Inviter Les Copains D’abord autour d’une bonne bouteille sortie des caves du Domaine de la Grande Sieste. Georges Brassens aurait été le premier à répondre présent à l’invitation de Leticia et Boris Leclercq. Le domaine fait partie du groupe familial depuis 2015. Avec ses 12 hectares, il joue, déjà, dans la cour des grands. Reportage sur les terrasses du Larzac avec des amoureux, qui aiment la gastronomie, le partage et le bon vin.

Leur chansonnette se résume en un seul mot : amour. « Oui, c’est l’amour qui est le moteur de notre vie », explique Boris en train d’ouvrir la grande baie vitrée de ce mas languedocien, en forme de L, qu’il a redessiné entièrement avec son épouse Leticia. « C’est elle la patronne », ajoute-t-il en souriant. Lui, avec son chapeau de paille rivé sur la tête, ses lunettes roses à la Jean-Pierre Coffe, sa barbe noire bien garnie, son short décontracté, ses escarpins en cuir et sa guitare posée sur la grande table prête à s’animer, ressemble plus à un artiste-restaurateur qu’à un vigneron. Elle, avec sa belle robe noire et sa chevelure blonde torsadée, ses yeux bleu-gris, ressemble à une fée du logis qui virevolte entre ses différentes fonctions. Il y a du parfum de vin dans l’atmosphère.

Boris, ce diplômé d’une grande école de commerce, connaît la vigne, le métier du vigneron et la richesse de son terroir sur le bout des doigts et des papilles. D’ailleurs, dans ses terres, entre ses rangs de vignes, entouré de ses deux chiens, des cane corso tout de noir vêtu qui en imposent par leur gabarit, il n’hésite pas à gratter la terre avec ses mains, pour montrer la richesse de ses sols. A l’écouter et à le suivre, à humer sa terre, à grimper derrière-lui sur ses terrasses couvertes de vignes et de bois, qui font la fierté de la région et sa renommée, il a, vraiment, quelque chose de Pierre Rabhi, de Jean-Pierre Coffe, et de Louis Chedid, à la fois. Même s’il démarre l’interview sur quelques notes de musique du fameux tube Hôtel California… Boris Leclercq se passionne pour le vin depuis près de 25 ans. Et, il aime les vieilles chansons françaises !

Le domaine est situé un peu à l’écart du village d’Aniane, dans l’Hérault. Exactement, à 37 km au nord-ouest de Montpellier, et à 7 km au sud-est d’un village plus célèbre, celui de Saint-Guilhem-le-Désert. Deux bijoux médiévaux en terres occitanes, qui chantent l’histoire, le soleil et le temps où les villageois vivaient au milieu des moines bénédictins. Nous sommes au 8è siècle après JC. Si saint Benoît de Nursie, le père-fondateur de la vie bénédictine, est plus connu, saint Benoît d’Aniane devrait l’être également, car c’est un développeur et un réformateur hors-pair. Pensez : il était devenu tellement populaire, qu’à son époque plus de mille moines vivaient dans l’abbaye d’Aniane, dont il est le fondateur.

Boris et Leticia ne sont pas moine et moniale. C’est certain. Ces jeunes quadragénaires sont en couple depuis une vingtaine d’années. Mais Leticia a quelque chose de similaire aux moines : elle est croyante. « Quand Boris m’a dit qu’il y avait la statue de la Vierge de Lourdes dans les bois du domaine, je n’ai pas eu besoin de visiter les lieux. J’ai tout de suite dit oui », se souvient-elle avec amusement.

Une équipe au service du noble breuvage

La visite du domaine de 12 ha commence. Dehors, les températures sont plus clémentes et tutoient seulement les 27°. Pierre-Etienne Chevalier est le nouveau directeur commercial de La Grande Sieste. Depuis un an, il complète l’équipe du domaine composée d’une dizaine de salariés. « Mon parcours professionnel est assez atypique, car j’ai travaillé dans d’autres secteurs d’activité, comme celui du verre, chez Saint-Gobain. » Humble, il oublie de dire qu’il a été pendant près de 10 ans le Directeur Export d’Europe du Sud de cette célèbre marque industrielle. D’ailleurs, du flacon au liquide, il n’y a qu’un verre de dégustation à boire (avec modération). Ce qu’il a fait à plusieurs reprises. C’est, donc, tout naturellement qu’il rejoint l’équipe de La Grande Sieste, en décembre 2021.

