La communauté médicale mitigée sur l’interdiction des liquides aromatisés pour vapoteuse

Après le Danemark, c’est au tour de la Lituanie d’envisager l’interdiction de la vente de liquides aromatisés pour cigarettes électroniques pour en limiter l’usage chez les jeunes. Une décision risquant d’entraîner de nombreux effets délétères selon plusieurs études, qui dénient tout lien de causalité entre la vente de liquides aromatisés et l’entrée des jeunes dans le tabac.

Plus aucun doute sur la moindre dangerosité de la cigarette électronique

Commercialisée massivement depuis une dizaine d’années, la cigarette électronique est encore l’objet d’une surveillance constante de la communauté scientifique, qui aspire à en mesurer ses effets comme alternative à risque réduit à la cigarette conventionnelle. Les données scientifiques concordent déjà pour affirmer que la cigarette électronique est largement moins toxique que la cigarette conventionnelle, notamment du fait de l’absence de nombreuses substances toxiques hautement cancérigènes. Aux États-Unis, la National Academy of Sciences, Engineering and Medicine affirme que « les cigarettes électroniques sont susceptibles d’être beaucoup moins nocives que les cigarettes à base de tabac », tandis que le British Royal College of Physicians conclut que si la vapoteuse n’est pas totalement sans risque, « (elle) est beaucoup moins dangereuse que de fumer du tabac ».

Si la France est longtemps restée méfiante face à la cigarette électronique au nom du principe de précaution, les autorités de santé et les sociétés savantes tendent désormais à la reconnaître comme une alternative à moindre risque au tabac. L’Académie nationale de médecine rappelle, dans un communiqué publié le 12 décembre 2019, les « avantages prouvés » de la cigarette électronique et dénonce les « inconvénients (qui lui sont) indûment allégués ». Ces dernières années, la cigarette électronique a en effet fait l’objet de fausses rumeurs et d’études scientifiques hostiles à la méthodologie douteuse.

Une d’entre elles, publiée le 16 décembre 2019 dans la prestigieuse revue American Journal of Preventive Medicine et prêtant à la cigarette électronique une responsabilité dans de nombreux cas de maladies respiratoires, avait fait bondir la communauté médicale, qui avait dénoncé ses nombreux biais méthodologiques et l’absence de fiabilité de ses conclusions. L’étude avait aussi indigné l’Académie de médecine, qui s’était empressée de rappeler que « 700 000 fumeurs ont décroché grâce à (la vapoteuse) » et d’enjoindre les autorités à « ne pas se tromper d’ennemis ». La Haute autorité de santé (HAS) considère depuis 2016 la vapoteuse « comme une aide pour arrêter ou réduire la consommation de tabac des fumeurs ».

La cigarette électronique ne semble pas constituer une porte d’entrée des jeunes vers le tabagisme          

S’il est désormais acté que la cigarette électronique constitue une alternative à risque réduit aux cigarettes classiques, parfois plus efficace que les substituts traditionnels (patchs, gommes à mâcher…), des craintes persistent sur son rôle prétendu dans l’entrée dans la dépendance des jeunes à la nicotine. Ces inquiétudes ont poussé les Pays-Bas à envisager, à la fin de l’année 2020, une interdiction des liquides aromatisés pour cigarette électronique. L’opinion néerlandaise, interrogée dans le cadre d’une consultation publique entre décembre 2020 et février 2021, s’est cependant fermement opposée au projet et l’interdiction des arômes n’y est pas encore appliquée.

Au Danemark, les liquides aromatisés ne seront plus commercialisés à compter du 31 mars 2022. La Lituanie est à son tour en passe de faire passer un projet de loi similaire, qui renforcerait encore les contraintes réglementaires sur la cigarette électronique. La nouvelle réglementation a été notifiée à Bruxelles avec une date-butoir pour commentaires des autres États membres fixée au 11 octobre 2021 du fait de l’impact de cette mesure sur le marché intérieur. Le texte pourrait entrer en application au 1er juillet 2022 avec, à terme, l’interdiction de tous les e-liquides aromatisés, qu’ils contiennent ou non de la nicotine. Une loi qui pourrait, par effet de contagion, inspirer d’autres pays européens et possiblement menacer le plan anti-cancer de la Commission européenne, qui aspire à faire chuter la consommation de tabac au sein de l’Union européenne à 5 % de la population d’ici 2040. Un objectif réalisable au vu de l’évolution de la consommation, qui est passée de 26 % de la population âgée de plus de 15 ans en 2014, à 23 % en 2020.

La littérature scientifique, de son côté, est en effet globalement très mitigée face à ce type de mesures résolument hostiles à la cigarette électronique. Une étude britannique de référence réalisée auprès de 250 000 jeunes et publiée dans la revue Tobacco Control le 1er avril 2019, a démontré que la commercialisation de masse de la cigarette électronique n’avait pas entraîné de « renormalisation » du tabac. Sur la période 1998 – 2015, le nombre de jeunes ayant fumé au moins une fois a même chuté de 60 % à 19 %, tandis que le nombre de jeunes fumeurs réguliers est passé de 19 % à 5 %. Des conclusions confirmées par un avis du Haut Conseil de la santé publique daté du 22 février 2016, qui considère au contraire que la « la vape pourrait (même) retarder l’entrée dans le tabagisme ».

Le faux procès fait aux liquides aromatisés

La communauté scientifique s’est aussi penchée sur la question tout aussi sensible des liquides aromatisés. Là encore, impossible d’établir une causalité formelle entre commercialisation de liquides aromatisés et hausse de la consommation tabagique des jeunes. Une étude menée par une équipe de chercheurs de la Yale School of Public Health et publiée dans la revue Jama Pediatrics le 24 mai 2021 affirme ainsi que les mesures d’interdiction des liquides aromatisés pour cigarette électronique ont eu de nombreux effets délétères à San Francisco, où leur vente est prohibée depuis 2018. L’étude conclut notamment que « la probabilité qu’ont les jeunes de fumer des cigarettes conventionnelles dans le district scolaire de San Francisco a doublé par rapport aux districts sans interdiction ».

Selon Abigail Friedman, principale auteure de l’étude et professeure adjointe de politique de santé à l’YSPH, « l’interdiction des arômes peut supprimer la principale motivation (des jeunes) à choisir le vapotage plutôt que le tabagisme, repoussant certains d’entre eux vers les cigarettes conventionnelles ». Une réalité qui invite, selon elle, les pouvoirs publics à une prudence accrue dans leur prise de décision contre le tabagisme. L’avis d’Abigail Friedman est d’ailleurs partagé par le Professeur Bertrand Dautzenberg, pneumologue français et figure de proue de la lutte anti-tabac. « Si les consommateurs ne trouvent plus les produits qu’ils aiment, ils vont soit retourner au tabac (qui tue 50 % de ses fidèles consommateurs), soit bricoler des liquides au risque de s’exposer à des accidents », affirme-t-il dans les pages du Figaro

Chez les jeunes européens, le taux de consommation tabagique est descendu à 20 % en 2020, contre 25 % en 2014 et ce, malgré la massification de la cigarette électronique. Une tendance à la baisse positive qui, en Europe, pourrait être menacée par les projets de loi anti-vapes qui, comme en Lituanie, rendent plus délicats la mise à disposition du public d’alternatives viables à la cigarette conventionnelle. Des projets législatifs qui devraient aussi inquiéter les décideurs politiques, alors qu’un décès sur six est encore imputable au tabac au sein de l’Union européenne.

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