De notre envoyé spécial Antoine Bordier

Le 24 avril, la France, par ses représentants de l’Assemblée nationale, du gouvernement et du Sénat, est venue raviver la flamme de l’amitié qui l’unit à l’Arménie. Elle a choisi le jour anniversaire du déclenchement du génocide arménien par les Turcs, le 24 avril 1915. En tête de ces délégations françaises, le Président du Sénat, Gérard Larcher, le secrétaire d’Etat Jean-Baptiste Lemoine, et, le député Guy Tessier.

La veille, le 23 avril, les délégations arrivent par le même avion, le vol AF 1060. Il est 20h00 quand l’avion se
pose sur le tarmac de l’aéroport international de Zvarnots. A son bord, Gérard Larcher est accompagné des
présidents des groupes politiques qui ont co-signé la résolution du 25 novembre 2020 pour la reconnaissance de
l’Artsakh. Il y a, aussi, le président de la Commission des Affaires étrangères, de la défense et des forces armées,
ainsi que le président du groupe d’amitié France-Arménie. Le secrétaire d’Etat Jean-Baptiste Lemoine est
accompagné de ses collaborateurs. « C’est ma 6è visite en Arménie, explique ce-dernier. Je suis venu à la demande
du Président de la République. Je suis là pour honorer la mémoire des victimes, et, redire toute notre amitié au
peuple arménien. » Son voyage sera éclair, il repart le lendemain. La dernière délégation est celle emmenée par le
député Guy Tessier, président du Cercle d’Amitié France-Artsakh. « Je suis venu, également, pour honorer la mémoire des victimes. Et, nous partons dans la foulée pour l’Artsakh. Notre principal objectif est de renforcer nos liens, et, de soutenir la population, qui a tant souffert pendant la guerre. Il y a beaucoup de réfugiés que nous devons aider. Sans oublier les prisonniers toujours détenus illégalement et dans des conditions inhumaines. » Avec sa délégation composée de la sénatrice Valérie Boyer et des députés Marguerite Deprez-Audebert, Xavier Breton, Jean-Pierre Cubertafon et François Pupponi, il va sillonner les terres meurtries du Haut-Karabakh.

Une veillée étoilée et des drapeaux qui prennent feu

Ce 23 avril, la nuit commence à tomber en Arménie. Au même moment de leur atterrissage, à Erevan, sur la place de la Liberté, qui se situe derrière l’opéra, la foule s’est rassemblée. Elle s’est mise à grossir en quelques minutes. Habituellement, le vendredi soir, des dizaines d’enfants y font du vélo, de la trottinette, du skate ou roulent dans des voitures électriques. Les enfants sont toujours-là, mais ce soir-là, ils sont debout avec leurs parents et attendent. « C’est le rendez-vous annuel », explique Lusine, une jeune mère de famille francophone, qui est accompagnée de ses trois enfants. « La veille du jour anniversaire du génocide arménien nous sommes des milliers à nous rassembler ici avec la fanfare, les scouts, le drapeau géant arménien. Nous écoutons des discours, et, quand la nuit est vraiment tombée, nous marchons en procession vers le Mémorial de Tsitsernakaberd. Nous allumons des bougies et des chandeliers. C’est notre journée nationale aux flambeaux. »

L’un des discours, prononcé par le président international du Comité National Arménien, défend l’identité, la justice, la sauvegarde de l’histoire, de l’indépendance et des valeurs du peuple arménien. Dans son discours, Hagop Der Khatchadourian, qui vient tout droit du Canada, enflamme l’auditoire : « Le 24 avril n’est plus un jour de deuil. Le 24 avril, c’est le jour de la justice. C’est, aussi, un jour de revendications. Ce jour, notre peuple descend dans les rues du monde entier pour rappeler que nous avons un objectif commun : celui de construire notre patrie dans sa vérité historique et géographique. » Il termine son discours en parlant de l’Artsakh, de cette terre ancestrale arménienne que Staline en 1921, il y a 100 ans, a décidé de spolier et de donner à l’Azerbaïdjan.

En 1991, lors de la chute de l’ex-URSS, ce territoire du Haut-Karabakh proclame son indépendance et se transforme en République d’Artsakh, non reconnue internationalement. L’année dernière, entre septembre et novembre, 44 jours de guerre menée par l’Azerbaïdjan vont lui permettre de récupérer 70% du territoire de l’Artsakh. L’Arménie est défaite, elle a perdu une bataille. « Nous voulons retrouver notre dignité, restaurer toute notre Arménie dans son ensemble, et, faire reconnaître l’existence de l’Artsakh par la communauté internationale », conclut Hagop Der Khatchadourian. Des jeunes du mouvement amènent sur le parvis deux drapeaux attachés entre-eux : celui de la Turquie et de l’Azerbaïdjan. Ils y mettent le feu. C’est le signal donné pour que la procession aux flambeaux s’ébranle et se dirige vers le Mémorial, en silence.

