La chronique économique hebdomadaire de Bernard CHAUSSEGROS

Monsieur le Président Poutine,

Il me faut, manifestement, donner une suite à ma « Lettre au Président Poutine » publiée aux premiers jours du conflit en Ukraine ! Vous ne semblez pas en avoir tiré d’enseignements quant au regard que le monde entier porte, d’une part sur votre peuple, et d’autre part sur votre comportement de chef d’État. À moins bien-sûr que vous n’ayez pas eu connaissance de cet écrit, qu’il ne vous soit pas parvenu ou que, comme le pensent certains commentateurs, vous ne soyez enfermé dans une bulle qui filtre toute analyse critique.

La folie meurtrière et génocidaire n’a aucune raison d’être sur notre continent en ce début de XXIème siècle ! Cette guerre fratricide, aussi paranoïaque qu’inutile, n’aura pour résultat que ruines et désolation. La vie de tous les Européens sera bouleversée à jamais par les conséquences multiples de cette monstruosité.

Des leçons de tous ordres devront être tirées de ce qui s’est passé, mais aussi de ce qui a permis un tel chaos !

Les Nations ont longtemps vécu repliées sur elles-mêmes, sur leurs traditions, leurs savoirs-faires et leur histoire. Les relations aux autres étaient fondées sur la confrontation entre forts et faibles, entre dominants et dominés, entre riches et pauvres. L’histoire des civilisations a, depuis des temps immémoriaux, balancé entre haine et amour. Bien-sûr, il y a eu très tôt dans l’ère moderne, un développement des échanges intellectuels, artistiques et commerciaux entre les peuples, mais la règle non écrite était : « chacun chez soi » !

En réponse aux cruautés et aux génocides de la seconde guerre mondiale, les nations, à tout le moins celles de la vieille Europe, ont cru pouvoir développer des utopies humanistes et les faire vivre au sein d’une communauté de plus en plus large. Mais si les projets avaient été fondés en apparence sur des engagements pacifistes et respectueux de la vie humaine, les objectifs étaient largement fondés sur les intérêts économiques des nations les plus puissantes, comme d’ailleurs le signifiait particulièrement bien son intitulé initial : « Communauté Économique Européenne ». Les intellectuels, les artistes et les philosophes rêvaient en humanistes, les capitalistes et les politiques agissaient en économistes en ne cherchant qu’à maximiser leurs profits. Et face à ce monde libéral, derrière le Rideau de fer, l’Union soviétique portait une utopie communiste qu’elle a longtemps imposée en recourant à des épurations, des éliminations physiques et en envoyant ses opposants au « goulag ».

En Europe occidentale, les rêves libéraux ont donné naissance à une société de consommation, cette dernière étant au sens de Keynes l’outil du développement et de la croissance, et, par effet de conséquence, ils ont engendré la mondialisation de l’économie. Dans une analyse purement intellectuelle de la question, on pourrait adhérer à l’idée que cette transformation du monde morcelé en un village planétaire, aidé en cela par le développement progressif des technologies de l’information et de la communication, était et demeure un beau « challenge » humaniste.

Et en fin de compte, cette mondialisation s’est étendue, comme son nom l’illustre, à l’ensemble des pays du monde, qu’il s’agisse de démocraties ou de régimes totalitaires. Car nous sommes bien tous convaincus qu’intellectuellement, c’était une option nécessaire pour mettre fin à des siècles d’hostilités réciproques. Comme nous sommes d’ailleurs convaincus qu’économiquement, tout a parfaitement « fonctionné ».

On pouvait se dire que si les différentes nations devenaient totalement interdépendantes, l’intérêt commun annihilerait toute envie des uns ou des autres d’entrer en conflit pour des raisons stupides et inutiles. Et l’on peut affirmer que cette situation n’est pas gênante en soi, tant que l’objectif commun est juste et honnête et que l’entente règne entre les peuples. Mais aucun système n’étant parfait, une telle entente, un tel « contrat », peut receler des lignes de fracture si les engagements s’avèrent déloyaux. Tout peut alors exploser au moindre désaccord.

