De notre envoyé spécial Antoine Bordier

Dans la famille Babakhanyan, du plus petit au plus grand, en passant par les enfants, les petits enfants, et, la grand-mère, tous semblent à l’ouvrage pour faire tourner le groupe familial, qui se compose d’une ONG, de plusieurs associations et de sociétés. Cette histoire familiale, qui se vit en Arménie, a commencé par un rêve. Celui que fait Grigor Machanents, le père. Dans son univers qu’il a créé de toute pièce, l’art et l’innovation sont omniprésents. Les enfants orphelins en sont les premiers bénéficiaires. Reportage à Etchmiadzin, sur un homme hors-du-commun.

De la capitale, Erevan, il faut moins d’une demi-heure, pour se rendre en voiture à Machanents Tourism and Arts, dans la ville d’Etchmiadzin, où se situe la Cité Sainte de l’Eglise apostolique arménienne (l’équivalent du Vatican). Dans ce lieu sont regroupées toutes les activités fondées par Grigor Machanents Babakhanyan : l’ONG Croix de l’Unité Arménienne, les associations Machanents Theater, Machanents Art and School, les sociétés Machanents House et Machanents Worldwide Shopping. Arpinet, le fournisseur d’accès internet qu’il a, également, fondé est partenaire de l’ONG, mais a ses propres bureaux. Avant d’arriver dans cette cité, il faut quitter les faubourgs de la capitale, et, rouler plein ouest.

Passer l’aéroport international de Zvarnots. Etchmiadzin n’est plus qu’à quelques kilomètres, toute proche de la frontière avec la Turquie. S’il fait beau, vous apercevez à l’horizon le mont Ararat, qui se dresse, majestueux, entouré de sa couronne nuageuse. C’est là où l’arche de Noé, selon la Bible, aurait accosté après sa longue navigation au-dessus des eaux du déluge. A Machanents House, il faut passer une grille grande ouverte, suivre un couloir, puis, une seconde grille à moitié ouverte. Une première cour intérieure vous fait, déjà, comprendre où vous êtes. Vous avez changé d’univers. Vous lisez les premières pages d’un nouveau livre, celles d’un conte de fées du 3è millénaire. Une dizaine de bâtiments, d’autres cours intérieurs, des galeries ouvertes, des décors cinématographiques, un donjon de château, vous entraînent dans une spirale artistique à remonter le temps. Grigor est là, avec son chapeau feutré marron sur la tête, qu’un ami lui a offert de Pologne. Il vous accueille avec une franche poignée de main, et, un large sourire : « soyez, le bienvenu à Machanents. Vous êtes ici chez vous ! »

« I have a dream »

Il est accompagné de sa fille Arpine. « J’ai commencé à travailler, ici, quand j’avais 16 ans, explique-t-elle. J’ai toujours connu cet endroit. Au début, mon papa a fait un rêve. Il a rêvé que l’Arménie était unie et que la plupart des Arméniens de la diaspora rentraient au pays. » Son père confirme : « Oui, j’ai fait ce rêve. Et, aujourd’hui, quand je vois tout ce qui a été réalisé en une trentaine d’années, je peux dire que j’ai réalisé mon rêve. » Quand il fait ce rêve, il vit encore chez ses parents, dans un petit village à 10 km au sud d’Etchmiadzin, à Khatunarkh. En 1986, à l’âge de 17 ans, il se rêve en architecte d’une ville nouvelle. « Les habitants y ont tous les yeux bleus. Les yeux bleus correspondent à la pureté des gens. »

Rêve allégorique et mystique à la fois, quand il se réveille, il cherche les moyens de le réaliser. Il se lance avec zéro dram (la monnaie locale) en poche. Etudiant en art photographique, toutes les semaines, il fait la route à pied de son petit village jusqu’à Etchmiadzin. Il commence par recueillir une demi-douzaine d’enfants orphelins. Ses parents acceptent volontiers de s’en occuper, la famille de trois garçons, avec Artash et Gevorg, s’agrandit. Il travaille en plus de ses études. Il commence par vendre des pierres volcaniques très prisées en Arménie, qu’il ouvrage lui-même. Il devient ainsi sculpteur de pierre. En 1993, il se marie avec Narine, qui l’accompagne dans son projet. Elle est professeur d’école, et, lui est photographe. A cette même époque, avec les enfants orphelins, ils fondent un théâtre, qu’un généreux mécène leur prête. Dans la foulée l’école de théâtre est créée. Les talents artistiques de Grigor se révèlent. Avec leurs amis et des volontaires, les enfants vont se produire dans plus de 200 représentations à travers toute l’Arménie.

La Croix de l’Unité Arménienne (CUA)

En 1991, avec la chute de l’ex-URSS, l’ONG Cross of Armenian Unity (CAU) est créée juridiquement. Autour du théâtre et des orphelins, des activités éducatives et sociales sont lancées. Au quotidien, l’ONG fonctionne avec des bénévoles et des salariés. Les représentations théâtrales, les dons des bienfaiteurs, permettent d’assurer le bon fonctionnement de l’ensemble. Avec sa famille, ses amis, et, des volontaires, Grigor entame les grands travaux : il rachète une petite friche abandonnée, juste en face du théâtre. Il la transforme pendant une dizaine d’années en « Machanents House », son rêve. Ils y construisent une dizaine de petites maisons, les fameuses cours intérieures avec les bassins, les mini-ponts, les galeries, les fours pour la cuisson de la lavash, la célèbre ‶ crêpe ″ arménienne.

