Sébastien Lecornu - Ministre des Armées © Ministère des armées

Par Rémy Thannberger*

Tribune. Depuis près une dizaine d’années et notamment sous l’impulsion de l’ancien ministre du Redressement productif et de l’Economie Arnaud Montebourg, le « made in France » et plus généralement la ré-industrialisation, sont devenus des sujets prégnants du débat public.

À juste titre.

La conscience collective des dépendances du pays et de l’état d’une industrie qui ne représente plus qu’un gros 10 % de notre PIB, a pris toute sa dimension lors de crise du Covid 19 (qui ne se souvient pas des pénuries de masques ou de paracetamol, quasi-exclusivement produits en Asie ?) et elle est sans doute entrain d’atteindre son paroxysme à l’aune de la crise ukrainienne.

Pourtant, en dépit d’un certain engouement pour les produits fabriqués en France, les labels et la multiplication des initiatives d’entrepreneurs de tous secteurs, le neo-militantisme (mieux vaut tard que jamais) de certaines édiles et le soutien récent des pouvoirs publics, tous animés par la volonté sincère de relocaliser davantage nos productions, à commencer par les plus essentielles, les résultats demeurent encore par trop modestes. Et le déficit abyssal de notre commerce extérieur, en dit long sur notre compétitivité.

Or nous savons tous que nous ne résoudrons aucun des maux qui affectent durement notre pays et remettent en question jusqu’aux fondements de notre pacte social, sans un redressement vigoureux et durable de notre appareil productif.

Si ce constat sans appel s’impose, il est toutefois un secteur industriel, au sens le plus complet du terme, qui résiste toujours et encore, de manière assez exemplaire, à ces tendances négatives : notre industrie de la défense.

En effet, avec ses 250.000 emplois, ses 30 milliards de chiffre d’affaires, ses performances à l’export (autour de 10 milliards), notre industrie de défense a tout pour servir de catalyseur de notre reconquête industrielle, grâce à l’étendue inouïe de ses savoir-faire, des plus rustiques et anciens aux plus sophistiqués, et par la variété des entreprises qui constituent ce que les initiés appellent la BITD (Base industrielle et technologue de défense), notamment ses start-up, Pme et ETI.

Le climat géopolitique actuel offre sans aucun doute une opportunité supplémentaire de renforcer ce rôle moteur, non seulement parce que notre souveraineté l’exige et qu’il y va de notre rang sur la scène diplomatique mondiale, mais également pour de pures raisons économiques.

Nos voisins allemands (dont l’industrie représente 20 % du PIB) ne s’y sont pas trompés en décidant dès les premières semaines du conflit ukrainien, l’octroi d’une enveloppe de 100 milliards d’euros (!)  destinée à combler les lacunes capacitaires de leur forces armées. Ils savent qu’une grande partie de ce montant considérable, bénéficiera directement à leur champions industriels nationaux du secteur. Une manne bienvenue en ces temps économiques incertains.

La France va devoir lui emboîter le pas et si elle ne manque pas d’atouts pour le faire, elle ne va pas seulement devoir accentuer son avance en matière d’innovation ; il lui faudra également protéger davantage ses savoir-faire et parfois, dans certains domaines critiques, les reconstituer, afin de se prémunir de toute dépendance.

On le dira jamais assez : les pertes de savoir-faire, ne sont pas seulement irréversibles, mais elles sont surtout contagieuses !

Et puisque la singularité de l’industrie de la défense, permet sans doute plus que tout autre domaine, de faire valoir la préférence nationale ; alors profitons-en pour pousser nos avantages !

C’est notre industrie, notre économie dans son ensemble et nos concitoyens qui seront bénéficiaires directement de ce ruissellement, car l’industrie de défense est en effet un levier incomparable de progrès techniques et d’innovation duale.

Au cœur de ce changement de paradigme, la commande publique sera sans doute plus qu’à aucun autre moment, au cœur de la stratégie, et le rôle de la Direction générale de l’armement sera déterminant. Non seulement pour contribuer à ce que le pays reste dans la course, comme on vient de le souligner, mais pour faire de l’industrie de la défense, le moteur de la réindustrialisation du pays dans son ensemble.

De ce point de vue, la récente nomination d’Emmanuel Chiva à la tête de cette l’institution sans équivalent dans le monde, après avoir brillamment mis sur orbite l’Agence d’innovation de défense, par ailleurs normalien, officier de réserve, mais également doté d’une expérience d’entrepreneur et d’industriel au contact des réalités concrètes, sera certainement un atout.

Mais parce que l’Etat, dans l’état de nos finances publiques, ne pourra pas tout, tout seul, et qu’il faudra privilégier d’avantage encore, l’investissement dans la durée aux dépenses de fonctionnement, il nous faudra être plus ardents que jamais et multiplier en les diversifiants davantage, les coopérations bilatérales.

Enfin, il faudra sans doute mobiliser davantage l’abondante épargne des français, en les incitants à financer directement de grands programmes (via l’émission d’emprunts d’Etat ?) et en les invitant davantage à investir dans les entreprises de notre puissante BITD et notamment nos start-up, PME et ETI indépendantes, que l’on espère plus nombreuses à rejoindre les marchés financiers et à se coter sur Euronext.

Alors, disposant de ces moyens, nous pourrons espérer enrayer notre déclin industriel et notre déclassement annoncés, car dans ce domaine comme dans d’autres, « là où il y a une volonté, il y a un chemin. ».

Notre pays mérite que nous le trouvions.

*Rémy Thannberger est avocat et ancien président de Manurhin, auditeur de l’IHEDN, Rémy Thannberger est un spécialiste des questions d’armement et d’économie de la défense. Il conseille plusieurs groupes industriels européens du secteur.

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