Le phénomène du « franco-lavage », qui consiste à faire passer un produit fabriqué à l’étranger pour du « made in France », prend de l’ampleur. L’ancien secrétaire d’État et actuel président de la certification Origine France Garantie, Yves Jégo, dénonce ces pratiques qu’il apparente à une « forme de contrefaçon » pour le consommateur, et souhaite que l’utilisation du drapeau français soit réservé aux seuls produits fabriqués en France.

Comment définir le « franco-lavage » ?

Cette notion est inspirée du « french washing », qui vient lui-même du fameux « green washing ». C’est le fait de badigeonner en bleu-blanc-rouge des produits qui ne sont pas fabriqués en France. Ce phénomène grandit en parallèle de l’appétence des consommateurs pour les produits français. Les Français ont évolué sur ce sujet. Il y a 20 ans, quand on leur posait la question « êtes-vous prêt à payer plus cher pour un produit français ? », les Français répondait « non » à 80 %. Aujourd’hui, ils répondent « oui » à 80 %.

Lorsqu’on leur demande si l’origine est importante dans leur acte d’achat, ils sont désormais 20 % à répondre* « oui »* contre 11 % il y a 3 ans. Ce sont des évolutions sociologiques importantes. Les gens veulent acheter français. C’est pour ça que des petits malins mettent du bleu-blanc-rouge partout et que le « franco-lavage » prospère.

Comment jugez-vous cette pratique ?

C’est un fléau, une forme de contrefaçon. C’est malhonnête et nuisible au commerce, à l’éthique et à la transparence. Quand je vois Celio qui produit des polos avec de jolis liserés bleu-blanc-rouge alors qu’ils sont fabriqués au Bangladesh, ou quand Rossignol commercialise un magnifique bonnet bleu-blanc-rouge fabriqué en Chine, je trouve cela anormal. Un chef d’entreprise du secteur m’a même parlé des pulls de la Police nationale qui sont ornés d’un beau drapeau avec le logo de la République française, alors qu’ils sont en réalité fabriqués à l’étranger.

La pétition que vous avez lancée pour dénoncer cette pratique a recueilli plus de 3000 signatures. Quel est l’objectif de cette initiative ?

Je veux inciter les parlementaires à voter une législation. La législation actuelle est le code de la consommation, elle punit les fraudes à l’origine. Mais comme les entreprises sont malines, elles mettent des drapeaux bleu-blanc-rouge à l’extérieur du produit et cachent l’origine à l’intérieur. Ainsi, elles ne sont pas susceptibles d’être sanctionnées.

Quand Celio ou Fusalp vendent une magnifique veste bordée d’un liseré bleu-blanc-rouge et qu’il faut fouiller au fond de la poche intérieure pour voir que c’est du « made in China », ce n’est pas sanctionnable car l’origine est indiquée. Il faut donc renforcer la législation pour que ce genre de contrefaçon d’origine soit sanctionnée.

Une simple loi suffira-t-elle ?

Oui. Les Suisses l’ont fait en 2017. En 2015, à l’époque où j’étais parlementaire, j’avais moi-même proposé, dans la loi dite « loi Macron », un amendement qui avait été acceptée par le ministre Emmanuel Macron, votée à l’unanimité par l’assemblée, mais qui avait été retoquée par le Sénat. Elle consistait à réserver l’usage du drapeau français aux produits français. Aujourd’hui, il y a un vide juridique, et les marques se sont engouffrées dedans.

« Acheter une paire de baskets fabriquée au Vietnam ne me dérange pas si on ne me fait pas croire qu’elle est fabriquée en France »

Que changerait cette loi si elle entrait en application ?

Cela permettra de conforter ceux qui fabriquent vraiment en France et éviter des fraudes massives. Lacoste vend une paire de baskets avec un crocodile bleu-blanc-rouge. Mais quand vous regardez sous la semelle, vous découvrez qu’elle est en fait fabriquée au Vietnam. Ce n’est pas raisonnable. D’autant qu’elle est vendue au prix d’une basket fabriquée en France !

Pourquoi avez-vous décidé de citer des marques faisant du « franco-lavage » ?

On les cite dans le journal (il est directeur de la rédaction du magazine « Produire en France » — ndlr), car ce sont des informations publiques. On ne cherche à se focaliser sur aucune marque en particulier. J’ai reçu une grande lettre de Fusalp (marque de vêtements de ski — ndlr) m’expliquant que si l’entreprise fabrique une grande partie de ses produits en Chine, c’est parce qu’ils n’ont pas trouvé les savoir-faire en Europe et que les Chinois travaillent très bien leurs produits !

Je pense qu’on va finir par créer le prix du tartuffe pour ceux qui nous racontent ce genre d’histoires. Quand le Coq Sportif me dit que le bonnet de l’équipe de France de rugby est fabriqué au Portugal parce qu’il n’y a pas de fabricant en France, ce n’est pas très sérieux… Je leur ai moi-même donné le nom de deux fabricants français qui pourraient le produire au même prix.

