Xavier Fontanet, ancien président d’Essilor

Cela devrait marquer la fin de nos illusions ; celles qui consistent à vouloir faire du capitalisme sans capitalistes, voire sans capitaux !

Car force est de constater que cela ne marche pas ! Dernier exemple en date, la prise du contrôle rampante, à peine voilée du français Essilor par le fabricant italien Luxoticca et en toute légalité. Tout avait pourtant parfaitement commencé. Les noces avaient été fêtées à grand frais. Il s‘agissait de constituer un géant mondial de l‘optique franco – italien, 50 /50. La corbeille de mariage avait belle allure, donnant naissance au champion mondial des lunettes avec 9000 magasins dans 160 pays, 151000 salariés et 14,4 milliards d’euros de chiffre d’affaires. Pour sceller l’alliance, un pacte avait même été conclu dès 2017 pour préserver des « pouvoirs égaux“ entre parties françaises et italiennes.

Quatre plus tard, le pacte arrivant à expiration, le patriarche transalpin Leonardo Del Vecchio, 86 ans, ne se fait pas prier pour prendre, à la faveur de l‘Assemblée Générale du 21 mai, tous les pouvoirs. Le co-Président du conseil, Hubert Sagnieres, se payant le luxe d’être absent lors de l’AG. La messe était dite, cela n’a pas surpris les fins observateurs d‘Euronext Paris, convaincus qu’ils sont que la nature reprend toujours ses droits et qu’une entreprise a toujours besoin d‘une gouvernance cohérente. On aurait pu s’attendre à un tel scénario.

Comme toujours dans ces cas-là, le pouvoir échoira à celui qui le voulait le plus. En l’occurrence à Luxottica dirigé et détenu par un véritable entrepreneur, Leonardo Del Vecchio, un capitaliste, détenant via son holding Delfin 32% du capital d‘ EssilorLuxoticca, qui a tout connu et à qui on ne l’a fait pas.

En face, la partie adverse était composée de managers au long col, surdiplomés et interchangeables depuis le départ du vrai développeur d‘Essilor, l‘excellent Xavier Fontanet, (et occasionnel chroniqueur du magazine Entreprendre). La faille côté français était trop béante pour ne pas être ouverte. Ne pas avoir pu constituer un bloc d‘actionnaires stable et durable. Un « noyau dur“comme ceux que voulaient constituer à juste titre , en 1987, le premier ministre, Edouard Balladur pour consolider le capital de nos géants du CAC 40 avant de devoir y renoncer devant les oppositions anti-capitalistes de l’époque, et qui portent une lourde responsabilité à cet égard dans la cession ultérieure à l’étranger de certains de nos fleurons.


Le principe est connu ; on gère toujours mieux son argent que celui qui n‘est pas le sien. Outre le désaccord inévitable des différents fonds actionnaires présents au sein du capital, rajouter à cela le jeu solitaire et personnel d’Hubert Sagnières, qui, des 2015, en tant que Pdg d‘Essilor, se payait déjà le luxe de négocier avec Del Vecchio un tel accord à l’insu de son propre conseil d’administration avant d’être découvert puis empêché par son propre board qui, l‘a placé ensuite sous la surveillance de quatre administrateurs. On nage en plein roman !


Solidité financière, légitimité et unicité de commandement d‘un côté : dispersion des actionnaires, managers interchangeables et multiplicité des intervenants de l’autre.; Il n‘y avait pas photo. Le vieux lion transalpin n‘avait plus qu’à attendre la fin du pacte pour arriver à ses fins et parvenir à diviser pour régner. Le temps travaillait pour lui. C’est bien connu, en affaires, seuls réussissent ceux qui ne lâchent pas dans la durée. Ce fut précisément le cas, La partie était courue d‘avance. Certains administrateurs, comme Antoine de Sainte-Affrique (Barry-Caillebaut) ou Benoit Bazin (Saint-Gobain)  tirèrent bien la sonnette d‘alarme comme lors du conseil du 16 mars 2017. Ils n’étaient pas armés pour lancer la contre-offensive. Ce n’était pas leur argent, ils ne disposaient pas de suffisamment de droits de vote.

Certes, alerté par ce qui était en train de se produire, BpiFrance essaya bien de s‘introduire dans le jeu en acquérant via son nouveau fonds industriel « Lac d’argent“ certaines actions. Mais il était trop tard, d‘autant qu‘au delà de la nécessité de centraliser davantage le management, la légitimité industrielle poussait elle aussi dans ce sens. Rien ne s’opposera à ce que le siège social quitte Charenton (Val -de-Marne) pour Milan, et à ce que Francesco Milleri, bras droit de Del Vecchio soit nommé patron opérationnel de l’ensemble. Tout cela était prévisible, d’autant que personne n‘ignorait en interne le goût du pouvoir intempestif de sieur Del Vecchio et ses méthodes jugées souvent »brutales“!

Vous me direz que Renault ou Airbus ont bien installé eux aussi leur siège social aux Pays-Bas. Le transfert d’Airbus fut même annoncé avec fierté par Lionel Jospin en personne. On croit rêver…

Il est plus que temps de réagir face à un tel détricotage économique et financier. Après la prise de contrôle plus que suspecte d‘Alstom par General Electric, avec les pressions scandaleuses exercées sur son dirigeant d‘alors Patrick Kron (menacé de prison par les autorités américaines) ou la capilotade du cimentier Lafarge Holcim devenu suisse, voire de Technip devenue américaine en 2017 (le groupe texan FMC Technologies), alors qu‘il devait s‘agir de fusion entre égaux, nos dirigeants se doivent d’ouvrir les yeux sur notre avenir économique si essentiel.

Nous ne gagnerons pas la bataille de l‘industrie, sans capitaines d’industrie ou sans capitalistes. Les fonds de private equity sont formidables, mais ils présentent un seul défaut. Leur volatilité, qui les fait en permanence rechercher de nouveaux acquéreurs pour leurs participations. Allez, dans ces conditions, favoriser une économie durable et prospère. L’industrie a besoin de temps longs, nos territoires aussi qui ne peuvent vivre en permanence sous les coups de boutoir de délocalisations de groupes multinationaux qui,par définition, restent déracinés. Mettons vite en place une politique durable favorisant davantage les entreprises à capitaux familiaux dont le siège est en France et, et qui investissent et recrutent dans l‘hexagone autant que possible.

Xavier Fontanet avait réussi, avec Essilor, à constituer une formidable épopée industrielle d‘essence française et à vocation planétaire. Sa seule erreur est de n‘avoir pas pu s‘appuyer sur un actionnaire industriel français de long terme solide à la Bouygues ou à la Michelin., ou de l’avoir constitué lui-même. Tout cela, nous pouvons encore réussir à le faire en France, comme le font si bien d‘autres pays, autour de nous. Cela suppose d’arrêter avec nos idéologies mortifères et anti- capitalistes primaires qui font fuir « les riches“ et leurs investissements. Cela suppose aussi de supprimer les droits de successions pour les PME comme l’ont fait les Allemands ou les Italiens. Et de pouvoir attirer aussi talents et capitaux, comme le font excellemment les Suisses. Que des voisins à nous ! N‘attendons pas. Le magazine Entreprendre soutiendra toutes les initiatives qui vont dans ce sens.

Robert LAFONT

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