L’art de diriger

Par Michel Maffesoli

Il est bon qu’en ces temps de productivisme et de rationalisme, exacerbés par leur fin prochaine, un « manager », dûment titré de diplômes attestant sa capacité à se plier aux usages du monde sérieux des managers, n’est-il pas agrégé d’anglais, formé à l’école des Hautes études en santé publique et au Conservatoire national des arts et métiers, passant ses journées à diriger de vraies gens et de vrais établissements de santé, de médico-social, de formation, décide de faire un pas de côté. Heidegger dirait « ein Schritt zurück ».

Rompre avec le progressisme ambiant, les discours pleins d’économicisme et de rationalisme. Rompre aussi, et c’est plus difficile par les temps qui courent, avec le langage codé du management bienveillant, participatif, avec les innombrables chausse-trappes dans lesquels nous emmène, sous prétexte de qualité plutôt que de quantité, d’horizontalité plutôt que de transcendance, un pouvoir libéral aux pratiques qui confinent comme je le disais, il y a plus de quarante ans, au totalitarisme doux.

Dans ce deuxième ouvrage consacré à la fonction de direction, Clément Bosqué utilise la démarche d’Aristote : poser les questions, les poser bellement (kalos aporestai) pour tenter de comprendre un peu la relation qui lie dominants et dominés pour reprendre le mantra des sociologues militants.

Mais justement, le chemin philosophique qu’emprunte Clément Bosqué est particulier : ni sociologique ni psychologique, il ne délivre pas de leçons, il n’apporte pas de conclusion définitive, tout au plus creuse-t-il l’interrogation. Il ne veut pas former les directeurs, même si son ouvrage est nourri d’un séminaire qu’il délivre au CNAM à de jeunes apprentis directeurs, il ne veut pas non plus les conforter dans leur identité et bien sûr il n’est pas là pour dénoncer leur pouvoir et apprendre à leurs subordonnés combien ils sont victimes.

Clément Bosqué fait de la philosophie en ce qu’il ramène des questions concrètes actuelles aux grandes structures anthropologiques. Les petites études de cas qu’il rapporte en sont le témoignage.

Mais pour cela, il écarte les deux attitudes de pensée le plus souvent convoquées dans ces analyses de la pratique de direction. D’une part on l’a dit, la pensée critique et d’autre part on pourrait dire de manière un peu cavalière, une morale éthique. Morale, je l’ai dit souvent renvoyant à un comportement individuel appliquant des lois universelles voire transcendantes. Éthique au contraire liant entre eux les membres d’une communauté donnée dans une pratique aux règles communes. Ethos comme ciment sociétal. Mais bien sûr cette acception quelque peu anarchiste de l’éthique (un ordre sans l’Etat et je dirais immanent, sans transcendance) n’est pas celle des professionnels de l’éthique. Qui, trop souvent, surtout quand ils ne sont pas philosophes, nous livrent des manuels d’éthique qui sont, comme le disait Nietzsche, pure « moraline ».

Bref, Clément Bosqué ne vous emmènera ni dans le confort de la critique, critique du management, critique du pouvoir, dénonciation d’une domination cachée ni dans la rigueur d’un honnête manuel de savoir diriger avec éthique.

Son usage de la philosophie est bien celui d’un « détour », d’un pas de côté. Car s’il cite, abondamment, trop peut-être, mais c’est faute vénielle de jeunesse et d’enthousiasme de lecteur passionné, des philosophes, anciens, Aristote et Platon, classiques, Schopenhauer ou Spinoza, plus proches de nous enfin, tels Bergson, Lévinas, Heidegger, il le fait pour un usage de pensée et non pas par pure érudition académique. « Si nous écartons une pure théorie critique et ne nous satisfaisons pas non plus d’une praxéologie fortifiée à l’éthique, nous visons en revanche une theoria en prise avec la praxis. Hannah Arendt se fixait précisément comme programme de ‘penser ce que nous faisons’. Dans cette perspective la theoria ne serait pas une sorte de savoir constitué flottant au-dessus de la praxis comme « l’Esprit de Dieu porté sur les eaux » dans la Genèse, mais une contemplation des choses, des êtres, des mœurs aussi bien que des idées et des notions dans leur « vérité effective » (P.19 sq).

Je ne peux m’empêcher de renvoyer, même si l’auteur ne le fait pas, à ces quelques notions que j’ai moi-même développées dans plusieurs ouvrages à visée épistémologique : une « raison sensible » plutôt qu’un rationalisme utilitariste, une « contemplation du monde » plutôt qu’une volonté de changer le monde, bref un assentiment à ce qui est. Ce qu’il nomme le cosi e. Non pas les rapports d’autorité ou de pouvoir tels qu’on voudrait qu’ils soient, tels qu’on déplore qu’ils soient, mais tels qu’ils sont.