Gérard Larcher en campagne

Le lendemain matin, la cérémonie officielle commence vers 9h00. Les journalistes accrédités ont été priés de se rendre au ministère des Affaires Etrangères, à 7h00 du matin. Deux bus les emmènent directement au Mémorial, qui est bouclé pour des raisons de sécurité. Parmi la trentaine de journaliste et de photographes accrédités, il y a 3 journalistes français et 3 journalistes égyptiens. Ces-derniers réalisent un documentaire sur l’Arménie. Sur l’esplanade du Mémorial, l’armée prend place. Elle est suivie de la chorale. Il y a quelques prêtres de l’Eglise apostolique. Sa Sainteté Karekine n’a pas fait le déplacement cette année. Elle est retenue, au même moment, dans la Cité Sainte d’Etchmiadzin où une cérémonie avec dépôt de gerbe a lieu. Etchmiadzin, c’est un peu comme le Vatican.

A 9h00, ce sont d’abord le Président et le Premier ministre de la République arménienne, Armen Sarkissian et Nikol Pachinian, qui déposent leurs gerbes devant le Sanctuaire du Mémorial. Ils ne viendront pas faire de discours officiels devant les médias, parqués à l’entrée, à 200 m. Les deux hommes sont unis pour cet instant solennel où la mémoire des 1,5 millions de victimes est honorée. Cette journée vient apaiser les séquences politiques où ils se sont opposés à la suite de la défaite militaire, qui a entraîné une grave crise. Vers 9h30, c’est au tour de la délégation française, emmenée par le Président du Sénat, de se diriger avec sa gerbe vers le sanctuaire. Gérard Larcher, c’est le deuxième personnage le plus important de la République française, après Emmanuel Macron. Sur les 7 délégations étrangères, c’est la délégation la plus nombreuse. Au nom de la France, 3 gerbes sont déposées : celle du Président de la République Française, représenté par le secrétaire d’Etat Jean-Baptiste Lemoine, celle du Sénat, donc, et celle de l’Ambassade de France en Arménie. Après son dépôt de gerbe, Gérard Larcher accompagné du Président du Parlement arménien,

Ararat Mirzoïan, prononce son discours officiel devant les journalistes. Il est entouré de ses présidents de groupe. Lui, qui est l’un des plus anciens Présidents du Sénat réélus a entamé son quatrième mandat, en octobre 2020. A 72 ans bientôt, il en fait 10 de moins. Celui que certains de ses amis surnomment le « vieux lion » ou le « vieux sage » est infatigable. Cet ancien vétérinaire a gardé les deux pieds sur terre. Il aime les animaux. Mais, il aime aussi chasser le gibier dans les forêts de Rambouillet. Sur les terres arméniennes, ce fin politique partisan du compromis, est aussi un artisan de justice et de paix. On le croirait en campagne tant il a répété, au cours de ses presque 72h, les 10 mots clefs suivants : « amitié », « démocratie », « dignité », « génocide », « liberté », « mémoire vivante », « paix », « solidarité », « vérité », et « victime ». Il a terminé son discours, avant de visiter le musée du génocide, par cette phrase : « Nous, tous ensemble, dans l’union des mémoires, souvenons-nous de la dignité des hommes, de la dignité des peuples, et, des valeurs essentielles de la démocratie. »

« Moi, je ne suis ni Arménien, ni d’origine arménienne… »

Parmi ses 5 ou 6 discours, celui qui aura été le plus poignant, chargé d’émotion, a certainement été celui prononcé au Mémorial. « Moi, je ne suis ni Arménien, ni d’origine arménienne. Mais en cet instant mon cœur, notre cœur est Arménien. » Pendant près d’une heure, aux côtés de son directeur Harutuyn Marutyan, il va scruter les 50 tableaux du musée, qui retracent l’histoire de cette abomination-génocidaire déclenchée par le gouvernement Jeunes Turcs de l’Empire ottoman. A bout de souffle, cet empire qui va de défaite en défaite pendant la Première Guerre Mondiale, recherche un bouc-émissaire : ce sera l’Arménien. Première victime à grande échelle d’un gouvernement qui veut offrir sur l’autel de ses vieux démons le premier holocauste humain.