L’une des caractéristiques de la mondialisation aura été de « spécialiser » les pays sur des activités à forte plus-value, en fonction de leurs richesses naturelles, de leur savoirs-faires ou du niveau de leurs coûts de fabrication (énergie et main d’œuvre). La logique de partage entre les différents pays d’une communauté comme l’Union Européenne, ou de celle plus vaste du « village planétaire » est exigeante, chacun perdant son indépendance initiale et devenant progressivement tributaire d’un enjeu commun.

On a ainsi choisi, pour ne pas dire « imposé » aux pays à faible niveau de vie la mission de produire les biens dont la fabrication exige beaucoup de main d’œuvre, comme l’industrie textile ou la sidérurgie par exemple, car elle y est moins chère. On a abandonné aux pays pauvres les rôles les plus ingrats, comme la destruction des navires obsolètes, le recyclage des métaux, le traitement des déchets les plus sales. Et on a attribué les productions à forte valeur ajoutée aux pays les plus développés. Parallèlement, toutefois, il a fallu se rendre compte qu’on était obligés de subir la prépondérance des pays dont le sous-sol regorge de matières premières comme les hydrocarbures, les minerais et les métaux rares. Et enfin, on s’est rendu compte, un peu tard, que pour faire fonctionner ce commerce à l’échelle internationale, on devait faire face à des coûts de transport faramineux, car liés aux coûts des énergies sur lesquels nous n’avions plus aucune maîtrise.

Ne devrait-on pas d’ailleurs d’évoquer la « folie » de ce monde du transport ? Pour caricaturer, on pourrait « réduire » le fonctionnement de l’économie mondiale à celui d’une vaste entreprise de transport. Vu de l’espace, notre monde est sillonné de trains et de camions qui circulent en tous sens, nos mers et océans de porte-conteneurs qui naviguent d’un continent à l’autre et notre ciel de milliers d’avions qui se croisent à chaque seconde à des altitudes différentes. Visualiser les écrans radars des aiguilleurs du ciel a de quoi donner le vertige, tant la machinerie parait infernale ! En fait, l’économie mondiale repose d’abord et avant tout sur le transport, que ce soit pour les marchandises de toute nature ou pour les êtres humains en voyage d’affaires ou de loisirs.

Il suffit donc d’un rien, d’un tout petit grain de sable pour que cette belle mécanique se dérègle et pour que cette harmonie radieuse s’évanouisse. Les déplacements, et donc les transports, sont ce qui caractérise le mieux la vie moderne. D’ailleurs, il suffit de se pencher sur un secteur quelconque pour constater qu’ils représentent une part importante du coût des produits ou des services. Comme ils sont tributaires du coût de l’énergie, n’importe quelle crise ayant une incidence, même minime, sur leur coût ou sur leurs délais d’approvisionnent, peut ralentir ou bloquer totalement l’économie globale. La production et le commerce de l’énergie est un secteur économique qui génère d’immenses profits et qui connait à la fois une forte intermédiation et une fiscalisation vorace. Est-il besoin de rappeler que, juste avant la guerre en Ukraine, les taxes sur les carburants, versées à l’État, représentent plus de 60 % du prix payé à la pompe par les consommateurs.

Par conséquent, tributaire des états d’âme des producteurs, des calculs des intermédiaires, des rumeurs des revendeurs, des paniques des marchés à terme et de l’appétit certain des gouvernements, il est donc quasiment impossible de réguler ou de contrôler le prix de l’énergie.

 Or, la moindre variation de ce coût pour les entreprises ou les ménages, derniers maillons de la chaîne, induit un accroissement des charges et, de facto, une baisse du pouvoir d’achat global. Rappelons qu’actuellement, le renchérissement du coût des carburants est à même de remettre en cause la pérennité de certaines activités, au point que nombreux sont les agriculteurs, les marins ou les artisans qui préfèrent cesser leur activité en l’absence de rentabilité, et que des particuliers, dans les cas extrêmes, n’ont même plus les moyens de s’approvisionner en fuel pour le chauffage ou en essence pour leur véhicule.

