De notre envoyé spécial Antoine Bordier

A plus de 70 ans, l’homme d’affaires n’a toujours pas pris sa retraite. Il semble baigner dans la jouvence artistique. Assis à la terrasse d’un célèbre café, il replonge dans son histoire familiale et nous fait voyager à travers l’Arménie, la Turquie, la Syrie, le Liban et l’Europe. Eclairage sur cet artiste atypique et philanthropique.

Nous sommes le 15 juillet 2021, le soleil matinal baigne doucement l’endroit paysager et aéré, qui se situe à quelques mètres du Casino de Monte-Carlo. Assis à une table de la terrasse du Café de Paris, Jean Boghossian est en pleine discussion avec un galeriste. Avec sa chemise à rayures, et son foulard blanc, il fait penser à ces artistes, peintres et sculpteurs, qui ont fait des années de l’entre-deux-guerres les Années Folles. Il y a, certainement, de l’incandescence dans cet homme. Ce qui est notable, c’est qu’il irradie, de son sourire et du roulement des r, son verbe haut et la phrasée de ses réponses, la conversation. Pourtant, au début, sa vie aurait pu ne jamais voir le jour.

Car Jean, s’il est né en 1949 à Alep, en Syrie, a des origines arméniennes. Ses grands-parents ont échappé au génocide de 1915-1923. « Ma famille est originaire de Mardin, dans l’Empire ottoman, en Turquie. Nos racines sont arméniennes. Nous vivions à Mardin, depuis le 19è siècle. En 1915, mon grand-père a dû fuir. Il s’est installé à Alep. Il avait 20 ans. »

Mardin, Alep ? La première existe toujours. La seconde est défigurée par 5 années de guerre civile, entre 2011 et 2016. En avril 2015, la cathédrale arménienne des 40 Martyrs est attaquée par les islamistes. Il en reste, encore aujourd’hui des traces. Mardin, elle, est située en Mésopotamie, là où le Tigre, un des rares fleuves cité dans la Bible, ruisselle. Elle est reconnue par l’Unesco. En regardant la carte, on peut, facilement, reconstituer le chemin parcouru par son grand-père, Ohannes (Jean), fuyant le génocide. Mardin est à 20 km de la frontière syrienne.

Finalement, l’exode de son grand-père s’arrête à Alep, où vit une importante communauté arménienne. Il s’y installe et (re)démarre une nouvelle vie. Il lance son propre atelier de bijouterie. Puis, il se marie et aura 9 enfants, dont Robert, l’aîné, le père de Jean.

L’art, « une vision de la vie »

En 1949, Jean vient au monde, à Alep. 10 ans plus tard, son petit-frère fait ses premiers balbutiements. Albert, vient bousculer la solitude de son grand-frère. En 1961, toute la famille part pour Beyrouth, au Liban, en raison du régime syrien devenu baasiste et dictatorial. Loin d’Alep et de la politique, Jean approfondit sa passion naissante pour l’art. « J’ai baigné dans l’art depuis mon plus jeune âge, raconte-t-il. Mon père m’a donné des cours particuliers de dessin, à l’âge de 6 ans. Je m’en souviens encore. Il me disait : ‶Le fils d’un joaillier doit être un joaillier. Il doit être un designer et savoir dessiner. ″

Lui-même ne savait pas dessiner. » Son père, visionnaire, voit loin, et anticipe, déjà, ce que deviendra plus tard son fils. Jean se lance, très tôt, dans le métier. Il devient designer, et, dessine des bijoux. « A l’époque, il n’y avait pas d’ordinateur, et, nous avions besoin de dessiner en 3D. Le client voulait voir le bijou sous tous les angles. » En 1969, Jean quitte le Liban et voyage. Le dessinateur devient acheteur et se spécialise dans l’achat de pierres de couleurs. Il tutoie les émeraudes, les rubis, et, les saphirs. Il voyage aux Indes, en Birmanie.

