Entreprendre avait prévu de rencontrer Valérie Pécresse pour parler de l’essor record de la création d’entreprises en Ile-de-France. Crise du coronavirus oblige et devant l’inquiétude grandissante de tous les dirigeants de TPE et PME, un point s’impose d’abord sur les mesures prises par la présidente de la Région Ile-de-France pour aider les acteurs économiques à faire face à cette situation sans précédent.


Entreprendre : Le gouvernement actuel gère-t-il bien la crise du coronavirus ?

Valérie Pécresse :
Dans cette crise sans précédent qui touche la France de plein fouet, nous avons besoin d’une union nationale sans faille de toutes les institutions, de tous les acteurs politiques et économiques. L’heure est donc avant tout à la mobilisation de tous les Français. Ce qui est cependant flagrant, c’est de constater que notre pays n’était pas prêt à faire face à cette crise dans de nombreux domaines. La pénurie de masques de protection n’en est qu’un exemple parmi d’autres.


Même si je suis optimiste quant aux capacités de la France à prendre les mesures qui s’imposent et à trouver des solutions, il sera nécessaire quand la crise sera passée, d’en tirer tous les enseignements et donc de remettre en question un certain nombre de nos schémas économiques. Je pense notamment à l’impérieuse nécessité d’une grande réflexion nationale pour une relocalisation en France de nos sites de production stratégiques, afin de ne pas être tributaires de commandes à pas-er en Chine ou ailleurs. Cette crise nous montre aussi notre retard en matière du 100% numérique, à l’heure où nous avons besoin plus que jamais de téléassistance, de télémédecine, de télétravail.


Depuis le passage au stade 3 et malgré l’annonce des mesures gouvernementales de soutien au monde économique, les patrons de TPE-PME, les commerçants et les artisans sont très inquiets. Quelles mesures ont été prises par votre comité de crise régional pour les accompagner dans l’urgence ?

La Région Ile-de-France a réuni cette semaine les principaux acteurs économiques dont les banques pour étudier avec eux les mesures de soutien aux PME et aux filières qui vont être très touchées. Car le vrai sujet est de les aider à faire face aux problèmes de trésorerie qu’elles connaissent déjà, en conséquence directe de la crise du coronavirus. Nous avons décidé de mettre en place un véritable plan d’urgence pour les TPE/PME. Celui-ci comporte prioritairement trois types de dispositifs.

Premièrement, nous allons faciliter l’accès massif aux prêts bancaires à hauteur de plus d’un milliard d’euros grâce à notre Fonds de garantie BPI : c’est-à-dire 700 millions d’euros de nouveaux prêts, jusqu’à 7 ans, garantis à 80%, jusqu’à 6 millions d’euros. Deuxièmement, nous allons élargir le dispositif Back’Up prévention à toutes les PME touchées par le coronavirus qui anticipent une chute d’au moins 20% de leur CA. La Région demandera aussi à BPI de passer ce prêt à taux zéro, ou au moins à 1% comme elle l’a fait dans le Grand Est (contre 3,8% aujourd’hui). Pour rappel, ce prêt BPI d’un montant de 35 000 à 400 000 euros sans garantie personnelle est couplé à un prêt bancaire. Notre objectif est ainsi de pouvoir aider très rapidement environ 5 000 TPE et PME d’Ile-de-France. Troisièmement, nous allons mettre en place un pack relocalisation avec soutien aux filières. Ce qui veut dire concrètement un accompagnement personnalisé, l’appui à la recherche de sites en Ile-de-France, l’assistance au recrutement, et la mobilisation de financements via les aides régionales PM’Up et Innov’Up.

Avez-vous prévu des dispositifs particuliers pour les professionnels du monde médical ?

Oui, en matière de numérique notamment, avec l’amplification du soutien à la télémédecine (téléconsultation, téléassistance) et la mise en place d’un fonds d’équipement d’urgence de 10 millions d’euros pour les médecins et les infirmiers libéraux. Nous avons également mis à la disposition de l’État certains lycées franciliens pour la garde des enfants des personnels de santé.