Notre monde utopiste, rêvant d’une plus grande humanité est un colosse aux pieds d’argile. On ne peut que constater sa grande fragilité, ce qui tend à démontrer qu’il n’a pas été bâti sur des valeurs humaines. Il est donc en train d’exploser. Conceptualisé dans des écrits d’une autre époque, le capitalisme libéral, tout comme le communisme totalitaire, ne sont pas des systèmes d’organisation économique et sociale adaptés à un monde qui a technologiquement progressé depuis la fin de la seconde guerre mondiale.

Tout était contenu en germes dans le système économique pensé par John Maynard Keynes et qui s’est imposé comme le garant du capitalisme. Depuis des décennies maintenant, ceux qui voulaient définir le devenir de notre monde autrement qu’en termes de profit, ont tiré le signal d’alarme. Nos sociétés démocratiques sont parfaitement inégalitaires. Mais ce serait avoir une fausse idée de la question que de dénoncer l’injuste répartition des richesses. Ce qu’il faut dénoncer, car ils détruisent profondément notre « village planétaire », ce sont les « profits abusifs » réalisés par ceux qui font « travailler » l’argent et ne font que spéculer sur les marchés financiers, au détriment de ceux qui, seuls, portent à bout de bras la valeur « travail » et surtout la vraie création de richesse.

Les grands débats des années 60/70 entre patrons et ouvriers sont bien dépassés ! La lutte des classes n’est plus d’actualité. La situation est formidablement plus grave et, ne nous berçons plus d’illusions, les démocraties occidentales, et la France en particulier, sont dans une situation économique et sociale alarmante. Ainsi que je l’évoquais dans un récent article, aucun dirigeant d’entreprise, même le plus exceptionnel, ne l’est à ce point qu’il faille lui verser un salaire égal à 400 à 500 fois celui du salarié moyen, ratio qui semble bien éloigné de celui que prônait Henry FORD à l’aube du capitalisme. Tout cela est parfaitement déraisonnable et nourrit la rancœur et la haine.

Monsieur le Président Poutine,

Tout le monde glose sur l’attitude des oligarques russes qui sont désormais devenus les archétypes du profiteur qui s’enrichit sur le dos du peuple. Vous êtes vous-même l’héritier du système communiste, qui tout en se justifiant par la lutte des classes et pour une société égalitariste durant le siècle qui vient de s’écouler, a engendré une société où le peuple est plongé dans la misère. Face à la dure réalité des couches laborieuses, la nomenklatura dont vous faites partie est excessivement riche. Vous affirmez que votre action politique a permis à tous les Russes de manger du bortsch, mais on pourrait douter de la qualité de la viande qu’ils peuvent acheter. Pendant ce temps, vous n’en finissez pas de faire construire sur la mer Noire, au Cap Idokopas, une villa de 17.691 m2 disposant, entre autres, d’une orangerie de 2.500 m2, de deux héliports, d’une patinoire souterraine permettant de jouer au hockey sur glace, d’une piscine, d’un théâtre, d’une centrale électrique et de bâtiments pour le personnel de service, le tout sur une propriété de 7.000 hectares. S’agissant d’un ancien fonctionnaire, né à Léningrad, dans une famille ouvrière d’origine ukrainienne, on peut légitimement s’interroger sur provenance de votre fortune ! En réalité, rien n’a changé en Russie depuis l’époque des tsars ! Il y a le peuple, les moujiks, les serfs, et tous ceux dont vous, qui se sont enrichis au détriment du bien commun, en prônant des idées révolutionnaires et des réformes sociales.

