Tribune. Dans son « discours de la victoire » prononcé le 7 novembre 2020 à Wilmington dans le Delaware, Joe Biden a énoncé son programme pour endiguer la pandémie et restaurer l’économie américaine, « ce plan », a-t-il déclaré, « sera mené avec compassion », à quoi il a ajouté : « J’espère pouvoir vous apporter un peu de réconfort ».

Et c’est dans la même lignée qu’il a continué, lors de la cérémonie d’investiture le 20 Janvier, utilisant tout le vocabulaire et les codes de la compassion. Il a parlé de « main secourable », de « réparer » et de « guérir », et a même eu ce geste si symbolique de la compassion : il a fait observer un temps de silence et de recueillement pour les  quatre cent mille victimes américaines de la pandémie et leurs familles.  Et il n’y a rien d’étonnant à ce que cet homme fasse de la compassion la valeur cardinale de sa politique, lui qui a subi tant d’épreuves, de la mort dans un accident de la route de sa première femme et de leur bébé, jusqu’au décès  de l’aîné de ses fils, emporté par un cancer à l’âge de quarante-six ans.

L’ocytocine, hormone de la compassion

Pour James R. Doty, professeur de neurochirurgie à l’Université de Stanford et fondateur du Centre de recherches sur la Compassion et l’Altruisme, la compassion se rencontre déjà dans le monde animal, « les singes », écrit-il dans « La Fabrique des Miracles », « veillent les uns sur les autres quand ils sont blessés , les bébés hiboux partagent leur nourriture avec leurs compagnons de nid moins bien lotis , et il arrive même qu’un dauphin aide à sauver une baleine à bosse échouée ». Ses observations l’ont amené à la conclusion que, « chez nous, les humains, l’instinct de compassion est encore plus grand : notre cerveau est en quelque sorte configuré pour qu’on aide notre prochain ».

Et la compassion a quelque chose que l’empathie n’a pas ; elle n’est pas que le  ressenti de la souffrance de l’autre,  elle est aussi le désir profond de faire quelque chose pour soulager cette souffrance, tout comme une mère qui  éprouve le besoin de bercer son enfant pour qu’il ait moins mal. Ce comportement instinctif est lié à la production dans le cerveau d’une hormone, l’ocytocine, dont le sens étymologique est « accouchement rapide », parce qu’elle stimule  les contractions de l’utérus et favorise l’allaitement chez les jeunes mères. D’ailleurs, dans la Bible, le mot pour désigner la compassion se dit « Ra’hamim », mot forgé sur la racine « Ré’hem » qui veut dire utérus. La compassion, c’est d’abord ce geste si expressif qu’ont les femmes enceintes quand elles mettent leur main sur l’arrondi de leur ventre pour protéger le fœtus qu’elles portent en elles.

Le « jeu de la confiance »

Parce qu’elle est produite dans le même moment par le bébé et sa maman, quand celle-ci le nourrit, et qu’elle procure un sentiment de plénitude, l’ocytocine est aussi considérée comme l’hormone du lien social. On ne peut pas, en effet, établir une relation constructive avec l’autre si on ne lui fait pas confiance ! C’est ce que met en évidence le « Jeu de la confiance », un jeu de simulation boursière, où on demande aux participants d’investir un capital dans des opérations fictives. Lorsqu’elles se révèlent fructueuses, donc que les associés sont fiables, le taux d’ocytocine augmente de façon significative, produisant un sentiment de bien-être ; le cerveau, ainsi récompensé, va vouloir continuer et développer sa collaboration avec les mêmes partenaires !

D’autres études ont démontré que des sujets à qui on avait administré de l’ocytocine en spray ont augmenté de 80% leurs dons à des œuvres humanitaires, une autre  preuve tangible que la compassion ne se contente pas d’être une émotion, elle demande en plus des actions concrètes et des gestes. Ce n’est donc pas le hasard des choses si le mot « toucher » peut s’entendre avec deux sens différents : un sens physique, c’est tactile, et un sens psychologique, on provoque une émotion chez une autre personne. Et l’un ne va pas sans l’autre : si quelqu’un ne se laisse pas approcher concrètement, il n’attendrira personne, et personne ne songera à veiller sur lui. A l’inverse, à chaque fois qu’on est ému par quelqu’un, on aura envie de le prendre dans nos bras ; l’ocytocine ainsi produite va créer ou réaffirmer les liens affectifs entre ceux qui ont échangé ces gestes.

« This land is your land »

De ces gestes faits pour marquer publiquement les alliances et la reconnaissance mutuelle, il y en a eu de remarquables lors de la cérémonie d’investiture de Joe Biden et plus exactement au tout début, lors du défilé des anciens Présidents des Etats-Unis, mais avec une particularité. Respectant les mesures sanitaires, Kamala Harris et Michèle Obama ne se sont pas embrassées, elles ont fait une sorte de « poing à poing » très souriant et très convivial ; quant à Hillary Clinton et Barak Obama, s’ils se sont pris dans les bras, c’est qu’ils avaient tous deux un gros manteau d’hiver et d’épais gants de cuir !

Et, ouverte sur le thème de la compassion, cette célébration se clôturera aussi sur cette idée. Tout de suite après l’hymne national, Joe Biden avait choisi de faire chanter « This Land Is Your Land », comme pour annoncer que cette chanson serait l’hymne de sa présidence.  Woody Guthrie l’avait composé en 1940, au moment de la Grande Dépression, et il y chante la détresse et l’espoir du peuple américain : « sur les places de la ville, dans l’ombre du clocher, près du bureau d’aide sociale, je vois mon peuple. Et certains se plaignent et certains se demandent, si ce pays est encore fait pour toi et moi… Ce pays a été fait pour toi et moi ».

Parfaitement en accord avec cette déclaration, Biden a aussitôt prouvé à quel point il veut apparaître comme le champion de la compassion, « nous avons les outils », a-t-il dit, « pour aider les gens. Alors utilisons-les. Tous. Immédiatement”. Aussitôt dit, aussitôt fait, à peine deux jours après sa prise de pouvoir officielle, il a déjà signé un décret pour augmenter l’aide alimentaire, « et soulager les Américains qui ont faim, dans un pays où plus de 40 millions de personnes dépendent de l’aide publique pour se nourrir ».

Catherine Muller
Docteur en psychologie
Member of the World Council of Psychotherapy
Member of the American Psychological Association

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