Quel dispositif pour les entreprises qui travaillent avec la commande publique de la région Ile-de-France ?

Vous l’avez compris, avec une telle crise, le vrai problème pour les entreprises serait que plus personne ne paye plus personne, et que le phénomène de chaîne impacte tout le secteur privé. Là encore, pour aider les entreprises confrontées à des problèmes de trésorerie, la Région Ile-de-France s’engage à deux dispositifs essentiels. Premièrement, la Garantie Zéro pénalité pour les fournisseurs en cas de défaillance pendant la crise du coronavirus, et deuxièmement, l’accélération du paiement pour les fournisseurs PME en moins de trente jours. Bref, nous mettons tout en œuvre pour aider les entreprises à passer ce cap difficile.

On le sait, les entreprises du spectacle, de l’évènementiel culturel ou sportif vont être particulièrement impactées. Qu’avez-vous prévu pour elles ?

La Région a décidé de venir en soutien aux professionnels de la culture les plus touchés avec la mise en place d’un fonds d’aide d’urgence de 10 millions d’euros pour le spectacle vivant, qui sera calibré en concertation avec les professionnels du secteur. Cela va fonctionner sur le même mode qu’une assurance annulation de spectacle. Nous travaillons actuellement à un même type de dispositif pour les clubs sportifs obligés d’annuler des évènements sportifs.

Plus généralement, quel message avez-vous envie de faire passer aux entrepreneurs, quelle que soit la taille de leur entreprise ou commerce, pour les rassurer ?

On va se serrer les coudes ! C’est vrai que c’est une énorme vague que les entrepreneurs sont en train de prendre de plein fouet. Ça va être difficile. Mais, en Ile-de-France, il faut qu’ils sachent que la Région est et sera à leurs côtés pour les aider à se relever et à redémarrer. Il est vrai que les chefs d’entreprises, les professionnels du tourisme, les commerçants et les artisans, comme tous les habitants d’Ile-de-France, viennent de vivre successivement les attentats terroristes, les Gilets Jaunes, les grèves des transports… et maintenant la crise du coronavirus. Nous nous sommes relevés tous ensemble à chaque fois. La France est un pays résilient. Et notre Région l’est aussi. Elle l’a prouvé et le prouvera encore et toujours !

Comment assurez-vous actuellement le fonctionnement des services de la région, par le télétravail ?

Oui, bien évidemment ! Nous avons pris la décision de mettre 98 % de notre effectif en télétravail. Depuis le début de la crise, les agents de la Région ont tous été invités à télétravailler sauf cas d’absolue nécessité et les locaux ne sont plus accessibles qu’en cas d’extrême urgence. La Région Île-de-France est déjà très en avance sur ce sujet car elle est à 80% de télétravail en temps normal et ce taux est monté à 95% pendant la période des grèves. Nous sommes donc passés à 98% depuis l’arrivée du coronavirus.

Autre thème sur lequel vous vous battez depuis des années, celui de l’enseignement à distance, devenu plus que jamais nécessaire depuis la fermeture des établissements scolaires et universitaires.

Oui, le 100% numérique est mon cheval de bataille. Concernant l’enseignement à distance, vous devez savoir que la Région Île-de-France a accéléré le virage numérique dès la rentrée 2019. 50% des lycées sont désormais passés au numérique. 190 000 tablettes et ordinateurs ont été distribués aux lycéens à la précédente rentrée, ce qui va faciliter le télé-enseignement pendant toute la crise du coronavirus. Les 330 lycées qui sont équipés, sont déjà passés au téléenseignement ; tous leurs élèves étant équipés d’ordinateurs ou de tablettes par la région ainsi que des logiciels et ressources nécessaires. De plus, tous les lycées, numériques ou non, vont pouvoir rester en contact avec les élèves, les parents et les enseignements via l’Environnement numérique de travail (ENT). Les infrastructures informatiques vont être renforcées pour faire face à l’afflux de trafic. J’appelle donc tous les enseignants à utiliser massivement l’ENT, qui est à 300 000 visites par jour et qui était déjà monté à 360 000 pendant les grèves. Par ailleurs, j’aimerais rappeler que l’application d’apprentissage des langues, Qioz, entièrement gratuite et financée par la Région Ile-de-France, est disponible.