Et c’est là que Clément Bosqué au fond utilise une méthode phénoménologique. Zu den Sachen selbst (aux choses elles-mêmes) disait Husserl. C’est-à-dire s’intéresser « de fait » à ce qui se passe dans cette relation entre direction et dirigés.

Pour cela Clément Bosqué va utiliser la notion (car ce n’est pas un concept raide et figé) d’attente. « On le voit, la signification de l’attente est double. Éthique : ce que j’attends de l’autre, ce qu’on attend de moi ; métaphysique : j’attends ce qui arrivera au terme d’une durée incertaine. Je ne sais pas très bien ce que j’attends, mon attente est vague, aveugle dit le latin (caeca expectatio). »

Les longs développements convoquant philosophes, romanciers, poètes peuvent paraître à premier abord d’une érudition inutile. Mais elle n’est jamais gratuite. Bien sûr Clément Bosqué formé fondamentalement à l’étude et l’amour de la langue (il est agrégé d’anglais, traducteur lui-même, critique littéraire et bien sûr écrivain) ne manie pas un style de pensée ou d’écriture on dirait anglo-saxon. Il ne va pas droit au but, n’énonce pas la conclusion avant la démonstration. D’ailleurs il démontre peu, se contentant la plupart du temps de « monstrer », de présenter. Cosi e.

On serait donc bien en peine de rattacher l’auteur à un courant managérial voire philosophique. D’une certaine manière il fait son miel de toutes plantes. Et on l’imagine n’en « pensant pas moins » tandis qu’il s’essaye à « faire le directeur ».

L’attente au fond est un chemin et non pas une position. C’est toujours une interrelation. Un lien. « C’est ce phénomène constant et lancinant…que nous souhaitons saisir philosophiquement. Nous formulons l’hypothèse que ces injonctions multiples, ambivalentes et ces situations d’attente aussi vives que vivantes sont nécessaires (c’est-à-dire qu’elles ne cèdent ni ne cessent, ne peuvent pas être évacuées, ne peuvent pas ne pas être) et qu’elles rendent nécessaire à l’aune de la pratique et son cortège d’impuretés, une pensée portant sur la conduite de soi et des autres ». (p. 37).

Les analyses, digressions sur cette attente, sur ce qu’attendent le directeur ou ses subordonnés, ce qu’attend l’institution et ce qu’on en attend, sur comment on attend sont largement explorées dans le premier chapitre, « Les formes élémentaires de l’attente ».

L’attente est immédiatement resituée dans ce jeu de pouvoir, car le manager, ou plutôt le directeur, use du pouvoir. Clément Bosqué n’est pas de ceux qui le nient ou le dénient. Mais l’attente est comme un nuage qui enveloppe directeur et dirigés, et l’oxymore « l’urgence d’attendre » en marque bien la polyphonie. De manière presque « simpliste », Clément Bosqué se résout pourtant à caractériser le « contenu de l’attente », ce qu’on attend d’un directeur : le cadre (qu’il donne le cadre), la confiance (qu’il crée la confiance mutuelle), la considération pour ses troupes et enfin, qu’il fixe un cap. Mais bien sûr ce « fixer le cap » n’a rien à voir avec les modèles mathématiques ou un pseudo scientisme stratégique ou économique. « Celui qui dirige les autres doit-il rendre visible, tangible l’avenir ? Il s’agit de rendre présent le ‘futur’. St Augustin distingue ainsi ‘un souvenir présent des choses passées, une attention présente des choses présentes et une attente présente des choses futures’. Pour St Augustin en effet, l’âme est tendue, entre souvenir et accomplissement. Attendre c’est escompter que l’avenir tiendra les prévisions, prévisions qui sont déjà des promesse -du passé.» (p. 63).

On le voit cette attente est en quelque sorte un lieu de vie autant qu’un passage. C’est je dirais un « lieu qui fait lien ».

Mais, l’attente qu’on a vis-à-vis d’un directeur d’établissement de soin est-il le même que celle vis-à-vis d’un directeur d’usine de boites de petits-pois[1]. C’est l’endroit du livre dans lequel Clément Bosqué s’explique sur un sous-titre de son livre que l’on pourrait trouver un peu usurpé dans une lecture rapide. « Essai sur le management dans le secteur social et médico-social ». Car bien sûr il ne traite pas de la contamination victimaire qui saisit souvent les salariés du social. Alliée d’ailleurs souvent à une sorte d’orgueil arrogant face à ceux qui exercent un métier « purement alimentaire ». Il ne traite pas non plus de la direction technique d’un métier dans lequel les salariés, travailleurs sociaux, soignants se réfugient souvent dans ce qu’ils nomment l’impossible explicitation de la réalité humaine de leur intervention. Il ne traite enfin pas de l’extraordinaire carcan d’injonctions souvent paradoxales dans lequel le directeur est lui-même enserré. Pensons que durant l’épidémie de Covid, les directeurs d’établissements sociaux ou médico-sociaux ont reçu presque quotidiennement divers protocoles et circulaires destinées à protéger les salariés.