« C’était l’indépendance de l’Inde et les Maharadjas perdaient leurs pouvoirs. Ils vendaient leurs bijoux et se rendaient à l’étranger. Leurs palais se transformaient en hôtels. »

La dernière fois qu’il s’est rendu en Inde, c’était en 2012. Jean ne s’arrête plus, il raconte ses autres voyages, saute d’un continent à l’autre. Il évoque la Colombie et le Brésil. Il fait une pause et avale son café. Avec ses lunettes rondes, couleur topaze, et, sa barbe blanche d’un jour, il fait penser à Jean-Pierre Coffe et à Picasso (par son regard). Son premier atelier n’est, cependant, ni celui du chef, ni celui du peintre. C’est celui de son père, à Beyrouth, dans le souk des bijoutiers, place des Canons. Là, il peaufine toutes les facettes du métier. Et, il se familiarise avec le feu. « Le chalumeau est utilisé en joaillerie. Il fait partie, aujourd’hui, de mon univers artistique. A travers la joaillerie, le diamant, j’ai commencé, sans le savoir, mon travail artistique. »

L’alchimie des deux frères

Au Liban, la guerre civile frappe ce petit pays de 3 millions d’habitants entre 1975 et 1990. La Suisse du Proche-Orient s’enflamme. Mais il ne s’agit pas de déclarations d’amour. Les familles se divisent, des frères s’opposent et se battent les uns contre les autres. Les raisons ? Elles sont complexes et multiples, à la fois géopolitiques, économiques, sociales et religieuses. La corruption généralisée, la question palestinienne (toujours pas réglée !), et, des voisins envahissants (Israël et Syrie) convoitent le Cèdre du Liban.

« J’ai quitté le Liban au début de la guerre civile, en 1975. J’arrive, alors, en Belgique, et, j’ouvre un bureau à Anvers. Je fonde, aussi, une famille. Mon frère, Albert, quittera le Liban en 1980 et s’installera en Suisse, à Genève. Cette période est, aussi, le moment où l’inflation frappe tous les pays. Il y a le premier choc pétrolier. Le prix des bijoux a connu un essor incroyable. » Jean débarque à Anvers la première fois en 1970, lorsqu’il y fait un stage. Il connaît suffisamment la ville pour s’y installer et fonder une famille avec Indra, dont il aura trois garçons. Anvers, c’est comme Grasse pour les parfums, c’est la ville par excellence du diamant. Avec son frère, ensemble, ils ouvrent le bureau de Genève. Les deux frères s’entendent bien. Il y a entre eux comme une alchimie, où le respect commun serait de l’ordre du sacré.

« Nous sommes deux caractères très différents. Moi, je suis dans la réflexion, lui, il est dans l’intuition. Je suis très solitaire, lui est plus ouvert, plus social, plus mondain. C’est mon côté artiste. Un artiste est, toujours, un solitaire. » Ensemble, ils forment la 5è génération de joailliers. Albert joue pleinement son rôle dans l’univers familial. De Boghossian Jewels, il en a fait une véritable marque à destination du client final, qui provient le plus souvent des vieilles familles. Pour Jean, avec l’arrivée de ses 3 garçons, Roberto, Ralph et Ronald, est venu le moment de l’art. Ce-dernier entre, sans effraction, dans sa vie, tout naturellement, patiemment. Comme si le feu couvait.

Naissance d’un artiste feu-follet

« Aux fêtes de Noël, en 1986, quand Roberto avait 9 ans, je lui ai offert un chevalet avec des pinceaux et des peintures. Il n’y a jamais touché. Il sentait bien que je me cachais derrière-lui… Un homme d’affaires ne peint pas. » L’artiste est en gestation. Jean fait sa mue. L’art entre à petit feu dans sa vie. Lors de la visite du MoMA à New-York, le Museum of Modern Art, dans les années 80, il observe un papa avec son petit garçon de 3 ou 4 ans, qui sait à peine parler.

Choqué par ce papa qui présente à son fils les noms des artistes de ces œuvres illustres, alors qu’il sait à peine parler, Jean décide, en rentrant à Anvers, de se former dans l’art. Alors qu’il approche de la quarantaine, il s’inscrit à des cours du soir. De 1986 jusqu’en 2015, il est un élève sérieux et passionné. Il pratique toutes les disciplines : la céramique, la peinture, la sculpture, etc. « Cela fait 35 ans que je peins. Cela fait 11 ans que je suis dans l’art du feu. Et, cela fait 20 ans que je suis dans l’abstraction. » Tout en l’apprenant, il expérimente le symbolisme, le surréalisme, et, au début des années 2000 il s’immerge dans l’abstraction. L’un de ses talents artistiques est de mettre le feu à ses peintures. Il manie le chalumeau avec brio. Il glisse dans ses œuvres, la lueur d’une flamme, l’ombre d’une fumée, la noirceur d’une cendre.

