre dossier chaud de la présidence française ?

S’il ne figure pas officiellement sur la liste des priorités françaises, le dossier du Nutriscore pourrait bien aussi s’inviter à la table des négociations. Fin 2020, lors de la présidence allemande de l’Union europénne, le sujet avait déjà fait parler de lui en divisant les pays européens. La France, qui soutenait alors le Nutri-score, pourrait bien profiter de sa présidence pour tenter de rendre obligatoire au niveau européen ce système d’étiquetage alimentaire, d’ores et déjà appliqué sur un grand nombre de produits du quotidien. Problème : de nombreux pays, emmenés notamment par l’Italie, s’opposent farouchement à un système qu’ils jugent opaque, imparfait et injuste vis-à-vis des produits emblématiques de la gastronomie méditerranéenne, huile d’olive et parmesan en tête. Ceux-ci écopent en effet de piteuses notes de la part des algorithmes du Nutriscore, dont les critères ne prennent pas en compte la diversité et l’équilibre de l’alimentation : « on néglige le principe de la nutrition, qui est l »équilibre nutritionnel et la variété des aliments », déplore le docteur espagnol Rafael Moreno Rojas, professeur à l’Université de Cordoue.

En France, certains producteurs voient dans le Nutri-score un instrument inadapté aux produits alimentaires traditionnels. C’est le cas de l’Irqualim (Institut Régional de la Qualité Alimentaire en Occitanie), qui estime dans un communiqué que le logo viendrait semer la confusion : « Quel produit choisir entre un fromage à tartiner allégé, classé B, et un Rocamadour, un Roquefort ou un Pélardon classés D ou E mais garants d’une recette traditionnelle ? ». Dans une région qui revendique de nombreuses appellations protégées, la démarche interroge, et l’on craint qu’elle vienne mettre un terme à l’engouement pour les produits du terroir, à la recette par définition difficile à modifier.

La question des critères retenus pour établir le Nutriscore est au centre des débats. Jugés peu scientifiques par les détracteurs du système d’étiquetage promu par la France, ceux-ci ne tiennent pas compte de la consommation alimentaire recommandée, ni des dernières découvertes démontrant que le régime méditerranéen serait le plus sain au monde. Une limite pointée par Philippe Palazzi, directeur général du groupe Lactalis, le 25 juillet dernier dans un entretien au Parisien : « Les acheteurs français ne le savent pas, mais le Nutri-Score est calculé pour une quantité de 100 grammes (…). Lorsque je prends du beurre, au petit-déjeuner, je ne consomme pas 100 grammes ou une demi-plaquette, mais plutôt huit grammes. À l’inverse, certains sodas récoltent une note correcte, un B ou un C, mais quand on boit une canette de 33 cl, on boit plus de trois fois 100 grammes. L’important est la quantité réelle absorbée par le consommateur. »

De plus, le concept scientifique de « profil nutritionnel », sur lequel repose l’algorithme du Nutriscore, est largement contesté en Europe, où son adoption a été rejetée à plusieurs reprises par les législateurs nationaux et européens. En résumé, le Nutriscore « n’est pas seulement un système infantilisant, c’est aussi culpabilisant », tranche la diététicienne Catherine Bouron-Normand. La présidence française de l’UE aura donc fort à faire pour convaincre ses partenaires d’adopter son système.

Vers une Europe plus verte et plus numérique

Dernier dossier prioritaire – et non des moindres – d’une présidence décidément chargée, la France devra accompagner de son mieux les transitions numérique et écologique de l’UE, et ce alors que l’exécutif européen se montre, enfin, volontariste sur ces deux sujets. La Commission européenne vient, en effet, d’annoncer qu’elle investira 14,7 milliards d’euros d’ici à la fin de l’année prochaine en faveur d’une Europe plus verte et plus numérique. Partie prenante du programme de travail d’Horizon Europe, cette enveloppe devrait notamment allouer quelque 5,8 milliards d’euros afin de soutenir le Pacte Vert pour l’Europe et d’atteindre, sur le continent, la neutralité carbone d’ici à 2050. Une dynamique qu’aura sans doute à cœur d’accompagner un Emmanuel Macron en pleine campagne pour sa réélection.

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