Pour revivre après la Covid, il faudra des entrepreneurs !

Par Yves Martin-Laval, Associé-Gérant d’Op’n Dev Conseil & Formation

Tribune. La logique de l’Etat n’est pas celle de l’Entreprise. Face à Covid, pour préserver nos santés, il a choisi de sacrifier l’économie. Il a déversé énormément d’argent pour nous adoucir le choc tandis que les faillites vont s’accumuler. Demain, qui va rembourser ? Avec quoi ? Avec les impôts et taxes prélevés sur la richesse créées par les entreprises ? Par la croissance ? Mais s’il n’y a plus d’entrepreneurs ?

Pour nous sortir au mieux de la crise Covid, que pouvons-nous tirer de l’observation parallèle des comportements de l’Etat et des entreprises ?

S’il y avait dans le monde des entreprises quelques parallèles dont les gouvernants et l’Etat pourraient tirer profit à notre bénéfice à ce sujet, j’aurais certainement tort de le leur taire, n’est-ce pas ? Même s’il n’est pas sûr qu’ils me lisent,

Tiens, par exemple, l’entreprise qui emprunte, on ne lui prête guère que pour investir ; la pratique de joindre les deux bouts à crédit est monnaie courante pour l’Etat. Il vient donc de l’étendre aux entreprises pour les aider à faire face aux conséquences de Covid. L’Etat sait-il qu’il leur faudra un surcroit de C.A. pour qu’elles remboursent ?

« Chacun son métier, les vaches seront bien gardées » ! J’entends bien. Mais est-ce pour autant que je dois m’interdire de réfléchir à ce que devront faire le gouvernement, l’Etat et les collectivités au motif que mon métier n’est pas « Politique » mais « Conseil en stratégies de croissance pour les entreprises » ?

Peut-être bien. Je vais me concentrer sur cette question de ce que NOUS, entrepreneurs qui réussissons, devrons prochainement faire ET ne pas faire, après cette crise.

Penser solidaire

« Think Global, act local », vous connaissez ?

La Covid est mondiale, pourtant chaque nation agit à son niveau, « local ». Actions parfois coordonnées entre pays voisins, inspirées ou pas par les recommandations et le plan stratégique « global » de l’OMS. Chez nous, et peut-être ailleurs, les élus voudraient prendre des décisions à LEUR niveau micro-local. Chaque collectivité souligne ses propres efforts et renvoie la balle à l’Etat… comme pour le RSA qui explose !

Ainsi, toutes les « grandes entreprises », multinationales ou pas, connaissent ces questions de baronnies, ces disputes sur la rentabilité intrinsèque de tel centre de profits, plombée par des dépenses contraintes parachutées d’en haut. Elles les dépassent parfois, avec de la pédagogie, de la transparence financière. Celles qui s’en défont s’en sortent mieux. L’esprit d’équipe, je crois.

Peut-être peut-on parler là de solidarités. Pas très loin de cette fraternité inscrite au fronton de nos bâtiments publics.

L’œuf des pigeons

Pour Covid, rien que chez nous en France, la somme est colossale. Hier encore, on s’inquiétait d’une promesse à 15 milliards pour répondre aux gilets jaunes. Demain, c’est en centaines de milliards qu’il faudra faire un chèque, pour le remboursement futur de ces sommes. Comment allons-nous, l’Etat en notre nom, rembourser tout cela ?

Des politiques nous donnent déjà la réponse. Ici le write-off complaisant d’une extrême populiste, là éviter le défaut en étalant les paiements sur 40 ans, propice aux générations actuelles, au détriment de nos enfants.

Par le passé, des banques, cédant aux ambitions de quelques-uns de leurs dirigeants, avaient joué gros sans crainte parce que « too big to fail ». Effectivement, l’Etat les a secourues. On aimerait que soit venu aujourd’hui le temps de la solidarité réciproque…

Que les créanciers aillent se faire voir, disent les entreprises acculées, on ne tond pas un œuf… Et de se mettre sous la protection de la loi sur les faillites.

Euh, les entreprises les plus grandes peut-être, mais les autres ?