« Cela fait onze ans que je travaille artistiquement le feu. J’ai trouvé ma voie artistique. J’y suis épanoui. » Un artiste est né. Ses ateliers sont à Bruxelles et à Monaco. « A Bruxelles, mon atelier fait 2000 m2. » A Monaco, il est plus petit, mais il s’y exprime. Il est devenu résident monégasque, après avoir été résident au Liban, pendant une dizaine d’années jusqu’en 2019.  Lors de sa dernière exposition au Liban, de septembre à octobre 2018, il avait présenté ses sculptures de livres brûlés.

A l’époque il avait dit : « Lorsque j’ai expérimenté le feu, il est devenu mon partenaire, il m’a apprivoisé, il m’a choisi ; je suis son médiateur, son révélateur. Le feu est un élément violent, mais je décide de l’utiliser hors de son contexte. Ainsi, les livres que je brûle deviennent des sculptures. » Jean Boghossian n’est pas un pyromane, et, il n’a pas de pulsion d’auto-autodafé. Il n’est pas iconoclaste non plus. Il ne brûle pas son art pour le réduire en cendre. Il l’enflamme pour lui donner vie. Ses douleurs d’enfantement sont des brûlures, des crépitements d’où jaillit la vie artistique.

La Fondation Boghossian et l’Arménie

Il est une autre flamme qui jaillit dans la famille Boghossian depuis plusieurs générations : celle de la bienveillance. Qui déborde en bienfaisance pour épancher des larmes de sang. En Arménie, il est 11h41 (heure locale) ce 7 décembre 1988, quand un séisme de magnitude 6,9 anéanti Spitak et ses environs, dans le nord. Ce séisme fait près de 30 000 morts, plus de 15 000 blessés, et, des centaines de milliers de sans-abris. Il réveille toute la communauté mondiale, qui se rend au chevet de l’Arménie.

Les Boghossian sont touchés en plein cœur : « Avec Albert, nous avons lancé la Fondation Boghossian. Depuis, nous agissons beaucoup en Arménie. Nous aidons, par exemple, sœur Arousiag et ses dizaines d’enfants orphelins. Nous avons financé un centre éducatif à Gyumri, en 1995. Nous y avons, aussi, ouvert une école d’art. Autre exemple, nous avons, également, financé la restauration d’un parc, (NDLR : le parc des amoureux), à Erevan. Il est juste en face de la présidence. Et, chaque année nous donnons le Prix du Président. Nous sommes en train de le transformer en prix international. C’est ce que souhaite le président Armen Sarkissian. »

Cette seconde peau de la bienfaisance, les deux frères la doivent à leurs parents et grands-parents. « Je me souviens qu’au Liban, mon père aidait beaucoup d’écoles. » L’Arménie est venue frapper au cœur des deux frères. Fidèles à leurs engagements, ils continuent à la soutenir. La dernière fois que Jean y a mis les pieds, c’était à la fin du mois de septembre 2020, juste avant la guerre dans le Haut-Karabakh. Une guerre qui a duré 44 jours, et, qui pointe de nouveau son nez morbide aux abords des frontières de l’Arménie, grignotées depuis le mois de mai par les Azéris. Loin du Caucase, en Belgique, pour les artistes, la Fondation Boghossian œuvre également. Elle a restauré et transformé entièrement la villa Empain qui leur sert, depuis, d’écrin.

« Nous l’avons fait en partenariat avec la Fondation Gulbenkian. Nous y accueillons des artistes prometteurs. Nous les aidons à éclore. » Jean termine son café et se lève. Son agenda est chargé. L’artiste reste un homme d’affaires. Son prochain rendez-vous est une exposition à Florence, le berceau de la Renaissance.   

Reportage réalisé par Antoine BORDIER, Consultant et Journaliste Indépendant

LAISSER UN COMMENTAIRE

Tapez votre commentaire
Entrez votre nom ici

onze + dix-neuf =