Par Catherine Muller, Docteur en psychologie

Emboîtant le pas à des pays comme Israël, les  Etats-Unis ou la Belgique, la France a décidé le jeudi 17 juin de moduler les règles du port du masque, qui ne sera plus obligatoire en extérieur.

Décision justifiée, selon le Premier ministre Jean Castex, par une situation qui s’améliore « plus vite que nous l’avions espéré ». « Nous sommes sur la bonne voie », a-t-il également ajouté, se félicitant des bons résultats de la campagne de vaccination. Retour sur image.

Le jour où la Terre s’est masquée

Nous sommes le 11 mars 2020 à Genève, et l’air particulièrement doux de ce jour laisse présager un délicieux printemps sur les rives du lac Léman. Mais ce climat léger ne sera que de courte durée ! Au siège de l’OMS, le docteur Tedros Adhanom Ghebreyesus, son Directeur général, se prépare à « sonner l’alarme, haut et fort », par une annonce qu’un patron de l’OMS redoute,  et souhaite n’avoir jamais à faire : celle d’une pandémie. 

Costume sombre, cravate rayée de rouge, le visage tendu, il s’adresse solennellement aux journalistes réunis pour son Point Presse : « nous sommes ‎profondément préoccupés », va-t-il déclarer, « à la fois par la propagation et la gravité ‎des cas, dont le niveau est alarmant, et par l’insuffisance des ‎mesures prises qui l’est tout autant.‎ Nous avons par conséquent estimé que la COVID- 19 pouvait être ‎qualifiée de pandémie ». Dans les recommandations essentielles qu’il va donner, il y a celle de réduire la transmission, or, à cette date, il n’y a pas encore de vaccin sur le marché, et les deux seules ripostes possibles sont le confinement et le port généralisé du masque, de préférence chirurgical.

Quatre-vingt-dix pays, soit quasiment la moitié de la planète, imposent alors ou recommandent fortement le port du masque à leurs habitants, et certains gouvernements vont montrer l’exemple. Ainsi, le 21 mars, Zuzana Caputová, la toute nouvelle Présidente de la Slovaquie, pose, entourée de ses ministres, sur les marches du palais Grassalkovitch à Bratislava ; ils sont tous masqués.

Le masque chirurgical, une invention française

L’existence des masques, comme accessoires des rituels magiques des « hommes-médecines », remonte à la nuit des temps, puisqu’on en trouve trace en Ariège, dans la grotte des Trois Frères, dont les parois sont ornées de dessins, vieux de plus de quinze mille ans ; l’un d’eux, le plus célèbre, a été baptisé le « Chamane dansant », et montre un homme portant un masque de cerf, gibier essentiel à la survie des Magdaléniens, qui en tiraient de quoi se nourrir, s’habiller et fabriquer des armes. Se déguiser en lui, c’était s’emparer de sa puissance et devenir plus fort que lui pour ne pas rentrer bredouille à la caverne, une question de vie ou de mort !

C’est pour répondre à cette même préoccupation de vie ou de mort que Charles de Lorme, médecin de Louis XIII, inventa ces masques d’oiseau au long bec, aussi bizarres qu’effrayants, qui devinrent la marque de fabrique des « médecins de la peste ». Charles de Lorme s’inspira d’une méthode, la fumigation, un moyen de désinfection connu depuis la Haute Antiquité et prescrit par Hippocrate, comme  à Athènes, en 429 av J.C, où ce célèbre médecin  fit brûler des bois et des herbes odorantes dans les rues de la ville pour stopper l’épidémie qui décimait ses habitants ; mais cette façon de faire réclamait de grandes quantités de bois et d’herbes,  ce qui la rendait à la fois insuffisamment opérationnelle, et dangereuse. De Lorme garda alors uniquement l’idée de purifier l’air, avant qu’on le respire, avec des herbes parfumées, mais simplifia au maximum le dispositif, jusqu’à en faire un petit appareillage, individuel et portatif : c’est l’origine du masque à bec, dont la forme, très allongée, permet d’y comprimer assez de plantes parfumées pour protéger le nez et les poumons des médecins.

Mais à cette époque-là, on ne se soucie pas encore de la protection des malade ; ce ne sera chose faite qu’en  1897, à l’hôpital Tenon , à Paris. Pour la première fois dans l’histoire de la médecine, un chirurgien, Paul Berger, va mettre un masque, fait en tissu de coton stérile, avant d’entrer dans la salle d’opération. Il inaugure ainsi une pratique devenue depuis une obligation absolue.

La Persona de Carl Jung

Dans la Rome antique, le masque, appelé « persona », était  un accessoire de tragi-comédie ; caractéristique d’un personnage et de ses petits et grands travers, il permettait de reconnaître celui-ci facilement. Rien qu’en changeant de masque, un acteur pouvait ainsi jouer plusieurs rôle ! Et c’est à ce genre de dramaturgie qu’assistait, presque chaque jour et parfois plusieurs fois par jour, le jeune Carl ; sa mère présentait en effet un profil psychologique très particulier, elle pouvait changer de visage, comme les héros du théâtre grec ou romain de masque, présentant parfois une face macabre, et racontant d’effroyables histoires de démons cannibales, et d’autres fois une face douce de maman aimante et attendrissante.

Dans sa pathologie, elle croyait vivre entourée d’esprits et de fantômes, et les récits qu’elle faisait de ses rencontres nocturnes avec eux lui assuraient une certaine aura dans la paroisse dont son mari était pasteur ; c’était « son quart d’heure de gloire », et le seul moment où elle avait l’air vraiment heureuse ! C’est grâce à cette mère « étrange et mystérieuse », comme il la décrit lui-même, que Jung comprit, encore enfant, l’importance des rôles qu’on cherche à jouer en société. Cette observation l’a amené à la découverte  d’une  des notions de base de sa psychologie analytique, la Persona, qui est l’image que les autres ont de vous, ou celle que vous donnez de vous-même en société.

La sienne, il l’avait construite, bien obligé,  dès le collège ; petit garçon pauvre parmi les riches, mal habillé et ne sentant pas bon, il avait été mis à l’écart, et avait alors compensé cette humiliation permanente en devenant le « bad boy » de la classe, un rôle de bagarreur qui tenait les autres éloignés de lui, mais le marginalisait de plus en plus. Ce sketch d’enfant violent qu’il créait et mettait en scène tout seul, s’il lui avait servi au début de combinaison de protection, l’enfonçait maintenant dans une dépression sérieuse, au point que son père, inquiet, lui fit faire un long séjour à la montagne. C’est avec cette expérience douloureuse que Jung forgea le concept de Persona, une enveloppe sociale qui  recouvre la personnalité de quelqu’un,  mais peut aussi la desservir ou même la détruire, quand surjouer sa vie devient plus important que la vivre.

 Se débarrasser de ce « faux Soi » permet alors de retrouver ce qu’il y a de plus sincère en nous, ce qui fait notre raison profonde d’exister, ce pourquoi nous sommes prêts à nous exposer et ce à quoi nous allons désormais consacrer du temps. Comment faire ? C’est Carl Jung lui-même qui nous l’explique ! « Tu veux un monde meilleur, plus fraternel, plus juste ? Eh bien commence à le faire : qui t’en empêche ? Fais-le en toi et autour de toi, fais-le avec ceux qui le veulent. Fais-le en petit, et il grandira » !

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