A Saint-Tropez, sous le pinceau de Paul Signac, l’un des premiers peintres à avoir mis sur la toile la lumière du célèbre port, l’hôtel Sezz a redéployé le temps d’un été l’ensemble de ses ailes. Les clients qui viennent du monde entier semblent ravis. Conversation au bord de la piscine avec Shahé Kalaidjian, l’heureux hôtelier amoureux de la France.

Le film emblématique franco-italien La Piscine, de Jacques Deray, sorti en 1969, dans lequel jouent Alain Delon et Romy Schneider, aurait pu très bien être tourné à l’Hôtel Sezz. 50 ans plus tard, de Toulon, il faut mettre près de deux heures en voiture pour se rendre dans cet hôtel 5 étoiles. La plus belle route est celle de la côte. Il faut rajouter une heure de plus. Les paysages y sont époustouflants, baignés dès le matin par un soleil qui ne tutoie pas l’ombre d’un nuage. Les lacets à travers les petits pitons rocheux, vous donnent envie de changer de voiture et de conduire une décapotable, ou une voiture de sport, celle du film, une Maserati Ghibli. Rien ne presse. La route côtière répand les parfums poivrés des villages de Bormes-les-Mimosas et de Cavalaire-sur-Mer. Les pins y sont majestueux. L’air matinal est vivifiant. La vie est belle. C’est l’été.

Les soucis sont restés enfermés à double-tour dans un tiroir de votre bureau. La Côte d’Azur vous happe. Elle est lumineuse. Sur les hauteurs de Saint-Tropez, un peu à l’écart, route des Salins, se situe l’hôtel Sezz. La plage des Canoubiers est à 7 mn à pied. Shahé Kalaidjian accueille lui-même ses clients, qui roulent en Porsche, Ferrari, Range Rover, Audi, BMW ou Mercedes. A votre arrivée, vous vous garez à côté d’une Maserati bleu-nuit. Le dépaysement est total. L’espace d’un instant, vous changez de monde. Le voiturier se présente et propose de garer la C3 que vous a prêté un ami. Vous êtes gêné. Vous lui laissez les clefs et vous le remerciez. Les portiers se mettent en action et ouvrent les doubles-portes vitrées de l’entrée. Shahé est là, en train de discuter avec l’une de ses clientes, qui a des faux-airs de Romy Schneider. L’endroit est lumineux et le design ultra-moderne y est omniprésent. Vous passez le hall où se trouve un splendide piano à queue. La conversation démarre au bord de la piscine qui scintille. « C’est l’une des plus grandes de Saint-Tropez », commente Shahé, comme s’il avait perçu votre regard interrogatif, plongeant dans les eaux cristallines. « Elle fait plus de 200 m2. Elle est entourée de lauriers, de mimosas et de palmiers. »

Un homme, un métier, une passion

D’origine arménienne, Shahé est né à Beyrouth, en 1965. A 56 ans, il se souvient du génocide de 1915. Ses grands-parents ont survécu en s’exilant, pour s’établir au Liban. Au début de la guerre civile, en 1975, il quitte le Liban pour Londres, où il commence ses études hôtelières. « Pour moi la famille est très importante. Mon frère, Vatche, par exemple, travaille avec moi. La famille c’est ma priorité. » Shahé est un conteur. Assis, le dos tourné à la piscine, son teint halé, son franc-parler, ses gestes font penser à ces invités des talk-shows américains qui sont à l’aise devant le micro de l’animateur. Derrière-lui, des clients qui viennent du Moyen-Orient, d’autres des Etats-Unis, et, d’autres du nord de l’Europe, profitent de la piscine. Des enfants y sautent, d’autres nagent. Des serveurs s’affairent avec leur plateau garni auprès de clients attablés, qui rigolent doucement. C’est l’heure de l’apéritif. Le vent balaie les houpiers des palmiers et se faufile à travers les lauriers. Le cliquetis des verres à pied disposés dans le bar, situé à côté de la piscine, finit de donner une tonalité des plus détendues à cette conversation.

Polyglotte, Shahé parle cinq langues couramment. Pour résumer son parcours d’entrepreneur, qui est passé par l’ouverture d’hôtels de luxe, dont un à Paris, il faut avoir en ligne de mire sa passion pour le design. En 1992, il ouvre son premier hôtel. « Il se situait à côté de Disneyland Paris. Le deuxième hôtel, dans le 9è arrondissement de Paris, je l’ai réalisé avec un architecte-designer d’intérieur, qui s’appelle Joseph Karam. C’est un Libanais. Enfin, j’ai réalisé le Sezz à Paris, dans le 16è arrondissement. » Il l’a revendu, il y a peu, tout en gardant la marque. Il a voulu se recentrer sur le Sezz de Saint-Tropez. Alors, que l’un de ses fils vient de plonger dans la piscine, en l’éclaboussant en partie, il évoque un peu plus profondément son atavisme et ses racines. « Vous savez en l’an 301 après Jésus-Christ, le peuple arménien a été le premier peuple à accepter la chrétienté comme religion d’Etat. Les persécutions n’ont jamais cessé depuis. Nous avons été génocidés 7 fois. Nous avons été persécutés par les Perses, les Mongols, les Turcs. Nous avons en nous cette peur et cette résilience. C’est pour cela que les Arméniens ont toujours entrepris et exercé dans des métiers où ils pouvaient faire leur valise du jour au lendemain. Et partir. J’ai eu la chance d’avoir été accueilli en France, dans un pays aux milles facettes, stable politiquement, avec de vraies infrastructures et de vraies possibilités de développer vos projets entrepreneuriaux. Ici, j’ai pu investir dans la pierre. J’ai pu donner libre-cours à mon métier d’hôtelier. »