L’Empire ottoman dans la nuit du 24 au 25 avril 1915 dîne avec le diable, et, offre un permis d’exterminer les populations arméniennes. Dans la nuit, la rafle des élites commence. Même l’enfant en gestation dans le ventre maternel n’y échappera pas. Visiblement ému, Gérard Larcher, avant de quitter le musée, enlève son masque. Il signe le livre d’or où il dépose ses quelques phrases : « La France et le Sénat de la République se souviennent. La mémoire est l’arme des victimes. C’est une arme qui ne tue point, elle entretient la vie et aide à construire l’avenir. Aujourd’hui notre cœur est arménien. » Et puis, il reparle, comme un fait d’arme, « de la résolution de solidarité avec l’Arménie, votée par le Sénat à l’unanimité moins une voix. Résolution, aussi, de bâtir par la reconnaissance du Haut-Karabakh un chemin et un levier vers la paix. » Il explique que « l’unité du Sénat s’est faite tout naturellement après l’attaque contre le Haut-Karabakh qui est l’Arménie. Ce qui nous a blessé, c’est la violation de tous les principes qui doivent nous conduire au nécessaire dialogue et à la paix. C’était un geste de solidarité, mais, aussi, un geste éminemment politique du parlement, qui a appelé notre gouvernement à cette reconnaissance (NDLR : du Haut-Karabakh). Nous avons, également, saisi l’ensemble de nos collègues de l’Union Européenne et, notamment, le Président du Parlement Européen. Nous ne pouvons pas, après avoir vu, encore, ce lieu de mémoire, dire que l’Europe pourra être silencieuse face à ce qui s’est passé. » En aparté, le président Larcher évoque l’attaque terroriste qui a touché la ville de Rambouillet, dont il a été maire pendant 28 ans. La victime de 49 ans, Stéphanie Monfermé était mariée et mère de deux jeunes filles de 13 et 18 ans.

Une Messe au monastère de Saint Gayane

Après s’être entretenu avec le Président de la République et le Premier ministre, dans l’après-midi, Gérard Larcher a voulu s’entretenir avec Dieu, ou plutôt, d’abord, avec son représentant, Sa Sainteté Karekine II. En ce dimanche 25 avril, il était, initialement, prévu qu’il se rende au petit matin à l’Université Française en Arménie, l’UFAR, puis, à la Messe de 11h30 célébrée dans le monastère de Saint Gayane, situé à Etchmiadzin. Finalement, dès 9h20 son cortège part en trombe de l’hôtel Marriott, direction plein ouest. Une demi-heure plus tard, Gérard Larcher rencontre Karekine II. Sa Sainteté a remercié le Président du Sénat pour sa venue et a souligné « l’amitié séculaire entre les deux nations ». Il a ajouté : « Je remercie la France pour ses efforts dans la résolution du conflit dans le Haut-Karabakh. » Le Président Larcher a rappelé le rôle important qu’avait joué Jacques Chirac, il y a vingt ans, lors de la reconnaissance par la France du génocide arménien.

Après les discours, les deux hommes se sont ensuite rendus dans le musée du Trésor où se trouvent des objets sacrés anciens, qui remontent aux premiers temps du christianisme. A l’intérieur, ils regardent la lance, qui aurait transpercée le Cœur du Christ, lors de Sa crucifixion. Sa Sainteté a ensuite accueilli le Président de la République Arménienne, Armen Sarkissian, et, son épouse, qui se sont rendus ensemble à la Messe de Requiem en l’honneur de feu Vartan Gregorian, au monastère de Saint Gayane. Vartan Gregorian est une personnalité très connue par les Arméniens, décédée le 15 avril. Il a été Président de Carnegie et a co-fondé la fondation Aurora Prize, qui soutient les actions humanitaires. Gérard Larcher les a ensuite rejoints. Dans ce monastère, construit au 7è siècle, la liturgie ancienne, qui date du 4è siècle, n’a pas pris une ride. Le temporel semble regarder vers le Ciel, vers Dieu. En Arménie, la laïcité, si elle existe, et, si elle est bien inscrite dans la Constitution, permet ces ponts entre la religion chrétienne et les affaires politiques, sociales et économiques. Comment pourrait-il en être autrement, dans ce petit confetti de moins de 3 millions d’habitants, qui a embrassé le christianisme en 301, lors de la conversion de son roi, Tiridate III ?

A la suite de sa conversion, ce-dernier, faisait construire la première cathédrale du monde, actuellement, en restauration. En France, la laïcité semble s’éloigner de plus en plus de ses racines chrétiennes. Les religions, pendant le 1er et le 2è confinement, ayant été reléguées aux « activités non-essentielles ». A Saint Gayane, avant d’assister à la Messe, le Président Larcher rencontre Grigor Machanents Babakhanyan, le fondateur de Cross of Armenian Unity, une ONG qui s’occupe de 500 enfants dont 1/3 sont des orphelins. Ici, Gérard Larcher semble se souvenir de ses racines et de son enfance.

Né dans une vieille famille catholique, il a embrassé le protestantisme par amour de sa femme. En participant à cette Messe, il honore, aussi, ce lien christique. Ce qui est certain, c’est qu’il a bien ravivé la flamme de l’amitié entre la France et l’Arménie, dans toutes ces dimensions. Il est reparti le lendemain à l’aube, avec toute sa délégation. En arrivant en France, il ira honorer une autre mémoire : celle de Stéphanie Monfermé tombée au cœur de son commissariat de Rambouillet. Gérard Larcher a promis de revenir en Arménie. Cette fois-ci, il se rendrait au chevet des blessés, des familles endeuillées, et, des réfugiés de l’Artsakh. Son coup de « cœur » ne s’arrêtera pas là.

Reportage réalisé par Antoine Bordier, consultant et journaliste indépendant.

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