Donc voilà toute une série de thèmes que Clément Bosqué n’aborde pas. Mais au fond il les reprend principiellement : le directeur de ceux dont le métier est de prendre soin doit « prendre soin de ceux qui prennent soin ». C’est en quelque sorte une sorte d’hystérie du prendre soin et finalement c’est un besoin d’amour qu’exprime l’attente de ceux qui prennent soin vis-à-vis d’un directeur qui doit prendre soin d’eux. Un besoin d’amour, un besoin de caresse. « Faudrait-il donc concevoir un directeur « caressant » ? Serait-ce cette caressance, cette qualité si difficile à définir du directeur qui sait prendre soin » ? (P. 71). Je retrouve ici une vieille idée que j’énonçais je pense dans La Raison sensible, je parlais d’une « sociologie caressante », dans laquelle à la place de concepts, durs, figés, j’utilise des notions, labiles, ouvertes à l’incertitude, à l’aléa. L’attente telle que la décrit Clément Bosqué est une de ces notions. A priori « fumeuse », nous emmenant dans des chemins de traverse, mais au final oh combien efficace !

Un deuxième chapitre se nomme « Ce qu’attendre veut dire ». Il s’agit là bien de l’attente face à une direction. Attente de tout et son contraire. Ainsi de cette demande classique d’obtenir une vraie autonomie dans son travail, mais sans en porter les responsabilités. Attente comme « juge infaillible du présent ». « … L’attente apparaît moins comme une attitude prospective, une disposition vis-à-vis de l’avenir que comme une méthode d’exercice du jugement, et du discours qui convoque et confronte le passé et le présent ». p.91

On sent poindre ici un peu de l’agacement d’un directeur face aux « attentes réitérées et jamais satisfaites » d’organes représentatifs du personnel, attachés à un prurit critique jamais apaisé. Mais très vite l’auteur donne valeur à cette impossibilité pour l’attente de finir. C’est-à-dire qu’il lui donne son véritable sens philosophique, humain car ancré dans notre commun humus. L’attente ne peut être comblée car la fin du désir serait la fin du vivant. Se dessine alors la figure attendue d’un directeur non pas amer ou découragé, mais stoïque comme le dit Montaigne de l’empereur Alexandre qui dormit et fit la grasse matinée avant d’aller affronter Darius. (p.105).

Le dernier chapitre cède au mode plus convenu des traités d’éthique, puisqu’il s’agit de « diriger sa conduite contre toute attente ».

Mais l’auteur est fin philosophe sûrement autant que directeur sagace. Pas de trucs, pas d’outils, même pas de principes. Là encore un constat de ce qui est, de ce avec quoi il faut se faire, se « dépatouiller » comme je le dis souvent. Deux tentatives de « faire » dans ce chapitre, « Travailler l’attente », « mettre un terme à l’attente », pour en arriver à ce qui est plus qu’un paradoxe, un mode d’être, au sens véritablement heideggerien du « Sein ».

Et au fond, ce serait à ce moment, la fin du chapitre 3 la conclusion un peu paradoxale, mais si pleine de sens de ce petit livre :

« Notre psychagogie (c’est l’art de conduite des âmes dont parle l’auteur) serait celle qui envisage le rôle de directeur comme celui qui se tient face à, contre, au sens de « tout contre » ; celui qui est présent, dont la présence est éveil à ce qui, en l’autre, cherche un devenir, cherche sa direction ; une présence permettant, invitant la présence de l’autre.  L’attitude de « responsable » consisterait finalement non à répondre (sur le mode de l’action ou de la réaction, du dire ou de la décision) à l’attente, non pas à répondre à son appel ou à son exigence, mais de diverses manières, à être présent pour l’autoriser à être ». p. 141

Theoria de la praxis, pensée du « faire », voilà un bon usage de la philosophie : qui ne se réfugie pas dans l’arrogance des spécialistes académiques, mais qui ne se dévoie pas dans un simplisme pseudo-philosophique. Philosopher au marteau disait Nietzsche. Le style ciselé de Clément Bosqué n’est certes pas celui d’un forgeron, mais comme tout bon artisan il sait ce que produire un bel ouvrage veut dire.

Michel Maffesoli

Professeur Émérite en Sorbonne

Clément Bosqué : L’ART DE DIRIGER contre toute attente.

Éd. Champ Social, 2022


[1] Curieusement l’image toujours utilisée dans le secteur social et médico-social pour viser l’activité « purement lucrative » est « l’usine de boites de petits-pois ».

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