« L’économie mondiale n’a pas simplement vacillé, elle a mis un genou à terre… »

Par Bernard Chaussegros, président de Smart Consulting.

Tribune. L’économie mondiale n’a pas simplement vacillé, elle a mis un genou à terre pour la première fois depuis 2009. Les bouleversements dus à la pandémie sont sans précédent. Ils touchent l’économie, mais ont également des impacts sur la société. Oui, cette crise a mis en relief les défaillances sociales et les effets inhérents à l’impact sur nos conditions de vie.

L’OCDE indique dans son dernier rapport que cette pandémie est à l’origine de la plus grave période de contraction économique sur le dernier siècle, soit plus de 5% en 2020 selon la Banque Mondiale. Sur le plan humain, la Covid-19 est responsable de près d’un million de morts pour plus de 31 millions de cas dans le monde. Ces lourdes conséquences, aussi mondiales soient-elles, associées à un confinement strict par lequel bon nombre de pays ont dû passer, ont eu un impact réel sur l’économie de la plupart des pays, peu importe leurs tailles ou richesses respectives. Cette crise a vu baisser le revenu par habitant de manière spectaculaire : -3,6%. Un chiffre impressionnant découlant de l’arrêt du commerce international, la baisse des investissements (locaux ou internationaux), mais aussi de la multiplication des dépenses publiques et privées dans le cadre des plans de relance et de gestion de la crise.

D’après les indicateurs mis en place rapidement, il est souligné que la pandémie tendrait aussi à accélérer les transformations des usages médiatiques ou socio-numériques sans toutefois constituer un bouleversement radical.

Le chaos économique mondial, les fake news, les cercueils stockés dans des gymnases, les visages masqués dans les rues… tous ces évènements ont eu pour conséquence des effets induits sur le psychisme (stress, anxiété de l’isolement, dépressions…) et sur le comportement (surconsommation des technologies d’information et de communication, violences domestiques…) et ce sur l’ensemble des pays concernés par le virus.

L’instabilité et la fragilité du système économique mondial ont été accentués par cette crise de la Covid-19. De la « Trade War » (et le conflit sino-américain de manière générale) aux tensions géopolitiques liées au marché pétrolier, l’économie mondiale était déjà secouée. La crise actuelle l’a « achevée ». Comment ? Effondrement de l’offre et effondrement de la demande. Pourquoi ? D’un côté, de nombreuses usines ont dû fermer et cesser leurs activités entraînant ainsi une réduction massive de la production, et de multiples prestataires de services ont cessé leurs activités. De l’autre, les revenus des ménages ont chuté, tout comme leur consommation qui a suivi cette fâcheuse tendance.


Concernant les sphères financière et bancaire, la situation actuelle nous rappelle celle de la crise de 2007/2008, de par les marchés boursiers en chute et l’explosion de la volatilité des cours, et ce quels que soient les actifs concernés. On ne peut indéfiniment survaloriser l’intermédiation qui ne crée pas de valeur. Nous devons revenir à une économie plus juste et supprimer ces marges « fantômes » qui multiplient le prix par 2 ou par 3 sans justification. Cette instabilité financière et économique se traduit par une certaine incertitude pour les banques : ces dernières verront en effet leurs taux de prêts non-performants pour ceux accordés aux entreprises et aux individuels s’envoler.

De plus, cette crise économique va entraîner la faillite de dizaines de milliers d’entreprises et provoquer ainsi une hausse massive du chômage et par symétrie une baisse du pouvoir d’achat. Ceci nous confirme l’incertitude dans laquelle se trouvent les banques car une grande partie des entreprises (au niveau mondial) ayant dû cesser leurs activités sont des TPE et des PME et ces dernières représentent la majeure partie des prêts accordés…

En outre, les plus grandes puissances telles que les États-Unis, la Chine et la Russie n’ont pas non plus été épargnées. En effet, aux États-Unis le PIB a baissé de 1,3% au premier trimestre puis de 9,5% au second. Tandis que la Chine, touchée par la crise précocement comparativement au reste du monde, a pu endiguer l’épidémie rapidement et donc vu son PIB remonter de 11,5% au second trimestre après une baisse de 10% au premier. Quant à la Russie, elle a eu une contraction de 8,5% au second trimestre, principalement causée par la crise des marchés pétroliers. La tendance se confirme avec le Japon, le Brésil, l’Inde. L’Australie elle-même rentre en récession pour la première fois sur les 30 dernières années.