Tous les patrons propriétaires et cautions de leur entreprise vous le diront : la vie d’œuf n’est pas une vie, c’est fragile, un œuf, et la vie ne commence que quand on en sort. La liquidation débranche la personne morale et laisse les « vraies » personnes dans la mouise. Certains tombent dans une irrémédiable pauvreté, la plupart ne s’en relèvent pas. Quant à recommencer, hélas, défaillance devient irrémédiablement défiance.

Et c’est exactement ce qui va arriver demain avec les conséquences de la lutte anti-Covid.

La poule aux œufs d’or

En fait, c’est l’Etat français qui paiera. Soit directement, soit comme garant, ou via l’Europe. Sinon ? La liquidation de l’Etat n’est pas une option : ceux qui la revendiquent se précipiteraient pour en reconstruire un ! Et ce sera nous, « les gens », qui paierions les pots cassés. Nous subirions le régime sec du FMI. Davantage de fiscalité, moins de prestations, et l’excédent retourne aux prêteurs.

A dire vrai, ce que fera l’Etat, ce sera un choix politique. Ce qui m’intéresse ici, c’est ce que NOUS devrons faire pour payer l’addition.

Car, peu importe combien ou quand, la question, c’est « avec quoi ? ».

Du point de vue des gouvernants, la dette Covid est répartie entre les budgets de l’Etat, des collectivités et de la Sécu. Pour elle, ce sont les prélèvements sociaux sur les entreprises (2/3 sur les salaires, 1/3 sur la CSG). Un 4ème tiers, pour éponger le pastis, sera voté bientôt sur les complémentaires santé.

Pour l’Etat, 95% viennent des recettes fiscales. Une part assise sur la consommation, une sur les revenus, et une sur la propriété. Un tiers du total va aux collectivités qui y ajoutent leurs propres recettes fiscales. La sécu, l’Etat et les collectives ont aussi recours à l’emprunt. Cette ressource se tarit si on ne la rembourse pas… donc c’est de la fiscalité différée.

Peu importe la répartition entre ménages et entreprises : l’argent des ménages vient de leurs revenus, qui viennent, en dernier ressort, d’une entreprise qui a versé des salaires ou payé des impôts & taxes à l’Etat, qui versera des salaires.

Tourne vire comme tu veux, ce que je comprends, c’est que tu touches un revenu, l’Etat prend sa dime ; tu le dépenses, il retouche ; et ce que tu gardes, il touchera aussi dessus, soit parce que, crise oblige, tu le dépenseras, soit parce que tu le transfèreras tôt ou tard (vente, don ou décès).

Donc, à la question « avec quoi ? », la réponse est :

  • Avec l’argent que les entreprises distribueront (au futur)

ou bien

  • Avec l’argent prélevé sur le capital accumulé (au passé) grâce à ce que les entreprises ont distribué jusqu’au démarrage de cette triste affaire.

Pour rembourser demain, il faut donc des entreprises.

Travaillez, prenez de la peine

Or, entreprises, commerçants, indépendants sont à la ramasse. Il y a l’urgence immédiate. Faire réussir ceux qui, ayant osé hier, pourraient échouer.

Cascades de faillites en prévision… Disparitions d’entreprises, ET destruction nette du potentiel entrepreneurial. Ceux qui tomberont seront rincés, zéro ressources pour redémarrer. C’est l’urgence de demain matin : faire rebondir à moindre mal ceux qui ont échoué.

Quant à ceux qui avaient envie de créer… (14% des gens), un quart seulement (3%) osait. En restera-t-il ? Pour que le tissu économique se ré-étoffe et pour que la dette Covid puisse être honorée un jour avec la richesse créée par des entreprises, il faut s’atteler dès maintenant à créer le vivier entrepreneurial de la France d’après-demain. C’est peut-être moins urgent, mais c’est certainement le plus important. Parce que c’est le processus le plus long.

CQFD !

Que fait l’Entreprise quand elle pressent une pénurie de main d’œuvre ici ? Elle fait venir des bras d’ailleurs. S’il lui faut des cerveaux, elle rend son package salarial attractif et débauche chez les voisins. Les plus futées forment à tour de bras, font monter par promotion interne, repensent leurs manières d’entreprendre, en collaboratif, en mode projet, et que sais-je.

