Par Bernard Le Moullec, consultant pour le groupe Square

Tribune. Alors que les cas de burn-out se multiplient, l’apparition des chief happiness officers * pourrait laisser penser que les entreprises françaises ont pris à bras-le-corps le problème de la souffrance au travail… Mais ce nouveau vocable à la mode ne serait-il pas plutôt le symptôme d’une mutation de l’identité du salarié, sommé gaiement de devenir l’entrepreneur de lui-même ? Ne serions-nous pas en train de confondre bien-être au travail et bonheur dans la vie ? Pour quelles raisons une entreprise, créée pour produire de la valeur, se soucierait-elle soudain de produire du bonheur ?

Depuis les années 1960, les économies occidentales se retrouvent confrontées à un curieux paradoxe. Alors qu’elles dépendent de plus en plus de l’investissement émotionnel des consommateurs pour soutenir leur croissance, elles parviennent de moins à moins à susciter les réponses émotionnelles positives dont elles dépendent : enthousiasme au travail, joie de consommer… Quand la vulgate du management parle de team building et de bonheur, la réalité du marché du travail répond isolement et précarisation, comme si notre modèle économique sciait la branche sur laquelle il reposait.

(Dé)prime de bonheur

De sentiment personnel ou d’idéal philosophique, le bonheur devient peu à peu une norme comportementale et un prérequis à toute vie professionnelle, comme le souligne Barbara Ehrenreich dans Smile or Die. L’économie du bonheur en entreprise assimile la santé psychique et la bonne humeur à la productivité et à l’excellence. La maximisation mathématique des profits et la maximisation psychique du — vu ici comme une acception néolibérale du concept de bonheur — semblent être devenues intrinsèquement liées ces dernières années.

Comme le rappelle William Davies dans The Happiness Industry, les applications de relaxation et les techniques de méditation n’ont pas été offertes au public pour servir l’idéal aristotélicien du bonheur, mais pour répondre à des intérêts politiques et économiques. Le manque de bonheur ne pose problème à l’entreprise qu’en ce qu’il grève la productivité. Les activités susceptibles de contribuer au bonheur ne sont valorisées qu’à travers leur capacité à maintenir l’esprit et le corps à un niveau de fonctionnalité suffisant pour produire et consommer.

Bonheur sur le lieu de travail, emplâtre sur une jambe de bois ?

Comment définir un salarié heureux au XXIème siècle ? C’est un salarié résilient, flexible et autonome, autrement dit l’agent économique idéal sur un marché du travail dérégulé et de plus en plus incertain, parfaitement adapté aux nouvelles organisations. La promotion du bonheur en entreprise ainsi que l’essor du coaching et du développement personnel accompagnent d’ailleurs la disparition de la notion de carrière à vie. Chaque crise devient une opportunité : il ne faut plus parler de précarité mais de mobilité.

A hiérarchies organisationnelles et structures de pouvoir égales, un salarié coaché pour devenir plus autonome et proactif ne gagne pas pour autant en indépendance ou en responsabilité dans son entreprise. Il se contente d’acquérir un sentiment de contrôle sur son travail et son existence. Ceci est suffisant pour faire de lui une ressource saine donc fonctionnelle : un bon salarié est un salarié obéissant, qui ne voit pas son travail comme un ensemble d’obligations réciproques définies par un contrat de travail, mais comme une chance. Pour produire du consentement dans l’open space, l’image du bonheur est un outil bien plus efficace que le sens du travail lui-même.

Se focaliser sur une notion individuelle et subjective comme le bonheur permet opportunément de perdre de vue des enjeux collectifs et objectifs, tels que les écarts de salaires ou les conditions de travail matérielles. En temps de crise, les émotions positives deviennent le seul capital sur lequel se replier. Les dommages psychiques causés par les situations professionnelles toxiques sont désormais à la charge du salarié, puisqu’en guise de lot de consolation l’entreprise lui a donné les outils cognitifs pour affronter toutes les vicissitudes de la vie professionnelle : un transfert de responsabilité idéal en période d’austérité, décrit par Eva Illouz et Edgar Cabanas dans Happycratie.

Puisque tout est affaire de psychologie et peut être « géré », pourquoi tenter de changer la réalité quand il suffit d’un cours de yoga ou d’une méditation pleine conscience pour relativiser et changer sa perception du monde ? Le bonheur est un anesthésiant politique si efficace qu’il devient presqu’impossible de réformer une société dont les membres sont trop occupés à observer leurs sentiments. La souffrance au travail peut être vue comme un simple problème médical individuel ou comme une question posée à la société tout entière : et si le meilleur traitement était avant tout de cesser de la considérer en des termes purement psychologiques ?

(*) Nouveau métier dont la fonction est de rendre les collaborateurs d’une entreprise plus heureux au travail.

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