La situation demeure par contre différente en Afrique, et ce pour plusieurs raisons. Premièrement, la dominance du secteur informel[1]  dans le continent africain est incomparable. Ce dernier représente ainsi 85,8% de la main d’œuvre selon un rapport des Nations Unies. L’impact de la crise sur ce secteur est plus important car les ménages concernés se retrouvent avec des revenus très limités voire nuls. Le secteur informel est, comme nous pouvons le constater, très répandu dans le continent. Il conviendrait donc d’instaurer une meilleure organisation de ce dernier afin d’en améliorer les conditions pour les travailleurs et trouver le bon équilibre. Ensuite, car il existe une forte dépendance de multiples pays africains aux envois de fonds de la diaspora, dont les flux à destination des pays d’Afrique Subsaharienne vont être réduits de 23,1% (soit 37 MM de USD) en 2020. Par conséquent, des millions de ménages en Afrique dépendant quasi-exclusivement de ces envois de fonds provenant de l’étranger se retrouvent dans une extrême pauvreté. Par ailleurs, le continent est importateur net de produits agroalimentaires et plusieurs pays restreignent ces exportations, ce qui pourrait conduire à une dégradation de la situation d’insécurité alimentaire en Afrique dont l’équilibre est déjà altéré. Enfin, bien que le numérique sur le continent ne soit pas encore très développé, nous avons pu constater une consommation plus importante ces derniers mois. C’est un facteur encourageant et une opportunité de croissance majeure particulièrement dans le domaine de la presse et des agences publicitaires tournées encore à ce jour vers le papier. Si l’on y ajoute la rareté ou même l’absence totale de data sur les us et coutumes des individus, alors nous avons là un gisement de richesse et un réel levier de croissance.

La Zone Euro devrait être la plus impactée économiquement par cette crise. La contraction devrait être de près de 8,7% en 2020 selon les prévisions. Si l’on considère seulement l’Union Européenne, la récession prévue en 2020 est de 8,3%. La coordination des pays membres a donc permis la mise en place de mesures sanitaires contre la propagation du virus mais aussi un ensemble d’accompagnements permettant un plan de relance économique sur l’intégralité du territoire européen. Parmi ces contributions, nous retrouvons essentiellement des aides aux entreprises sous la forme de prêts ou de subventions par exemple. De plus, on dénombre de multiples mesures plus spécifiques à certains secteurs en difficulté comme l’hôtellerie, la restauration, le tourisme, le transport, le commerce de détail ainsi que l’évènementiel. Par ailleurs, au sein même de l’UE, nous pouvons constater certaines disparités en termes d’impact. C’est le cas avec le Portugal, l’Italie, l’Espagne et la Grèce dont les économies étaient déjà fragilisées avant la pandémie, et dont les croissances dépendent principalement du tourisme qui est aujourd’hui à l’arrêt.

La France, au même titre que ses voisins européens, connait une période de recul économique majeur, avec un PIB en baisse de 13,8% au deuxième trimestre, soit sa plus forte contraction depuis au moins 1949. Cette crise se ressent aussi dans l’état du marché du travail. Depuis le 1er mars 2020, on dénombre 700 000 nouvelles inscriptions à Pôle Emploi et déjà plus de 400 plans sociaux enregistrés (soit 60% de plus qu’en 2019 sur la même période). Le taux de chômage est actuellement de 7,1% et devrait augmenter à 9,5% d’ici fin 2020. Consécutivement à cela, l’Insee estime le nombre d’emplois détruits dans le secteur privé à près de 600 000. Cette crise de l’emploi s’explique principalement par le recul de multiples secteurs importants tels que le tourisme et le transport : le gouvernement estime ainsi que le tourisme sera impacté d’au moins 30 à 40 MM d’euros, et pour symboliser la crise dans les transports, la SNCF et les transports publics ont enregistré des manques à gagner respectifs de 5 et 4 MM d’euros entre décembre et juin.

Cependant, comme on a pu le constater sur juin 2020, la consommation est en forte hausse et les dépenses des ménages ont été plus élevées qu’avant le début de la crise, toujours selon l’Insee. La consommation constitue donc un élément prometteur et essentiel dans la reprise économique post-crise. La crise, à l’instar des guerres, s’est fait ressentir de manière globalement négative, mais certains secteurs d’activité ont su tirer leur épingle du jeu. Dans cette perspective, les entreprises de la grande distribution ont vu leur chiffre d’affaires augmenter de près de 8% ; la consommation des produits bio et surgelés a également progressé comme le démontrent les ventes de Picard qui ont augmenté de 35%.

