Il est l’une des figures incontournables de la pensée économique française. Alors que la pandémie de Covid-19 continue d’affaiblir l’économie mondiale, l’auteur du best-seller « Toujours Plus ! » livre son éclairage.

Comment avez-vous vécu cette pandémie ?

François de Closets :
Comme tout le monde, je pense, j’ai très insidieusement changé d’époque, je dirais même changé de monde. Je vivais dans une société qui avait chassé la mort et qui, grâce à la médecine, assurait un droit à la santé. Or, nous nous retrouvons dans une société désarmée face au Covid-19. Rendez-vous compte que la lutte pour la vie ne se joue pas sur des médicaments, mais sur des masques ! Les médicaments c’est la médecine, le masque c’est l’hygiène. Désormais, c’est l’hygiène qui nous protège avec ce super masque collectif : le confinement. Nous sommes donc revenus aux temps anciens où la seule arme contre la peste était la quarantaine. Et nous allons y rester un moment car le Covid-19. est un virus de la mondialisation, il se joue des distances et il y aura toujours des foyers de contamination dans le monde. Il faudra donc nous protéger par l’hygiène, le confinement, les masques et le reste aussi longtemps que l’on ne disposera pas d’un vaccin parfaitement efficace. Ce changement d’époque, je l’ai éprouvé progressivement de l’intérieur avant de l’interpréter comme je viens de le faire.

Quand avez-vous pris conscience de la gravité de la situation ?

Là encore, je n’ai pas été bien original d’autant que j’ai calqué ma réflexion sur celle du corps médical qui, en janvier et encore en février, pensait que c’était une mauvaise grippe, comme on en avait connue plusieurs depuis un demi-siècle, et qui, toutes, étaient passées sans même laisser de trace dans notre mémoire. Je me rassurais donc en me répétant « c’est une grippe, ce n’est pas la peste ! » Puis, l’opinion des autorités médicales a changé assez brutalement fin février début mars. J’ai compris, à ce moment là, que c’était grave et qu’on ne s’en sortirait pas en se lavant les mains.

Comment voyez-vous se dessiner l’économie de demain ?

Disons la vérité, nous sommes en perte d’avenir. Je n’ai vu nulle part un scénario cohérent tant sur la fin de l’épidémie que sur la sortie de la crise économique. Je suis effaré, horrifié, quand je vois la France sortir les centaines de milliards de ses caisses archi vides. On va se retrouver avec 120 % du PIB de dettes. On va surtout se retrouver avec des Français qui estimeront qu’après ce qu’ils ont enduré, du fait de la pandémie, ils ont bien le droit à des compensations. C’est toute la logique d’Emmanuel Macron annonçant au personnel soignant des augmentations massives des budgets et des rémunérations. Sans doute sont-elles méritées mais d’où va sortir cet argent après que l’Etat aura payé les gens qui ne travaillent pas sans prélever les cotisations et impôts sur le travail.

C’est tout le redémarrage de la machine économique qui est problématique car il risque d’y avoir pas mal de rouages cassés, notamment dans les chaînes de fabrication. Maintenant, perdre l’avenir c’est aussi ouvrir l’avenir. Il y a des choses qu’on ne supportera plus et qui devront changer. La mondialisation à tout va et la disparition des Etats dans le marché mondial, la concentration de la fortune, non pas chez les millionnaires mais chez les milliardaires. Oui, on va raccourcir les circuits de production, on va reconsidérer la sécurité des approvisionnements, peut-être même va-t-on privilégier le petit commerce pour revivifier notre France en déshérence. Tout cela sera possible, mais il reste à le faire.

Bruno Le Maire dit que la « France va connaître la pire récession depuis 1945 ». Ne peut-on pas espérer que cette crise fasse office de coup de fouet pour l’économie ?

Oui, vous pensez à un redémarrage comme celui qu’on a connu après mai 68. Qui n’en rêve pas ? Si vous regardez la demande, les Français qui se seront serrés la ceinture pendant deux mois de confinement auront de l’argent pour consommer. En auront-ils le goût ? Ne ressentiront-ils pas une peur qui les poussera à épargner ? En 68, cette peur de l’avenir n’existait pas. Concrètement, est-ce que les automobilistes sortiront de chez eux pour aller chez le concessionnaire automobile ? Est-ce que les consommateurs asiatiques retrouveront le goût du luxe français ? C’est possible, ce n’est nullement certain. N’oubliez pas que beaucoup de français se seront appauvris, le chômage sera bien au-dessus de 10 %, et c’est sans compter les épargnants qui ont perdu en bourse. Pour l’offre, je suis moins inquiet. La plupart des entreprises sont dans les starting-blocks : si les commandes sont là, ça redémarrera. Ce devrait être l’occasion de revoir l’organisation des entreprises. Pourquoi ne pas imposer que 10 % ou 20 % du capital, avec droit de vote des salariés ? Si on ne part sur de nouvelles bases, on n’ira pas loin car les mentalités ont changé.

Est-ce la fin du “toujours plus” ? Aviez-vous raison avant les autres ?

Le « Toujours plus » a comporté une ambigüité : je voulais l’appeler la « privilégiature » car j’analysais ce système de droits acquis et de privilèges qui, de haut en bas, cimente la société française. Françoise Verny, mon éditrice, a choisi « toujours plus » qui dit autre chose, c’est la fuite en avant générale dans un progrès monétaire et quantitatif. De fait, il y a les deux dans la société française. D’une part, sous de beaux discours et de nobles revendications, chacun ne veut que gagner plus d’argent. C’est l’esprit même de la société de consommation. Si les gens abandonnent ce Toujours plus ! C’est la fin de la croissance et peut-être même la fin du système. D’autre part, la société s’est morcelée en groupes, corporations, syndicats etc. Ils utilisent leur pouvoir de nuisance pour se faire reconnaître des droits et pour se mettre à l’abri de la concurrence. Evidemment, vous avez la moitié de la population, notamment les ouvriers, qui ne peut faire pression et accumule les inconvénients. La tentative de réformer les régimes spéciaux de retraite a bien montré que c’est toujours le pouvoir de nuisance qui a le dernier mot. Donc dans ces deux acceptions, le « Toujours plus » est toujours d’actualité. Je croyais dénoncer un système et j’ai donné le mode d’emploi.

Propos recueillis par Olivier Certain

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