Le rachat du joaillier américain par le numéro un mondial du luxe est compromis en raison des piètres performances de Tiffany et de la rapacité sans borne de ses managers. Un tribunal du Delaware est saisi de l’affaire.

L’année 2020 ne sera, décidément, pas synonyme de mariages heureux. Après le confinement, qui a contraint des milliers de couples français à reporter leur union et les festivités qui devaient l’accompagner, c’est au tour des acteurs économiques d’ajourner leurs noces. Non sans un regain de tensions, comme en témoigne la bataille qui désormais fait rage entre, d’un côté, le joailler américain Tiffany et, de l’autre, le numéro 1 mondial du luxe, le français LVMH. Tout avait pourtant commencé sous les meilleurs auspices : en novembre 2019, le groupe fondé par Bernard Arnault fait officiellement part de son intérêt dans le rachat de l’emblématique bijoutier, immortalisé dans le film Breakfast at Tiffany’s, en s’engageant à verser à la « mariée » un chèque de quelque 14 milliards d’euros. La date limite (« Outside Date ») pour boucler l’opération est fixée au 24 novembre 2020.

Mais ça, c’était avant. Avant la pandémie mondiale de Covid-19, avant le confinement, avant la crise économique qui s’en est suivie, autant d’évènements qui ont fragilisé la plupart des entreprises et repoussé aux calendes grecques leurs projets de fusion-acquisition – le secteur du luxe ne faisant pas exception. Le 9 septembre, LVMH annonce ne plus être en mesure de racheter Tiffany, le groupe américain contre-attaquant immédiatement, en portant l’affaire devant la Chancery Court de l’Etat du Delaware. Un tribunal auprès duquel le joailler demande que la procédure de rachat soit, non seulement conduite à son terme, mais même accélérée, compte tenu de l’imminence de la date butoir de l’accord signé entre les deux groupes un an plus tôt. Une action en justice qui a tout du coup de poker, voire du bluff pur et simple, destiné à détourner l’attention de ses piètres performances et fautes de gestion.

Les graves fautes des dirigeants de Tiffany

Celles-ci, comme n’a pas manqué de le faire remarquer la direction de LVMH, sont légions. La pandémie de Covid-19 a dévasté les activités de Tiffany, le groupe enregistrant, au cours du premier semestre 2020, des pertes d’exploitation de 45 millions de dollars ; soit une baisse, dramatique, de 390 millions de dollars par rapport à la même période un an auparavant. Sur le seul continent américain, dont le joaillier est très fortement dépendant, ses ventes ont chuté de 45% lors du premier semestre – un désastre qui compromet sérieusement toute perspective de rebond à long terme. Et, selon les analystes financiers, la valeur de Tiffany ne dépasserait plus les 65/75 dollars par action, soit moitié moins que le prix offert initialement par LVMH. Autant d’arguments qui permettent au groupe de Bernard Arnault de faire valoir la clause relative à un « Événement Significatif Défavorable » (« Material Adverse Events » en anglais), qui le dégage de toute obligation de rachat.

Mais il y a pire encore que les calamiteux résultats financiers de Tiffany, résultats qui sont, en grande partie et comme le reconnaît LVMH, imputables à la catastrophe qu’a représenté l’épidémie de coronavirus pour l’économie mondiale. Alors que leur groupe s’enfonçait dans le rouge, les dirigeants de Tiffany n’ont, semble-t-il, pas pris la mesure du cataclysme en cours – ou, ce qui est encore plus probable et condamnable, ont fait comme si de rien n’était – business as usual, en somme. Au contraire, de très nombreuses entreprises dans le monde, dont LVMH, le conseil d’administration et les managers du joailler ont ainsi maintenu, lors du premier trimestre de l’année, le versement de 70 millions de dollars de dividendes à leurs actionnaires ; ils ont fait de même au terme du deuxième trimestre ; et ont également maintenu, contre toute décence, leurs rémunérations, bonus et jetons de présence.

Ce courrier de Jean-Yves le Drian qui pourrait faire basculer le tribunal

Le tout, financé par un recours à la dette, qui a augmenté de 300 millions de dollars, et ce alors que l’entreprise accusait dans le même temps une perte opérationnelle de 105 millions de dollars. Rien d’étonnant, dans ces conditions, à ce que LVMH reproche aux dirigeants de Tiffany « la médiocrité de leur management pendant la crise, lequel a principalement consisté à creuser les pertes et accroître les dettes au détriment de l’intérêt de la société ». En d’autres termes, les patrons et actionnaires du bijoutier américain ont continué de se remplir les poches aux frais du groupe français, en misant sans doute sur la bonne santé financière de celui-ci pour éponger leur soif de profit et leurs dérives.

Une provocation pour Bernard Arnault, qui ne digère pas que les dirigeants de Tiffany puissent si aisément penser ainsi échapper à leurs – lourdes – responsabilités. Le milliardaire français est d’autant plus remonté qu’il n’a cessé d’oeuvrer dans l’intérêt du rapprochement des deux groupes, LVMH ayant, pendant que Tiffany coulait, obtenu huit des dix autorisations antitrust requises par les diverses autorités de contrôle. Le leader mondial du luxe a également reçu une lettre officielle du ministre des Affaires étrangères, Jean-Yves le Drian, l’enjoignant de reporter le rachat de Tiffany au 6 janvier 2021, en raison des tensions commerciales et fiscales pesant entre Paris et Washington. Un document qui rend caduque la deadline du 24 novembre, et que les avocats de LVMH ne manqueront pas de faire valoir devant les juges du Delaware.

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