Un développement observé également en matière de digital. Par exemple, le temps passé sur des applications a augmenté de 15% en mars, avec en tête de liste le sport et le bien-être ; les réseaux sociaux ont aussi été propulsés par le confinement, Facebook ou TikTok ayant vu leurs nombres d’utilisateurs passer respectivement de 37 à 39 millions ou de près de 4,5 à 13 millions en France en l’espace de neuf mois ; les applications de visioconférence ont connu un franc succès : le nombre de participants par jour de Zoom est passé de 10 à 300 millions entre fin 2019 et août 2020. D’ailleurs, le réseau informatique a été trop largement mis à contribution et a connu quelques problèmes.

En définitive, ces changements socio-économiques brutaux ont pointé la dépendance française aux modes de consommation et de production étrangers ainsi qu’aux usages accrus des technologies de l’information et de communication américaines. Le confinement des français n’a fait que confirmer cette tendance : Google est le leader des moteurs de recherche ; Facebook celui des réseaux sociaux ; Netflix et Disney ceux des plateformes de VOD[2] ; Amazon celui des sites E-commerce et bien plus encore… Cette situation est révélatrice de notre besoin de créer nos propres projets, de développer des champions français, de les soutenir et ainsi réduire cette dépendance aux autres pays. L’idée serait de procéder à un changement radical de notre économie, de se diriger vers un modèle plus humain, plus protecteur et moins destructeur de ressources. En d’autres termes, la France doit se réinventer. Elle a besoin de renouveau et cette crise est l’opportunité de tout remettre à plat dans l’optique de redynamiser la totalité du tissu économique du territoire.

En conclusion, la crise de la Covid-19 a plongé tous les indicateurs économiques dans le rouge, et ce, à l’échelle internationale. Les deux premiers trimestres de l’année de 2020 ont été représentés par des contractions économiques record pour de nombreux pays, aussi puissants soient-ils. Néanmoins, le troisième trimestre serait très rassurant, selon les prévisions de l’Economist Intelligence Unit de Juillet 2020. On prévoit une hausse significative du PIB aux États-Unis alors qu’en Europe, l’Allemagne, l’Italie et la France verraient leurs PIB respectifs augmenter plus modérément. Cependant, il est très difficile de prévoir la durée de la crise ou les conditions de reprise de l’économie mondiale.

Attendons à présent le début de l’année 2021, lorsque les entreprises sans plus aucune perfusion bancaire se retrouveront avec des trésoreries fragilisées ou dans le rouge, pour savoir comment le pays fera face à l’ampleur de la deuxième vague, non pas de Covid-19… mais de faillites.


[1] « Le secteur informel peut se caractériser, d’une façon générale, comme étant constitué d’unités de production qui opèrent typiquement à petite échelle, avec un faible niveau d’organisation, avec peu ou pas de division entre le travail et le capital en tant que facteurs de production (…) » – OCDE, Le système de comptabilité nationale, 1993

[2] Vidéo à la demande



Bernard Chaussegros est l’auteur de COVID-19 : et après ? co-ecrit avec Frédéric Lefebvre (ed. Robert Laffont)
Expert-comptable de formation, Bernard Chaussegros découvre le monde des médias et de l’audiovisuel dans le cadre de ses missions de conseil. Il dirige de nombreuses entreprises du secteur au cours de cette période et devient Président d’Euro Media France en 2011, le leader européen de prestations techniques audiovisuelles.Fort de ses compétences et de sa vision dans cette industrie, il décide en 2013 de créer Smart Consulting.

Il met son expérience, acquise au cours de nombreuses missions opérationnelles, au service de ses clients en France et à l’international.Conscient des évolutions et enjeux du secteur de l’audiovisuel et des médias, il crée en septembre 2017 l’Observatoire de Transformation Audiovisuelle.Par ailleurs, il accompagne le Ministre de la Culture du Sénégal pour les questions liées au numérique ainsi que le Ministre de la Francophonie concernant les questions liées au développement économique.Depuis le 1er janvier 2017, il est également expert judiciaire près la Cour d’Appel de Paris et près les Cours Administratives d’Appel de Paris et Versailles .

Il est auteur de nombreuses publications parues dans Les Echos.fr et La Tribune.fr et ouvrages (Découvrir l’audiovisuel et ses métiers, éditions ESKA, 2008; L’Audiovisuel de A à Z, éditions ESKA, 2011; Les cahiers de l’audiovisuel, Editions M&A, 2017).

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