Que cela vous rassure, vous n’êtes pas le seul héraut qui se recommandent d’un engagement social, mais dont les comportements, dans la réalité, soient contraires à ses « discours ».Ainsi,un candidat à l’élection présidentielle française, qui a crié, haut et fort, que « la République c’est [lui] », et qu’il défendait les opprimés..(Enfin, ceux grâce à qui, il obtient des mandats électoraux qui lui assurent une vie plus que confortable)… ne voyage qu’en Business ou en 1ère classe, car il a mal au dos (sic). C’est un orateur hors pair, un fervent lecteur sans doute, du Corbeau et du Renard..Le peuple est si désabusé qu’il se laisse encore séduire par des promesses…Démagogie quand tu nous tiens !

Mais, vous le savez, le système est le même en Europe occidentale, même si le phénomène de captation des richesses est un peu moins flagrant. Néanmoins, la façon de procéder, en capitalistes, est identique ! Les possesseurs de capital, ceux qui n’ont pas la fibre entreprenariale, créent une valeur, elle est financière. Tout cela en faisant fructifier leur argent, voire même celui des autres par l’entremise des banques, ils ne créent pas de valeur travail et ne contribuent pas au bien commun, à l’enrichissement collectif. C’est même pire, le décalage entre les riches les plus riches et les pauvres les plus misérables ne fait que s’accroître. C’est à croire que la devise de la République française, Liberté, Égalité, Fraternité, ne sont que trois mots creux, sans signification et sans valeur.

Le peuple ne peut pas être libre dès lors qu’il ne dispose pas des moyens financiers suffisants pour lui permettre de faire des choix. La notion d’égalité est hypocritement limitée à la notion juridique contenue dans la Déclaration Universelle des droits de l’Homme : « les citoyens naissent libres et égaux en droit » ou à l’article 1er de la Constitution de 1958 qui : « assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion »…Des mots, rien que des mots..

Quant à la fraternité, notion si difficile à cerner dans un monde matérialiste qui a abandonné toute référence à des valeurs humanistes, elle pourrait se trouver dans l’affirmation d’un principe de bonheur collectif. Mais c’est loin d’être le cas, dans un monde où seuls comptent les profits sans limites de quelques-uns.

La France est un pays de droit, dit-on. L’exercice tranquille de la vie du citoyen en bon père de famille, la sécurité, la protection sociale, les assurances maladie, la qualité des soins médicaux, aides en tous genres octroyées par l’État, tous ces avantages mis à disposition de tous par une organisation étatique cohérente et payés par les l’impôt. Mais force est de constater que la charge de l’impôt pèse avant tout sur les salariés.

Et les avantages que nous procure un État stable, profite à tous les citoyens, qu’ils soient riches ou pauvres. Mais si l’on prend un exemple simple, comme les aides actuellement octroyées pour compenser la hausse du prix des carburants, que signifient 15 centimes de réduction pour un smicard ou pour un milliardaire ? Nos milliardaires profitent de tous les avantages de la société démocratique, certes, mais pour la plupart, à l’inverse des oligarques russes, ils consacrent une part de leur fortune à des actions tendant à préserver notre patrimoine et notre culture..Ils sont aussi, souvent, à l’accompagnement de projets créateurs d’emplois et d’avenir. Cela peut sembler bien peu et ce type d’initiatives mérite sans aucun doute, de se multiplier, on ne peut se projeter dans l’avenir sans une société plus juste et plus équitable..Un élément intangible et intemporel pour rééquilibrer les injustices : Le Travail et sa juste rémunération

Monsieur le Président Poutine,

Les économies libérales, pour ne parler que de notre environnement européen, sont, comme la vôtre, en grande difficulté. Car elles ont perdu leur âme ! Et les citoyens, notamment dans les classes moyennes et dans les classes les plus pauvres, sont parfaitement informés des abus dont ils sont finalement les victimes. Trop de profits illicites échappent à l’impôt, et cela se sait ! A contrario, les chômeurs, les retraités et les salariés ne peuvent pas échapper à l’œil vigilant du fisc, surtout depuis que les impôts sont prélevés à la source.

