Copyright des photos A. Bordier

De notre envoyé spécial Antoine Bordier, auteur de Arthur, le petit prince d’Arménie (éd. Sigest)

Cette cité, reine du thermalisme et pionnière dans le tourisme vert, est à terre. Elle est devenue la cité interdite. Chaque été et chaque hiver, elle multipliait par 10 le nombre de sa population. Lovée dans un écrin de montagnes et de verdures des plus purs, elle respirait la paix. Les Arméniens se souviendront longtemps de ce 13 septembre 2022. Comme cette jeune Sophie, 16 ans : « Aux Etats-Unis, ils ont le 11 septembre, nous, nous avons le 13 septembre ». Reportage à haut-risque, à 2069 m d’altitude, sur une guerre qui ne dit pas son nom.

Quelle tristesse de voir cette petite ville de 5300 habitants, qui en avait, déjà, perdu 1000 lors de la dernière guerre dite de 44 jours (du 27 septembre au 9 novembre 2020), fermée, interdite aux touristes et à toute personne qui n’y vit pas. Se rendre pour la première fois dans cette cité reine du thermalisme et constater qu’elle est, comme, clôturée avec des barrages, des bases éphémères (?), des militaires armés, des munitions en nombre, est un premier choc. Ici, l’Arménie prépare à affronter l’ennemi d’en face, qui reviendra.

Le smartphone sonne deux jours avant, c’est le Ministère des Affaires Etrangères de la République Arménienne : « Nous organisons une délégation exclusivement composée de journalistes pour Jermuk. Vous venez ? » Comment refuser ? Comment refuser d’aller dans cette région de l’Arménie agressée, bombardée et martyrisée par « des hordes aux ordres d’Ilham Aliev », le dictateur-autocrate de l’Arménie, avec qui Ursula von der Leyen, la Présidente de la Commission Européenne, a signé le célèbre contrat de gaz, le 18 juillet dernier ? Comme la plupart, il aurait, peut-être, fallu répondre : « Non, cela ne m’intéresse pas. Je suis focalisé sur le conflit entre la Russie et l’Ukraine. » Et, raccrocher en disant : « Non, pour mon média, il n’y a pas de sujet… » Pas de sujet ?

Bien au contraire, le sujet est là. Il nous concerne tous. Le président du groupe Robert Lafont – Presse, Robert Lafont lui-même, parle de « résistance ». Il me donne le go…

Direction Jermuk. Le 27 septembre, soit deux semaines après, jour pour jour, l’agression des Azéris, je suis le seul média étranger avec nos collègues Russe et Finlandais, de la Télévision Yle. Il y a un autre Français, Olivier, qui vient d’intégrer un média local. En tout, la délégation est composée d’une quinzaine de personnes (avec le chauffeur), dont 2 membres du Ministère des Affaires Etrangères et 1 militaire. C’est tout. Cela représente, seulement, 7 médias. Aucun média américain, par exemple, alors que l’ambassade américaine est la première ambassade en termes de taille et d’employés. La vérité de ce qui se passe en Arménie est-elle si difficile à entendre et à traiter ?

Direction Jermuk, la cité interdite

Rendez-vous a été donné aux journalistes devant le Palais du gouvernement, place de la République, à 10h00. Le soleil est au rendez-vous. Il fait, déjà, les 20°. La place est magnifique, avec ces palais en pierres de tuf rose foncé et clair. Cette place est au cœur du pouvoir et de toutes les contestations et manifestations politiques. Elle est calme, après les manifestations de contestation à la politique du Premier ministre Nikol Pachinian. Le mini-bus aux couleurs du drapeau blanc se remplit. Nous partons 20 minutes plus tard. Nous allons mettre près de 3h00 pour parcourir les 169 km qui nous séparent de la cité interdite. Nous ferons deux arrêts, un pour nous restaurer au Food Court de Yeghegnadzor, après Areni (la cité du vin). Puis, le dernier sera au poste de barrage, juste avant Jermuk.

Le paysage avec ses reliefs caucasiens nous transforme en aventurier, presqu’en montagnard. On se croirait voyager dans l’une des rares peintures du célèbre peintre Ivan (Hovhannes) Aïvazovski. Il a rarement peint le mont Ararat. Mais sur l’une de ses peintures, on voit Noé descendre du mont Ararat avec toute sa tribu. Nous sommes leurs traces.