Boris et Pierre-Etienne se moquent de l’interviewer (de moi) : « Tu ne trouves pas qu’il un accent de Nelson Monfort, le journaliste sportif de Roland Garros ? » Tout le monde rigole… C’est cela La Grande Sieste : une ambiance bonne-enfant, des Copains D’abord, où le produit se marie avec la convivialité, la décontraction et le rire.

« La Grande Sieste est un domaine d’un seul tenant avec une vingtaine d’ha au total, et douze ha de vignes. Nous l’avons acheté en 2015. En venant ici pour la première fois et en nous baladant, comme nous le faisons, dans les hauteurs des parcelles, nous avons eu envie de faire un grand vin. Un grand vin, c’est un grand raisin. Et, le raisin a besoin d’un grand terroir. C’est la base. Ici, vous êtes dans la cité d’or des grands vins rouges. »

Alors que nous empruntons un chemin de terre, qui nous fait passer devant la statue de la Vierge, Boris nous explique qui sont ses voisins : « Nous sommes entourés des stars du vin. A 300 m, vous avez le domaine de celui qui a inventé le concept de grand vin dans le Languedoc-Roussillon, il y a 50 ans. A 200 m, vous avez le vin le plus spéculatif, qui s’appelle La Grange des Pères. Ce terroir est, donc, exceptionnel. » Telle une encyclopédie du vin ouverte et qui se feuillette au grès de la balade, qui épouse les terrasses de son propre terroir, Boris raconte. Il connaît tout par cœur, comme s’il était tombé dedans quand il était petit. Cet épicurien des belles et bonnes choses, de la famille et des copains d’abord, de la vie tout simplement, à plus d’une histoire à raconter, tirée de sa barique.

Un terroir des plus révolutionnaires

Son vignoble est incroyable. Nous passons devant leur futur chai en construction. Un trou béant qui donne une idée du dimensionnement du futur bâtiment qui devrait faire les 1000 m2. Boris continue son propos sur le terroir : « Nous travaillons notre terroir en respectant au maximum la nature. Notre sol est vivant sans produit chimique. Il est composé de multiples bactéries et de champignons. L’éco-système idéal de la vigne c’est 1/3 de champignons et 2/3 de bactéries. » Béni des dieux, un canal irrigue, même, l’ensemble du domaine. Il n’a pas été asséché pendant la période caniculaire. Quelle aubaine ! Devant une parcelle de vignes qui surplombe le domaine, Boris s’enfonce dans les inter-rangs et s’accroupit. Nous marchons sur de la paille. La sensation est étrange. Le sol est meuble. Boris remonte les manches et creuse la terre. Plus loin sur un autre sol, pierreux, il recommence l’opération. Et, plus loin, encore, sur un sol tapissé de cartons (!). « Oui, nous avons mis de la paille et du carton par endroit. La paille abaisse considérablement la température du sol. Il y a entre 10 et 12 degrés de différence entre ce sol paillé et ce sol pierreux. On recycle, également, les cartons des mises en bouteille pour en tapisser le sol. En se décomposant, ils font un apport de carbone. Je sens l’humidité, alors qu’il n’a pas plu depuis 15 jours. Depuis 3 ans, nous faisons de la vitiforesterie. Et, c’est, assez, révolutionnaire. »

Boris est un aventurier-passionné de la vie et de son terroir unique. Plus loin, il s’arrête devant un rang visité par un sanglier. A cette époque des vendanges, ils raffolent des grappes de raisin, et font quelques dégâts.

Vous avez dit : vitiforesterie…

La vitiforesterie c’est quoi ? « C’est le fait de planter des arbres au cœur de nos rangs de vigne », explique-t-il. Ainsi, la forêt rejoint le vignoble. Elle lui apporte de l’eau, de l’ombre et tout l’éco-système agroécologique. « Si nous plantons entre les rangs des arbres trop grands, ils ne s’adaptent pas. Il faut les planter petits, et les laisser pousser. L’intérêt d’une telle pratique est de rejoindre la nature. Nous n’avons plus à traiter nos vignes, avec un tel procédé. La mère nature est bien faite, et, quand on la laisse vivre, reprendre ses droits, cela devient magique, presque révolutionnaire. » Le domaine est certifié bio, mais la vision de Boris va beaucoup plus loin. Les premières études de ce qu’on appelle, également, l’agroforesterie ont commencé au milieu des années 90. En 1996, la Chambre d’agriculture de l’Hérault lance ses premières expérimentations. Ils sont rares ceux qui s’y sont mis, finalement. Préférant la quantité, le rendement, à la qualité, au goût ancestral. C’est en ce sens que Leticia et Boris sont révolutionnaires. « Nous avons planté 18 essences différentes, des arbres fruitiers et non fruitiers, dans nos parcelles », ajoute le vigneron tombé amoureux de son terroir.