En France, quoi qu’on en dise, les citoyens sont de mieux en mieux informés et refusent de porter, quasiment seuls, le remboursement de la dette publique. Plusieurs études qui n’ont pas été remises en cause montrent que durant les confinements récents dus à la pandémie de la COVID 19, le nombre de milliardaires a augmenté en France dans une large proportion pour si peu de temps. Ils sont passés de 95 à 109, alors que les classes moyennes, en dépit de certaines aides de l’État, restaient en souffrance. Mais pas sans réactions !

Bien avant la pandémie, tout avait réellement commencé en 2018, avec les manifestations des Gilets Jaunes, ce mouvement de protestation sociale non structuré qui appelait, via les réseaux sociaux, à manifester contre une augmentation nouvelle du prix des carburants automobiles due notamment à la hausse des taxes sur les produits énergétiques (TICPE) imposée par l’État. Aux manifestations et défilés classiques, dans les grandes villes, se sont ajoutées des blocages de routes et de ronds-points. Ces protestations ont mobilisé de nombreux Français, pendant les week-ends durant au moins 35 semaines. Elles ont touché tout le pays et eu très vite comme sujet principal l’amélioration du niveau de vie des classes populaires et moyennes, et le rétablissement de l’Impôt de solidarité sur la fortune (ISF).

Ce mouvement des mécontents se sera finalement éteint, contraint et forcé, dès les premiers signes de la pandémie de la COVID 19 venue de Chine. Les vagues successives de variants ont rapidement contraint le gouvernement, pour des raisons de sécurité sanitaire, à confiner, les citoyens chez eux, et ce à plusieurs reprises, empêchant ainsi, de nombreuses entreprises de fonctionner normalement. Certes l’État a considérablement aggravé la dette publique en faisant voter des mesures de soutien à certaines activités. La dette publique est ainsi passée de 2.258 Mds € en 2017 (98,3% du PIB) à 2.797 Mds € en 2021 (soit 116, 2% du PIB). Toutefois, en dépit de ces mesures, les confinements successifs ont poussé beaucoup d’entreprises à mettre, purement et simplement, un terme à leur activité, sans espoir de reprise ultérieure. Ces dettes devront être remboursées, un jour ou l’autre, et ce sont les générations futures qui auront à en assumer la charge.

La situation sanitaire semblait s’arranger dans les toutes premières semaines de l’année 2022, et la France escomptait un taux de croissance d’au moins 4% de son PIB pour l’année à venir. L’étau se desserrait, mais tout a été remis en cause par votre brutale décision d’envahir l’Ukraine et de provoquer une guerre aux portes de l’UE, guerre qui pourrait, dans le pire des scénarios, déboucher sur un conflit élargi à tout le continent européen, voire sur un conflit mondial, si l’un des pays en présence osait l’utilisation d’armes non conventionnelles.

Monsieur le Président Poutine,

Presqu’un mois après le début du conflit, on peut affirmer que personne n’en sortira vainqueur. Il est possible que votre armée finisse par « écraser » l’Ukraine sous les yeux des pays d’une UE impuissante qui n’ose pas intervenir militairement, mais la Russie sera définitivement affaiblie et ruinée. Les images que votre armée nous offre aujourd’hui ne sont pas celles d’un « combat contre le nazisme », ce sont celles de crimes de guerre, de génocides et de crimes contre l’humanité !

Avant même le début de votre offensive, votre pays se trouvait dans une situation de faiblesse au plan économique, vous nagez dans l’opulence mais votre peuple souffre. La situation n’a cessé d’empirer depuis quinze jours, les prix des produits de base sont en hausse et la population commence à ressentir les effets de la pénurie annoncée. Les médias font état de la fermeture des magasins de plusieurs grandes enseignes européennes ou américaines (MacDo par exemple qui a fermé ses 850 restaurants de Russie). Et en aussi peu de temps, le rouble a perdu pratiquement 50 % de sa valeur.