On va manquer d’entrepreneurs entreprenants, dirait-on…

Doit-on compter exclusivement sur le gouvernement, l’Etat et les collectivités pour y « remerdier » ?

Plutôt sur chacun d’entre nous, à son niveau de prendre sa part. Comment ?

Changer de paradigme

Attention, hier encore, il était de bon ton de proclamer la liberté d’entreprendre. Les entrepreneurs et leurs élites, ceux qui réussissent superbement, cultivaient un certain darwinisme. Le marché fera le tri.

Certes, depuis 20 ans, à la suite du Réseau M né au Quebec, les mentors montrent une autre voie. Il va falloir faire davantage. Pour une révision drastique de ce fatalisme de mauvais aloi, adoptons l’approche pépiniériste : cultivons tous ceux qui osent avoir envie ! Donnons-leur, à TOUS, des tuteurs (le mentorat), de l’engrais (des fonds) et des nutriments (des compétences).

Impossible ? Pas du tout, un changement de comportements conduira à cette attitude nouvelle, qui leur offrira un terrain favorable.

La formation est un début. Les chambres des métiers et de l’artisanat imposent à chaque créateur une formation minimale avant tout démarrage. Pourquoi pas les CCI demain ?

Les grands groupes pourraient prendre leur part. Ouvrir des opportunités, accorder des rendez-vous à brève échéance. Avec solidarité et bienveillance, cultiver l’objectif de faire éclore ces fleurs par le partenariat, et non de s’en approprier les fruits par la négociation.

Des fonds d’investissement qui décideraient d’allouer une grosse part de leurs ressources temps et argent à l’amorçage s’obligeraient ainsi à créer l’écosystème pertinent pour la réussite des jeunes pousses : conseils, alliances, outils financiers, visibilité, débouchés croisés. Qui sait si des souscripteurs ne l’attendent pas, comme pour les fonds à impact.

Tous ces clubs de Business-Angels qui font payé le seul fait de leur soumettre un projet pourraient reverser leurs gains illégitimes à ceux qui œuvrent à construire leur deal flow : les Moovjee, 100000 entrepreneurs, etc.

Chats échaudés craignent l’eau froide

Et pour finir ce dernier exemple auquel je tiens le plus.

Des associations et des collectivités organisent des concours de start-up. Leur emboitant le pas, de très grandes entreprises (Société Générale, La Poste, EDF, CIC,…), organisent les leurs. Ils y gagnent un bénéfice d’image pour elles-mêmes, et des miettes des ressources de leurs partenaires saupoudrées sur quelques lauréats.

Mais la réalité, c’était des centaines d’heures de travail focalisées inutilement au lieu de penser clients. Et tous ces espoirs déçus remplis d’amertume. Chats échaudés…

La prochaine fois, chères très grandes entreprises, très chers sponsors, n’offrez pas UN prix, offrez EN PLUS à CHAQUE porteur de projet de l’épauler par un mécénat interne !

L’objectif de vos concours sera alors de mobiliser les intelligences de tous vos collaborateurs, pour qu’ils trouvent comment faire, avec les ressources de votre grande entreprise (compétences / expertises/ financières), pour que chaque audacieux qui se lance réussisse. Quitte à faire pivoter dans l’œuf les projets trop utopiques ou trop en avance.

L’heure n’est plus aux concours dispendieux ?

Soit… Mais vous, Danone, et vous, Auchan, et vous encore, qui allez licencier, c’est aussi l’occasion de de façonner maintenant l’extrapreneuriat de vos « sortants » : à l’instar de votre intrapreneuriat, mécénez-les ! Que vos audacieux qui se lanceront soient soutenus, épaulés, cocoonés, mentorés.

On me dira que l’assistanat ne fait pas des entrepreneurs, que l’esprit entrepreneurial, c’est le risque, l’initiative, la conviction, la pugnacité… je répondrais « on ne nait pas entrepreneur, on le devient ».

Yves Martin-Laval, Associé-Gérant d’Op’n Dev Conseil & Formation

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