Nous filons à vive allure, le mont Ararat nous accompagne. Il y a encore un peu de neige sur son sommet (à 5137 m). Aucun nuage ne le couronne. « Regardez, dit Olivier qui vient d’interrompre ma rêverie. La frontière avec la Turquie n’est qu’à quelques centaines de mètres. Vous allez voir de nombreuses fortifications, des dunes de terre pour protéger les habitants des snipers. » Nous venons de passer le sanctuaire de Khor Virap. Puis, effectivement, on croise sur la route défoncée des véhicules militaires. La route est bordée de monticules de terre. La tension devient palpable. Tout le monde se tait. Nous approchons de la frontière avec l’Azerbaïdjan (en longeant l’enclave du Nakhitchevan), à Eraskh. La frontière n’est qu’à 500 m. Puis, nous entrons dans la région montagneuse de Tezhkar avec ses sommets à plus de 2000 m. Nous passons l’enclave azérie de Karki. La région s’appelle Ararat, comme le mont. Après la pause à Yeghegnadzor, une voiture de police nous précède. Puis, c’est Getik et le poste de contrôle pour entrer sur la route H 42. « Vous ne pouvez plus filmer nous indiquent les responsables, à la suite d’une discussion avec un haut-gradé de la police. Vous pourrez filmer dans la ville. »

Il pleut des bombes sur la cité thermale

Il est minuit et cinq minutes, Susanna, une vieille dame qui vit dans un village voisin de Jermuk, est réveillée. « J’ai entendu un gros bruit. Je me suis réveillée en sursaut. Je venais juste de me coucher. Je pensais que c’était une bonbonne de gaz (NDLR : celles qui sont à l’arrière des voitures, le gaz est utilisé comme carburant) qui avait explosé. J’ai pris mon manteau et je suis sortie. Tout le monde était dehors – nous sommes une cinquantaine à vivre ici, avec des enfants. Et, puis, nous avons entendu d’autres détonations. Peut-être une vingtaine. Nous avons tous courus nous mettre à l’abri. Nous n’avons pas dormi de la nuit. »

Susanna et ses voisins, des enfants aux adultes, se terrent dans leurs abris de fortune. Il pleut des bombes sur cette cité thermale, qui a fait de ses sources d’eau chaude, de ses thermes, de ses cascades, de sa nature généreuse, un paradis terrestre prisé par les touristes du monde entier. Elle est inclassable. Mais pour l’heure, elle est devenue un enfer. C’est la guerre sans nom qui s’abat sur cette cité où les touristes ont remplis les hôtels. En tout une quinzaine d’obus et de missiles grad vont pleuvoir dans la nuit.

Antranik (le prénom a été changé), un militaire haut-gradé, raconte cette nuit d’horreurs : « Ils ont surpris tout le monde, nous ne les attendions pas là. Ils ont bombardé la ville, les écoles, les hôtels, les immeubles d’habitation, nos installations touristiques, notre station de ski. Ils ont bombardé les villages alentours.Ils ont bombardé notre centre secours, nos pompiers. Et, même notre cimetière ! Ils ont, enfin, voulu détruire notre barrage, mais ils l’ont raté. Il y a eu des morts. Et, nous avons dû évacuer la ville. Sur 5300 habitants, il n’en reste plus que 2100. »

Des témoignages et des traces de sang…

Tous connaissent le 11 septembre. Maintenant, il y a le 13 septembre. En tout ce sont 29 morts et 23 blessés qui tombent cette nuit d’horreur. Les Azéris ont fait une percée d’une dizaine de km : ils étaient à 15 km, les voilà maintenant à 2 km. Et, ils ne sont pas repartis. Pire, ils ont renforcé leurs positions et attendent le nouveau feu-vert pour s’emparer de toute la ville et créer de nouveau l’abomination.

Le tour organisé pour les journalistes continue : station de ski, centre-ville, écoles, hôtels, cimetière, etc. Jermuk est une ville en sursis. Sécurisée ? Oui, en partie. Car, que peut faire l’armée arménienne contre les drones israéliens et turcs, achetés par millier ?  Selon nos informations, l’Azerbaïdjan aurait dépensé près d’un milliard de dollars pour en acheter. Les milliards du gaz et du pétrole d’Ilham Aliev, l’autocrate-dictateur de l’Azerbaïdjan, le « frère » (ils s’appellent ainsi) du dictateur Erdogan, qui étouffe dans l’œuf toute velléité d’opposition et de résistance (car les Arméniens ont des amis Azéris, fidèles, peu, mais ils en ont) dans son pays, coulent à flot. Ces milliards énergétiques qui chauffent nos foyers et nos industries se transforment sur le plateau arménien en guerre. Ces énergies donnent « en même temps » (pour paraphraser Emmanuel Macron) la vie, pour les riches Européens, et la mort, pour les pauvres Arméniens.

Du côté des pompiers, des traces de sang sur une longueur de 10 mètres rappellent encore le pompier blessé par un éclat d’obus. Il a été traîné par ses collègues, pour le mettre à l’abri dans les sous-sols. Il est mort, quelques minutes après.