On se croirait revenus à l’époque que l’on croyait oubliée de la guerre froide et du rideau de fer. Parallèlement aux sanctions économiques et financières imposées à votre pays, les plateformes bancaires Visa MasterCard et PayPal ont bloqué leurs services auprès des banques russes, de même que le système d’échange bancaire Swift a exclu les plus grandes banques russes de son organisation.

Comment la Russie pourra-t-elle s’en sortir désormais ? Certains pensent que vous-mêmes et vos proches pourriez créer ou recourir à des cryptomonnaies et croient qu’il s’agit d’une hypothèse envisageable. C’est la raison pour laquelle les administrations européennes spécialisées sont extrêmement vigilantes sur le gel de vos avoirs et de ceux des oligarques russes qui vous financent ou qui vous soutiennent. Encore qu’il ressorte de certaines informations que vous et vos amis pourriez vouloir convertir en bitcoins vos avoirs non encore gelés, et en même temps, tenter de dissimuler un peu plus vos activités dans le Darknet pour échapper à tout contrôle des États.

Certes, vous risquez de mettre votre pays en état de cessation des paiements, bien que vous soyez l’un des principaux producteurs mondiaux de gaz et de pétrole. Mais, vous savez qu’en même temps, et c’est sans doute votre souhait secret, les conséquences du conflit commencent déjà partout dans le monde à se faire sentir. Ils seront donc également néfastes pour les pays occidentaux. Les prix de l’énergie explosent, qu’il s’agisse du pétrole et donc des carburants, du gaz ou de l’électricité. Sans énergie, pas de transport, et sans transport, pas d’activité économique, et sans elle, pas de croissance et donc pas de revenus pour les citoyens !

Les entreprises comme les particuliers vont connaître de grandes difficultés avec, dans tous les domaines, une augmentation du coût de la vie. Du fait de la mondialisation, les relations commerciales sont tellement imbriquées, interpénétrées entre la Russie, l’Ukraine et les pays de l’UE que quasiment toutes les filières de tous les secteurs économiques vont souffrir.

Les augmentations parallèles du prix de nombreux produits sont donc en train d’affoler les marchés. C’est par exemple le cas des céréales, des engrais et des produits phytosanitaires qui vont mettre les agriculteurs français en difficulté, voire les pousser à la faillite. Comme vous le savez, les éleveurs français achètent à l’Ukraine les tourteaux de maïs avec lesquels ils nourrissent leurs porcs et ils se fournissent en produits sanitaires auprès de laboratoires russes.

Cette guerre va en partie ruiner nos économies. Mais si les conséquences risquent d’être dramatiques pour de nombreux pays, elles seront « mortelles » pour la Russie qui n’est, finalement, en dépit de son immense territoire entre Europe et Asie, qu’un « petit » pays sur le plan économique !

En effet, même si elle dispose d’un potentiel important de nuisance, la Russie est « économiquement » fragile ! Son PIB (qui retrace la production annuelle de richesses du pays) est d’environ 1.500 milliards d’euros, chiffre qui correspond à celui de l’Espagne, alors que sa population est trois fois plus importante et que son territoire est 33 fois plus étendu !

Si la Russie peut compter sur son gaz, son pétrole et ses minerais pour rentrer des devises, ces ressources seront tout à fait insuffisantes pour couvrir ses frais fixes (de toutes natures, administratives et militaires principalement), ce qui fait que son économie est d’une particulière fragilité. Certes, elle apparaît, historiquement, et même culturellement, comme l’un des trois ou quatre grands États de la planète. Et pourtant, en 2017 déjà, avec un revenu national brut annuel par habitant de 10.307 $, la Russie se situait, selon la Banque Mondiale, assez loin dans le classement mondial, entre la 55ème et la 60ème place, soit à peu près au niveau du Kazakhstan, et derrière des pays comme la Pologne et la Hongrie, le Costa Rica ou la Croatie.

Tout le monde a compris que l’objectif de l’invasion de l’Ukraine, en dehors de toute justification d’ordre moral voire ésotérique, est simplement de capter un chiffre d’affaires complémentaire de l’ordre de 150 milliards de $, une agriculture prospère connue pour être le « grenier de l’Europe » et des réserves importantes de matières premières.