« Mes parents ont travaillé très durement pour acquérir la première maison, à l’entrée de notre « village », explique Arpine. En plus de leur travail, ils faisaient des ménages, et, d’autres petites activités complémentaires. Puis, ils ont ouvert un restaurant et un hôtel de 5 chambres, qui servent à financer l’ensemble de nos activités. » Aujourd’hui, le rêve est une réalité, avec des chiffres clés significatifs. Plus de 300 enfants viennent étudier ici, après l’école obligatoire qui se termine à 15h30. Ce sont pour la plupart des orphelins, des enfants handicapés, des enfants pauvres. Là, ils peuvent suivre, gratuitement, des cours de peinture, de poterie, de cuisine.

Sont, également, enseignées la fabrication de tapis, de couvertures et de plaids. Sont dispensés des cours de chorale et de chant, des jeux interactifs et d’autres activités éducatives. Enfin, des événements culturels pimentent l’ensemble.

Un drôle de rêveur-entrepreneur-artiste médiatique

Au fil des années, le rêveur Grigor Machanents Babakhanyan est devenu entrepreneur, puis artiste. Il est devenu acteur, architecte, peintre et sculpteur. Il est, aussi, auteur. Poète, il a, déjà, écrit en arménien, 5 recueils. En tout, il a écrit une dizaine d’ouvrages. Il est, d’ailleurs, en train d’écrire son auto-biographie. Il en a vendu quelques centaines. C’est insuffisant pour auto-financer et réaliser son rêve, pour les générations futures. « Nous avons ouvert une maison d’hôtes, un hôtel et des restaurants pour financer l’ensemble de nos activités éducatives, environnementales et sociales. Ici, nous produisons, quasiment tout nous-mêmes. Lorsque j’ai écrit mon premier recueil de poèmes, c’était dans cet objectif de financer notre ONG. » Son second recueil s’intitule « Ma porte est à moitié fermée ». Publié en 2004, il y parle de l’amour, de la capacité humaine à se donner. Lui, a tout donné pour les autres, pour les enfants. Poète dans l’âme, il écrit n’importe-où, à tout moment. « J’ai commencé à écrire à l’âge de 10 ans. Mais, mon premier livre, je l’ai publié en 1999. Le titre est révélateur de ce que je suis, d’où je viens, et, de ce que je veux laisser aux enfants : ‶ Mon héritage est la folie ″. C’est la passion qui m’anime. Plus exactement, un mélange, effectivement, de rêve, de passion et de réalisation. Mes écrits sont des ponts entre trois mondes : notre monde intérieur, notre vie terrestre, et, notre vie céleste. » Le bleu des yeux des gens de son rêve vient de là : du ciel. Grigor s’interrompt un instant. Des touristes, qui viennent de Russie, veulent visiter sa galerie de peintures. Il monte avec eux le grand escalier en bois massif ouvragé, qui mène à sa salle d’exposition internationale. Il redescend. « Nous accueillons, ici, en temps normal des dizaines de milliers de touristes chaque année, près de 60 000. Avec la pandémie, la moitié des touristes, qui venaient de l’étranger, ne viennent plus. » En 2016, à la suite de l’ouverture de sa galerie, avec son frère Endza (le nom d’artiste de Gevorg), qui est, aussi artiste-peintre, Grigor fait le tour des plateaux de la télévision arménienne. Il devient de plus en plus médiatique. Mais, l’artiste ne recherche pas la notoriété. Il n’en a pas le temps. Comme il le dit, lui-même, avec humour « je travaille 24h sur 25, et 6 jours sur 7. »

De la peinture aux new tech, il n’y a qu’un pas

En 2016, le clan familial souhaite lancer de nouveaux projets et ouvre la première école d’innovation dans les nouvelles technologies. Le Centre Régional Ethnique d’Innovation se situe à l’entrée de Machanents House, dans le premier bâtiment, où se trouve, aussi, son atelier de photographie. A l’intérieur, au rez-de-chaussée et à l’étage, des bureaux en open-space avec des ordinateurs accueillent habituellement la centaine d’étudiants qui viennent se former gratuitement, en plus de leur scolarité. A l’heure du Covid-19, les effectifs sont restreints. Pour bien comprendre le lancement de cette nouvelle activité innovante, qui dénote dans cet univers artistique, il faut se pencher quelques années en arrière. En 2007, celui qui se définit comme ayant « 7 cœurs, 7 têtes et 7 vies, », ouvre le premier fournisseur d’accès internet Arpinet. « Je plaisante avec mes 7 vies, mais, il est vrai que si l’on compte bien (NDLR : il regarde autour de lui), il y a, ici, 7 principaux bâtiments, et, 7 principales activités. L’innovation, internet était pour moi incontournable. J’ai lancé avec des amis le premier fournisseur d’accès à internet à Etchmiadzin. Puis, nous l’avons étendu à toute la région, aux villages. Nous avons, aujourd’hui, près de 300 collaborateurs, et, nous fournissons une bande passante de 1 Go. Notre réseau est entièrement en fibre optique. Nous proposons de la téléphonie, de l’IPTV, et, des services internet. » Le rêve de Grigor Machanents Babakhanyan ne s’arrête pas là. Le 18 mai prochain, avec son équipe il organise un évènement très important. L’univers de Machanents va devenir une « ville-nation avec son propre passeport, sa propre culture et sa propre monnaie ». Un clin d’œil à l’Artsakh, cette république auto-proclamée du Haut-Karabakh, qui a perdu plus de 70% de ses terres arméniennes lors de la dernière guerre contre l’Azerbaïdjan. Cet évènement servira à financer le quotidien de familles de réfugiés. Dans cet univers familial inclusif, Grigor a intégré socialement des survivants. Blessés, ils se reconstruisent en travaillant au restaurant de cette incroyable galaxie familiale. Désormais, la réalité et les nouveaux projets dépassent de loin le rêve de Khatunarkh.

Texte et photos réalisés par Antoine Bordier, consultant et journaliste indépendant

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