Un groupe familial gourmand

Au début de l’histoire, de Metz à Marseille, en passant par Cassis et par Montpellier, le jeune étudiant en école de commerce, à Sup de Co Marseille, devient, à la demande de ses copains, le petit chef-cuisinier de la bande. Son appartement de Cassis se transforme en restaurant éphémère…le temps de ses études. Il faut dire qu’en voyant sa grand-mère et sa mère, Sylvie, lui préparer les petits plats de son enfance, la dégustation et la gourmandise lui sont vite montées aux papilles. Il aime, aussi, humer une bonne sauce et un bon vin. Il aime goûter un bon plat local. Son adn épicurien se révèle au fil des années et prend forme. A la fin de ses études, son père, Jean-Claude, l’invite à le rejoindre dans le rachat du Domaine de Sainte-Rose, près de Béziers. A 23 ans, de 98 à 2002, Boris s’investit à fond dans le domaine. Puis, il se lance dans l’immobilier et la restauration. « Avec Leticia, j’aime entreprendre, bâtir, construire, et me lancer de nouveaux défis. »

Puis, dans l’une de ses affaires, l’un de ses débiteurs lui cède son restaurant en règlement de sa dette. C’est, ainsi, que démarre la nouvelle vie de Boris et de Leticia. Nous sommes en 2006. Le restaurant s’appelle Bambino Rocco, en hommage à Alain Delon et au film de Visconti : Rocco et ses frères (de 1960).

Ensuite, après quelques difficultés, liées à l’un de ses 5 restaurants (2 à Paris et 3 à Montpellier), il reprend son bâton de pèlerin-entrepreneur et rachète La Grande Sieste. « Aujourd’hui, je dirige le groupe composé du domaine et des 4 restaurants. C’est Leticia qui s’occupe du domaine. Nous produisons, également, du pâté. En 7 ans, nous avons multiplié par 5 ans le chiffre d’affaires du domaine. » C’est considérable.

« Levons nos verres à l’Amour »

Telle est la maxime adoptée tout récemment par Leticia, Boris, et, leur équipe. « Mon job de vigneron et de restaurateur, avant tout, est de faire un trait-d’union entre les gens. Ce que j’aime bien, c’est célébrer la convivialité autour d’un bon repas et d’un bon vin. Je me sens vivant quand la table est remplie et quand les bouteilles sont débouchées. » Sa mission est, donc, de réunir les gens et de célébrer l’amour. Pour cela, il n’a pas besoin de se lancer dans la haute-gastronomie ou dans les vins de haute-gamme. Même si dans sa cave, le blanc, le rosé, et le rouge sont abordables à des prix entre 10 et 30 euros, son vin de garde le plus prestigieux tutoie les 40 euros. « Aujourd’hui, affirme le vigneron au chapeau de paille, notre stratégie a atteint l’un de ses objectifs : devenir numéro 2 du marché. »

La balade se termine. Nous redescendons vers les bâtiments du domaine. Toute l’équipe commerciale et de communication est présente autour de Leticia. La dégustation s’organise. Leticia s’improvise en œnologue et propose à la dégustation ses blanc, rouge et rosé. Pendant ce temps-là, Boris est passé de l’autre côté du bar de dégustation et de la grande table qui peut recevoir une trentaine d’invités. Il est dans son incroyable cuisine ouverte, en train de charger en bois son four professionnel. Son Rosé de Rêve porte bien son nom. Les 20% de Syrah et les 80% de Grenache lui apporte toute l’onctuosité du terroir avec ses touches cristallines et ses parfums fruités de framboise. Après la dégustation, nous retrouvons Julien, le régisseur, qui s’occupe de la vinification et de la mise en bouteille. La dégustation continue avec le raisin vendangé… il y a seulement 3 jours. Dans la cuverie, l’ivresse nous prend et nous réjouit. Comme le dit l’adage : « Le vin réjouit le cœur des hommes… et de Dieu. » Une révolution en soi. Dernière question : savez-vous comment s’appelle son vin rouge le plus emblématique ? « Fantasme ». What else ?

Antoine Bordier

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