Si jamais la Russie remporte la guerre, ce ne sera qu’en apparence. Militairement, sa situation n’est pas tenable car elle ne pourra jamais occuper durablement l’intégralité du territoire ukrainien. Économiquement, la Russie sera ruinée, et c’est le peuple russe qui en souffrira le plus, ni vous-même, ni les oligarques milliardaires. Moralement, la Russie sera pour longtemps rejetée au banc d’infamie du monde démocratique européen et mondial, au banc des accusés pour crimes contre l’humanité.

À l’issue de ce conflit aussi criminel qu’inutile que vous avez créé, le monde occidental court le grand risque d’être économiquement affaibli ! Mais tandis que la Russie sera exsangue, l’UE trouvera les ressources nécessaires pour se relever. Pour ne pas parler de la Chine qui en tirera profit !

En conclusion, face à ce péril

Comment alors relancer la machine ? Comment retrouver un équilibre durable ? Comment empêcher, à l’avenir, une telle destruction des équilibres globaux, tant au niveau de la planète qu’au simple niveau européen ?

Les nations de l’UE, seules mais aussi ensemble, devront rapidement définir des axes nouveaux de réflexion, les principes fondamentaux de leur action démocratique. Le malaise exprimé par les citoyens face à l’augmentation récurrente du coût de la vie et à l’aggravation des inégalités, le désarroi de tous ceux que la pandémie de la COVID 19 a touchés depuis mars 2020, et désormais le dégoût qui les submerge en visionnant les images de la guerre en Ukraine, sont autant de signaux qui doivent être pris au sérieux.

En France, tout cela devra inciter le futur président de la République dès le 14 avril prochain, à engager de vraies réformes structurelles, et non pas à se limiter, comme il y a cinq ans, à des mesures favorisant outrageusement les possesseurs de capital. Les enjeux sont ailleurs, si l’on veut la paix sociale et l’adhésion et le respect de tous aux institutions et à ceux qui représentent le peuple.

Une restructuration politique, économique et sociale à l’échelle européenne

Il y a des décennies que l’alliance entre l’Europe et la Russie aurait dû être privilégiée par les décideurs européens, par exemple en profitant de l’arrivée de réformateurs comme Mikhail Gorbatchev. Il conviendra sans doute d’y réfléchir dès la fin de la présidence Poutine, et donc très vite afin de ne plus maintenir la Russie à l’écart de l’Europe. Des coopérations existent déjà entre Russes et Français dans le domaine spatial et on sait bien quel passé historique et culturel lie la Russie ancienne et la France.

Comme je l’écrivais dans mon précédent courrier, il y a deux semaines, il est encore temps de rétablir un équilibre logique. L’Europe ainsi élargie disposerait d’une véritable identité. Et d’une grande force ! L’ensemble de cette Europe de l’Atlantique à l’Oural représenterait environ 600 millions de citoyens dont les origines sont proches et dont les peuples ont des cultures et des histoires qui s’entremêlent depuis plus d’un millénaire.

L’Europe se positionnerait ainsi en interlocuteur sérieux entre les USA qui ont à peine plus de deux siècles d’existence et ne comptent que 350 millions d’habitants et la Chine, certes plus peuplée avec 1 milliard et demi d’habitants.

Mais pour cela, il faut que la Russie change ses dirigeants et implique ses oligarques !

Une nouvelle indépendance énergétique

L’Europe, emmenée par les pays fondateurs et les plus puissants de l’UE, à commencer par la France qui en détient la technologie, doit poursuivre dans le développement et le recours à l’énergie nucléaire, dans des centrales hautement sécurisées et consacrer des budgets importants à la recherche de nouvelles sources d’énergies (solaire ou marine, technologie de l’hydrogène, développement des solutions vertes et écologiques, etc.).