Comprenez-vous l’attitude de ces marques ?

Bien sûr. Ces marques veulent faire des marges. Je suis libéral. Je comprends tout à fait qu’une entreprise fabriquent une partie en France et l’autre à l’étranger. Je n’ai aucun souci avec ça. Ce qui me pose problème, c’est lorsqu’on trompe le consommateur. Acheter une paire de baskets Lacoste fabriquée au Vietnam ne me dérange pas si on ne me fait pas croire qu’elle est fabriquée en France. Mais si on m’indique clairement qu’elle n’est pas fabriquée en France, on ne pourra peut-être pas me la vendre au même prix…

Il faut mettre de l’ordre et de la transparence. Les Français sont sensibles aux circuits courts et au « made in France ». Ils ont envie d’acheter français. Il faut juste leur garantir que lorsqu’ils voient un drapeau bleu-blanc-rouge, il s’agit bien d’un produit français. Il y a aussi beaucoup de marques qui disent qu’elle fabrique en France, alors qu’elles ne produisent que 10 % en France et 90 % en dehors. Ce qui est fait à l’étranger ne devrait pas être marqué comme français.

Les parlementaires sont-ils réceptifs à votre initiative ?

Ils sont intéressés par le sujet. Mais les lobbys m’ont expliqué que c’était trop compliqué, qu’on allait encore complexifier les choses… Il y a toujours de bonnes raisons de ne rien faire. Pourtant, les Suisses l’ont fait, et je n’ai pas constaté un affaiblissement de l’économie suisse. C’est au contraire un beau message de protection pour ceux qui produisent en France.

Quelles conséquences pourrait avoir une loi interdisant le « franco-lavage » ?

Des économistes sérieux affirment que sur le secteur du textile, cette pratique coûte un milliard d’euros et 40 000 emplois. Ce n’est donc pas un petit sujet. Le plus gros du « franco-lavage » concerne le textile — on a perdu 900 000 emplois dans ce secteur en 40 ans — et l’ameublement.

Cette loi pourrait-elle favoriser des relocalisations et une relance de l’activité industrielle ?

Bien sûr. Ces petits coups de semonce peuvent inciter des marques qui relocalisent déjà à accélérer le mouvement. On a oublié une chose : le pouvoir de la carte bleue et du consommateur. Ce genre de pratique s’arrêtera s’il y a un mouvement qui le dénonce.

Nous sommes au carrefour des préoccupations de notre époque. La Covid-19 a contribué à renforcer ce sentiment en nous montrant combien la perte de souveraineté était dramatique. On l’a vu sur les masques et les vaccins.

« Ces petits coups de semonce peuvent inciter des marques qui relocalisent déjà à accélérer le mouvement »

Avez-vous des échanges avec Bercy sur ce sujet ?

Bien entendu. Ils sont réceptifs à cette problématique. On en parle souvent avec Bruno le Maire. J’ai aussi échangé avec Alain Griset (ministre délégué chargé des PME — ndlr) et Agnès Pannier-Runacher (ministre déléguée en charge de l’Industrie — ndlr). Ils connaissent mon combat. Mais leur préoccupation actuelle est ailleurs, ce qui est normal. Mais ma proposition pourrait faire partie d’un plan de relance et d’un plan de renouveau du « made in France ». Cela justifie les crédits alloués pour encourager les relocalisations. Si vous relocalisez, on pourrait vous garantir que vos concurrents n’utiliseront pas le drapeau français pour vous prendre des parts de marché.

Certaines entreprises profitent-elles également du flou qui entoure la notion de « marque française » ?

J’ai eu un débat à ce sujet avec le PDG de Tediber. Sur son site Internet, il précise en tout petit que ses matelas sont fabriqués en Belgique. Mais dans toutes les pubs, il utilise la notion de « marque française » et le drapeau bleu-blanc-rouge. On pourrait aussi citer les radiateurs Atlantic, dont 80 % sont produits en Asie (1). Pourtant, là encore, il y a écrit en gros « marque française ». Je suis un libéral, je suis pour que les produits circulent. Je ne suis pas contre le fait d’acheter des baskets portugaises ou des radiateurs coréens, mais je veux de la transparence.


(1) La marque Atlantic, citée dans cet article, a demandé un droit de réponse que nous reproduisons ici :

« Il est mentionné que 80 % des radiateurs de la marque Atlantic (GROUPE ATLANTIC) sont fabriqués en Asie, ce qui malheureusement est une contrevérité totale. En effet, 100 % des radiateurs de cette marque sont produit en France au sein des sites industriels d’Orléans et de La Roche-sur-Yon. D’origine vendéenne, GROUPE ATLANTIC conserve en effet un très fort ancrage régional en France, implanté industriellement sur 13 sites, dans de multiples territoires : Vendée, Rhône-Alpes, Nord, Val de Loire, Franche-Comté, Bourgogne… »

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