La France, le design et le service

Il aime la France pour son sens de l’hospitalité. Il parle du tourisme, de tous ces étrangers qui viennent sur la Côte d’Azur. Lui, est venu quand il avait 20 ans. « Mes parents vivent dans la région depuis 36 ans », explique-t-il pour bien comprendre son appartenance. Il aime, aussi, la France pour son excellence. A Saint-Tropez, il est passé de 4 à 5 étoiles, en l’espace de quelques années. Sa réputation n’est plus à faire. « Grâce à Saint-Tropez qui est une marque internationale, nous avons gravi les différentes marches de l’excellence et du luxe. Notre équipe est très soudée. » Entrepreneur et indépendant, sa réussite est liée, non seulement, à son amour pour la France, mais, aussi, à ses rencontres. Pour son 3è hôtel, le Sezz à Paris, il rencontre le bras-droit de Philippe Starck, Christophe Pillet, qui venait de se mettre à son compte. « Il a été élu le meilleur designer de France, en 2004, explique-t-il. » C’est avec lui, qu’il crée le Sezz à Paris, en 2005. Les deux professionnels sont devenus les meilleurs amis du monde. Ici, au Sezz de Saint-Tropez, tout le mobilier est la signature de Christophe Pillet. Dans le design, les deux compères ont tout dessiné. « Vous voyez, montre-t-il du doigt, le parasol a été designé par Christophe. Je rigole, souvent, en disant que la seule chose qu’il n’a pas designé ce sont les poignets de porte et la télévision. »

Pour lui, le luxe, c’est l’espace et le service personnalisé. Créateur et innovateur, il lance le concept de « PA » de « personal assistant », qui a ensuite été appliqué par la concurrence. C’est du service sur-mesure, où le client est accueilli de façon très personnalisée, « comme si vous étiez à la maison ». L’hôtel de Saint-Tropez propose, aujourd’hui, 37 chambres. Pour ses 10 années, l’hôtel a eu l’idée de recruter un nouveau chef, Philippe Colinet. Un an plus tard, leur restaurant Colette recevait sa première étoile Michelin. « Après une saison de Covid très difficile, c’est la bonne nouvelle du début d’année. Cela a remotivé toutes nos équipes. Tout est dans la qualité et le détail. » Avec cette pandémie qui n’en finit pas, les cheveux de Shahé ont commencé à blanchir. D’autant plus, qu’en pleine saison, il emploie 70 salariés. Son facteur clé de succès, malgré cette crise ? C’est la fidélité : « J’ai 40% de clients fidèles et récurrents. Sans eux, cela aurait été très compliqué. Trop, peut-être. »

Des projets et une vision

Shahé Kalaidjian ne s’endort pas sur ses lauriers. Il a d’autres projets et surtout une vision : « Je veux travailler local et produire local ». Pour cela, il travaille avec ses associés pour créer le circuit le plus court entre la ferme et l’assiette. Avec ses amis, il vient de lancer la société Slow Hospitality. L’effet papillon de la pandémie est, certainement, et, de plus en plus, un feu vert pour retourner à la terre, à la proximité. Déjà, son chef achète localement ses produits frais. Les poissons proviennent du golfe. Leurs fruits et légumes proviennent, eux, de la ferme de la Piboule. Elle est gérée par Yann Ménart, qui se définit comme « un paysan ». Shahé partage sa vision, « qui ne se résume pas à un label, elle vise à atteindre l’harmonie entre le paysan et sa terre. Ce que nous cherchons, c’est un sol vivant et riche, sa régénération et son amélioration, avec des méthodes non conventionnelles et innovatrices. Nous devons inventer le futur visage de notre système alimentaire local ; comment on produit la nourriture, l’achète, la mange et cela pourrait vraiment contribuer à l’amélioration de l’état de la planète. »

Le fils de Shahé vient de (re)plonger dans la piscine. Quelques nouvelles éclaboussures atterrissent sur son dos. L’heure du départ a sonné. En guise de conclusion, il évoque l’Arménie. « Je me sens très fier d’être Arménien, et, de transmettre mon histoire à mes enfants. On dit toujours que l’on essaye de détruire l’Arménie, mais que lorsque deux Arméniens se retrouvent, ils peuvent créer à eux 2 une nation. J’ai été très inquiet l’année dernière avec l’attaque des Turcs et des Azéris dans le Haut-Karabakh. » Il croit beaucoup au rôle que doit jouer la diaspora, composée de 7 millions de personnes dispersées dans le monde entier. Pour l’instant, il n’envisage pas d’investir en Arménie. Mais, il reste ouvert à toute proposition.

La conversation se termine, comme elle avait commencé : au bord de la piscine. Un jour, il lui donnera, peut-être, le nom de Romy Schneider. En 2022, on fêtera les 40 années de sa disparition tragique survenue le 29 mai 1982. Elle avait obtenu le César de la meilleure actrice pour son rôle dans L’important c’est d’aimer.

Reportage réalisé par Antoine Bordier, consultant et journaliste indépendant

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