L’interdépendance voulue comme gage de fraternité entre les peuples ne doit pas déboucher sur la prise en otage de nos économies par les fournisseurs d’énergie fossile, dont l’utilisation est, au demeurant, néfaste au devenir de la planète.

Une stratégie industrielle fondée sur la valeur du travail

À tout le moins au niveau européen, il faut inventer un nouveau capitalisme équitable. La première des actions, dans le cadre de la mondialisation nécessaire, doit redéfinir la notion d’indépendance. À titre d’exemple, l’Europe ne peut pas continuer à se départir de ses compétences traditionnelles en les délocalisant dans des pays à faible coût de main d’œuvre, elle ne doit plus abandonner à d’autres pays certaines productions au risque de se retrouver en pénurie, comme c’est le cas actuellement pour l’acier, le bois ou les semi-conducteurs, ou sous peine de devoir supporter des coûts de transport prohibitifs.

En d’autres termes, le nouveau capitalisme équitable européen ne doit plus fonder son critère de rentabilité sur la maximisation des profits mais sur la juste rémunération du travail.

Une fiscalité plus égalitaire

Par conséquent, la fiscalité doit prendre en compte l’augmentation récurrente du nombre de milliardaires, en France comme en Europe, et amener ces derniers à investir dans la valeur travail une part substantielle de leurs hyper profits. Alors que le monde et l’économie tournait au ralenti depuis près de deux ans, les milliardaires sont devenus encore plus riches et leur nombre ne cesse d’augmenter. Il faut savoir que le patrimoine cumulé des 500 plus grandes fortunes de France a augmenté de 30 % en un an, selon un récent classement et avoisine les 1.000 milliards €.

Si les personnes les plus riches du monde se sont bien sorties de la pandémie de la COVID 19, qu’elles ont même accru leurs patrimoines, les inégalités, elles, se sont aggravées. Si l’on tient à éviter de nouvelles violences sociales, il faudra bien, à termes, taxer la richesse, afin d’éradiquer ce « virus des inégalités » véritable cancer de sociétés occidentales.

Les candidats à l’élection présidentielle française évoquent souvent la réforme de la fiscalité, notamment parce qu’en France, le « mille-feuilles » fiscal résultant de la stratification de nombreuses mini-réformes, est particulièrement indigeste. Il faut aussi lutter contre l’évasion fiscale. Mais cette réforme de la fiscalité, cette clarification, devra obligatoirement inclure un retour à plus de justice dans la taxation des signes extérieurs de la fortune.

En 2018, le président de la République avait souhaité remplacer l’Impôt de solidarité sur la fortune (ISF) décidé en 1989 par l’Impôt sur la fortune immobilière (IFI). Avant cette date, l’ISF concernait les patrimoines supérieurs à 1,3 M€ et était critiqué pour des raisons morales, fiscales ou économiques, l’un de ses inconvénients était que la possession d’un patrimoine fortement valorisé n’était pas nécessairement associée à des revenus permettant de payer l’impôt.

Mais l’IFI n’a pas répondu aux attentes des contribuables. Il s’attaque, en effet, prioritairement aux français des classes moyennes qui ont investi au cours d’une vie, les revenus de leur travail dans l’achat de leur domicile, la « pierre » cette valeur refuge qu’on espère à transmettre à ses enfants. Cet impôt vient se rajouter aux impôts annuels qu’ils sont payés sur leurs revenus, ainsi qu’aux impôts locaux et fonciers liés à leur bien. À l’opposé, l’IFI exclue de l’imposition tout ce qui est marqueur de la richesse des patrimoines, les portefeuilles d’actions, mais aussi les yachts, les chevaux de course, les tableaux de maîtres, etc. Dans un monde en désarroi, face aux ravages causés par l’augmentation du coût de la vie, par les virus, et les horreurs de la guerre en Europe, les citoyens attendent le retour de la justice, et pas simplement l’aumône de celles et ceux, qui sous couvert de causes philanthropiques, s’achètent une bonne conduite.

Bernard Chaussegros

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