La cité du thermalisme martyrisée

Sur la vieille place de Jermuk, un officier de la police m’invite à le suivre. Je quitte la délégation. Pendant 20 mn, nous marchons à travers les thermes, les parcs où les étendues d’eau et les œuvres d’art sont nombreuses. Jermuk est une ville liquide, un lieu idyllique. Une superbe statue de Charles Aznavour trône à l’abri d’un bois. C’est un musée de verdure. Raffi (le nom du policier a été changé) raconte : « Il est venu plusieurs fois ici. Sa tristesse doit être infinie maintenant… ». L’artiste est parti vers le Ciel le 1er octobre 2018.  

Plus tard, après avoir retrouvé la délégation, direction le cimetière, non loin de l’église Gayane. Cette-dernière a été épargnée. Mais pas le cimetière. Un trou d’obus d’une profondeur de 30 cm et d’une largeur de 50 cm a martyrisé cet endroit sacré. Un Christ est défiguré.

Comment l’homme du 21è siècle peut-il en arriver-là ? Tout soldat Azéri devrait se rebeller et ne pas obéir à un tel ordre : « Bombardez-moi le cimetière de ses chiens… ».

L’Arménie de plus en plus seule au monde

Depuis ce 13 septembre, les manifestations à l’intérieur du pays contre Nikol Pachinian, le Premier ministre réélu en 2021, n’ont pas cessé. Ce-dernier remue, cependant, ciel et terre pour changer la donne et transformer le silence-complice du monde en mobilisation mondiale pour la paix. Et, les choses commencent tout doucement à bouger. Mais, la lenteur, les discours et les interventions des politiques qui ne dénoncent pas avec force l’agression de l’Azerbaïdjan, et sa préparation à la guerre, joue contre l’Arménie, contre la paix.

L’Arménie paraît de plus en plus seule au monde. A Jermuk, les rues sont vides. Les militaires (une centaine) dispersés dans plusieurs endroits ont créé des poches de défense. Mais, le combat sera inégal.

Dans la rue principale, Sophie (16 ans) et Haig (5 ans) ont eu le droit de sortir. « Nous avons quitté Jermuk dans la matinée du 13, raconte Sophie. Et, nous sommes revenus la semaine dernière. Mais, les écoles sont fermées. La vie est comme une cité interdite, morte. Nous avons peur, nous sommes terrorisés. Nous avons été abandonnés par la France… » Quelle déclaration ! Son rêve ? La paix et venir vivre en France. Elle aime la France.

Et, la France ? Emmanuel Macron a invité il y a quelques jours Nikol Pachinian à l’Elysée. Mais que fera-t-il vraiment ? Arrivera-t-il avec l’Europe à stopper Aliev et Erdogan qui ne rêvent que d’une chose : l’union des deux pays, aux dépends de l’Arménie, et l’avènement du Panturquisme. Rappelons, également, que la Présidente de la Commission Européenne, Ursula von der Leyen, était tout sourire auprès d’Ilham Aliev, le 18 juillet dernier, lors de la signature à Bakou du contrat pour le gaz. Depuis, elle n’a jamais condamné les agressions azéries du 13 septembre, qui ont fait plus de 500 morts de part et d’autre, et, plus de 1000 blessés, 9000 déplacés (sur 200 km de ligne-frontière). Une signature en forme d’allégeance et de complicité. Elle garde le silence au sujet des crimes de guerre commis par les soldats azéris. Crimes de guerre qui sont, en réalité, des crimes contre l’humanité. La nôtre.

Nous repartons de Jermuk. Le silence règne dans le bus. Nous avons vu l’horreur. Le 3 octobre dernier, les grandes manœuvres communes dans le sud-ouest de l’Azerbaïdjan et de la Turquie ont commencé, avec plusieurs dizaines de milliers de soldats. Elles se termineront le 14.

Selon certaines informations, l’Arménie serait envahie dans la nuit du 13 octobre.

Dernière minute. Nous apprenons la présence sur le terrain de Jean-Christophe Buisson, le Directeur-adjoint du Figaro Magazine, et de Sylvain Tesson, le célèbre aventurier-écrivain.

Reportage réalisé par Antoine BORDIER

2 Commentaires

  1. Il y a une (énorme) erreur dans le texte : « le dictateur-autocrate de l’Arménie, avec qui Ursula von der Leyen, la Présidente de la Commission Européenne, a signé le célèbre contrat de gaz, le 18 juillet dernier »
    Il s’agit bien du dictateur de l’Azerbaïdjan !

  2. il y a une erreur dans le texte : ilev n’est pas le dictateur de l’arménie mais celui de l’azerbadjian

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