De notre envoyé spécial Antoine Bordier

A Genève, ce dimanche 20 juin après-midi, dans les salons feutrés de l’hôtel Beau-Rivage, a lieu une vente aux enchères de vins de Bourgogne, organisée par Baghera/wines. Michael Ganne en est le chef d’orchestre. Il nous ouvre les portes d’un univers bien particulier où se côtoient l’amour, l’expertise et la passion des vins d’exception.

Il est 15 heures, la vente aux enchères a déjà commencé depuis une heure. Elle se terminera vers 19 heures. Non loin du célèbre jet d’eau du lac Léman, qui s’élance vers le ciel à plus de 140 mètres de hauteur, un balai de bouteilles défile au rythme des coups de marteau du commissaire-priseur et de ses animations cadencées. Des lots de vins de Bourgogne, les plus prestigieux les uns que les autres, changent de cave et trouvent un nouvel acquéreur. Pour la circonstance, l’un des salons de l’hôtel a été transformé en salle de vente éphémère. On se croirait à Drouot, chez Christie’s ou chez Sotheby’s. Ici, à Genève, le format est plus simple et plus agile. Avec la contrainte liée à la pandémie, la salle des ventes s’est digitalisée.

Cette après-midi, la vente est opérée, également, on-line. A partir d’une application dédiée, et, à travers leurs écrans, des acheteurs de Singapore et de Hong-Kong surenchérissent en direct. Des caméras sont disposées tout autour de la salle, afin de leur permettre de suivre le bon déroulement de la vente, comme s’ils étaient physiquement présents. D’autres acquéreurs sont au bout du fil. Ils se trouvent, ailleurs, en Suisse, en France, dans le reste de l’Europe ou sur le continent Américain. Ils donnent leurs ordres à des experts des maisons de vente mandatés sur place. Plus classiquement, les ordres sont donnés au téléphone. Michael Ganne, derrière son pupitre de bois, est le commissaire-priseur de la vente, avec Julie Carpentier. Il annonce les lots et les enchères. Il se tourne vers les acheteurs présents physiquement dans la salle, qui sont attablés. Il les connaît bien et plaisante, même, avec eux. C

e sont principalement des Genevois ou des transfrontaliers. Certains ont leurs habitudes, comme Vahé Gabrache. Il déguste en même temps un bon vin. « C’est un Côte Rôtie, millésime 1999, annonce-t-il en souriant ». Le commissaire-priseur, c’est une exception dans ce milieu, participe à cette dégustation inédite, entre 2 coups de marteau, et, 2 lots.

La passion des domaines, des millésimes, et, du vin

Michael Ganne est né près de Bordeaux. Même s’il n’en a pas le physique, il est un peu comme Obélix : il est tombé dedans quand il était petit. Sa potion magique à lui, c’est le vin.  Il a passé toute son enfance et toute son adolescence dans cette région réputée pour son vignoble dans le monde entier. « J’ai une partie de ma famille qui travaille dans le Médoc. Enfant, je jouais dans les vignes. Adolescent, j’ai fait les vendanges. Plus tard, j’ai obtenu un master dans le vin. Je voyageais beaucoup. J’ai pu voir les vignobles d’une vingtaine de pays. » Puis, à Paris, il démarre sa vie professionnelle dans une célèbre maison internationale de vente aux enchères, qui appartient à François Pinault, le milliardaire breton parti de rien. « Pour le marché de Genève, j’ai démarré ma carrière chez Christie’s dans le vin. » Dans le vin ? « Oui, j’ai, toujours, été dans le vin. » Son métier de commissaire-priseur le passionne. Il est un doux mélange entre l’histoire des domaines et des familles-propriétaires, l’histoire des millésimes, l’histoire des terroirs, et, l’histoire des vins. De 2004 à 2015, Michael travaille chez Christie’s. Pendant ces 11 années, il ennoblit son parcours de centaines de rencontres qu’il fait sur le terrain, dans les vignobles. Au cœur des vignes, il goûte les premiers raisins, visite de nouveaux chais, rencontre des amateurs et des experts. « Mon métier est une véritable passion. J’ai d’autant plus de plaisir à être ce que je suis, à faire ce que je fais, quand je le partage. En me rendant dans les caves, les discussions sont tout de suite passionnantes. Avec une première bouteille ouverte, on se retrouve dans un autre monde. On est dans le partage. Les masques tombent », dit-il en rigolant, en me montrant le sien posé sur la table. Lorsqu’il parle de Christie’s, ce quadra à la chevelure blanche romanesque, et, à la barbe poivre-sel finement taillée, à la voix doucement rocailleuse, utilise les mots de « magie et d’école ». Cependant, son goût pour l’innovation est bridé. Il ne peut innover. Il a soif d’une nouvelle aventure. C’est pour cela qu’il franchit le pas et fonde sa propre société en 2015.

Baghera/wines, du livre de la jungle…au vin

Plus qu’un expert-passionné par le vin, Michael Ganne est un véritable conteur. Il aime les histoires et il aime les raconter. Il se souvient d’une anecdote : « en 2010, nous avons établi un record du monde, en vendant aux enchères un Cheval Blanc de 1947. Il s’est vendu à 302 000 francs suisses. » Avant de voler de ses propres ailes, il devait se faire un nom. Pour la première fois, en 2012, il tient le marteau et devient commissaire-priseur, formé par son maître, feu David Elswood. Trois ans après, il veut voler de ses propres ailes. Il cherchait un nom d’envol. Il savait qu’il voulait ouvrir son Christie’s à lui, mais quel nom ? Quelle marque ? Ce sera Baghera/wines. La Baghera de Michael pourrait être celle du Livre de la Jungle, de Rudyard Kipling. Mais sa panthère noire ne prend qu’un seul e. Celle de Kipling, deux. Il explique que « sur les reproductions de Bacchus, il y a souvent une panthère. C’est un des attributs de Bacchus. » Michael se lève et se rend à côté de la cheminée où se trouve une statue de Bacchus avec sa panthère. « Cette statue date de 1858. Je l’ai acheté chez Sotheby’s. » Son livre de la jungle à lui, c’est son livre du vin. Ses aventures ne se passent pas dans la jungle, mais dans les vignobles de France et de Navarre. En novembre 2015, avec son associée, Julie Carpentier, il lance la société. Les deux experts se sont rencontrés chez Christie’s. A la différence de Michael, les racines familiales et vinicoles de Julie se trouvent dans la vallée de la Loire. Un autre point commun les unit : leur passion pour la Bourgogne. Leur première vente a lieu quelques jours après, à Genève, le 5 décembre 2015. 6 ans plus tard, ils viennent de terminer leur 10è vente aux enchères. Leur petit éco-système a grandi. Avec leurs 9 salariés, ils ont lancé un club de vin, qui est présidé, actuellement, par Vahé Gabrache, un Libanais de Genève, dont les racines plongent jusqu’en Arménie. Est-ce un hasard ? C’est en Arménie, dans la vallée d’Areni, que coulerait le vin le plus vieux du monde.

« Wine o’clock » à l’heure des records

En Suisse, il n’y a, donc, pas que l’horlogerie, que le couteau, que le gruyère, que le chocolat. Il y a, aussi, le vin. Certes, les records mondiaux établis par l’équipe de Baghera/wines sont essentiellement dus à la vente aux enchères de vins de Bourgogne. Ainsi, le 17 juin 2018, leur 7è vente aux enchères fait exploser le plafond de verre des 30 millions d’euros. « Avec la vente Henri Jayer, nous avons atteint des sommets jamais égalés. Il y avait plus de 200 lots et plus de 1 000 flacons (NDRL : bouteilles). » A l’époque, un lot de 15 magnums du Cros-Parantoux, Vosne-Romanée, de 1978 à 2001, avait trouvé acquéreur à plus d’un million d’euros, alors qu’il était estimé entre 237 000 et 406 000 euros. Cette année, le chiffre d’affaires de la vente du 20 juin a atteint les 6 millions d’euros. Henri Jayer a de nouveau été à l’honneur. Sa fille a mis en vente plus de 200 bouteilles de sa cave personnelle. Son père était surnommé le « Roi du pinot noir ». Décédé en 2006, il aurait été très surpris de voir que ses vins sont « les plus chers du monde ». Ce 20 juin, la vente se termine sous les applaudissements. L’équipe est fourbue. Michael est lessivé. Pendant 4 heures non-stop, ses animations à mi-chemin entre la danse rituelle et le lancer de marteau artistique ont enthousiasmé et enflammé les ventes. Il reste maintenant à démonter la salle de vente. L’équipe d’Arthur Leclerc, le Directeur des Opérations, s’y attelle. Ce jeune franco-suisse a rejoint l’aventure de Baghera/wines lors d’un stage effectué en 2015, à la sortie de l’école hôtelière de Lausanne. Il ne les a pas quittés depuis.

 Reportage réalisé par Antoine BORDIER, Consultant et Journaliste Indépendant

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