Il y a la crise actuelle, mais aussi le plan de relance annoncé par Emmanuel Macron pour gérer l’après coronavirus. Qu’attendez-vous plus particulièrement de l’État ?

J’attends que l’État ne soit pas défaillant dans les infrastructures de transport en Ile-de-France, qui sont essentielles pour l’activité économique et la vie quotidienne des Franciliens. Et je n’ai reçu à ce jour aucune garantie ! J’attends donc que l’État nous apporte les 400 millions d’euros prévus pour financer les projets de transports annoncés pour un total d’un milliard d’euros sur tous les trains du quotidien, hors du Grand Paris Express. La Région a déjà son propre apport, j’attends donc que l’État soit au rendez-vous sur sa partie. Cela concerne l’accessibilité des 268 gares d’ici 2024, mais aussi tous les trains du quotidien, les RER, le tramway, les lignes de métro.

Autre impératif, selon vous, du plan de relance, le volet des relocalisations ?

L’un des plus grands drames sur le plan économique dans notre pays a été la désindustrialisation massive, qui nous a fait perdre des centaines de milliers d’emplois, additionnée à la délocalisation des moyens de production. Il nous faut impérativement travailler à la relocalisation en France de productions stratégiques, pour que notre pays ne se retrouve plus jamais en pénurie massive de médicaments ou de pièces détachées, qu’on est obligé d’aller chercher en Chine. Il faut donc mettre l’accent sur cette production de souveraineté « made in France », qui constitue une protection de notre économie comme de nos emplois. Pour notre part, à la Région Ile-de-France, nous envisageons et travaillons déjà avec les organisations professionnelles et consulaires à un dispositif d’aide à la relocalisation de la fabrication de matériels essentiels, particulièrement dans la santé.


Parlons de résultats positifs maintenant. Depuis votre arrivée à la tête de la région, la création d’entreprises a fait un bond en avant. Est-ce le résultat de votre programme « Entrepreneur#LEADER » ?

C’est indéniable ! La création d’entreprises en Ile-de-France a fait un bond de +15% en 2019, ce qui représente 244 000 entreprises de plus. Tous les créateurs qui ont souhaité se lancer ont pu faire appel au programme Entrepreneur#LEADER qui propose un accompagnement personnalisé par un conseiller durant les premières années de la vie de l’entreprise. On a misé pour cela sur toutes les structures d’aide à l’entrepreneuriat. Et ça marche, puisque le taux de défaillances dans les premières années est beaucoup plus faible.

Vous avez mis notamment le focus sur la création d’entreprises dans les quartiers populaires ?

Oui, avec le programme Entrepreneur#LEADER mais aussi un fonds Impact Création de 6 millions d’euros pour les accompagner, notamment tous ceux qui n’ont pas accès à un crédit bancaire. Ça fonctionne particulièrement bien avec les créateurs qui veulent rejoindre et s’adosser à une franchise d’enseigne et qui peuvent donc ainsi financer leurs conditions d’accès. Le secteur de la franchise offre un effet de marque qui est porteur dans les quartiers populaires. Nous favorisons également l’accès au micro-crédit avec l’Adie. De 600 projets, nous passerons en 2022 à 6 000 projets financés par le micro-crédit dont 50% issus des quartiers populaires. Cela permet à des créateurs de lancer des microentreprises dans la restauration, les services (couture, jardinage, etc.).

Une autre de vos priorités était de soutenir l’entrepreneuriat au féminin. Où en êtes-vous aujourd’hui ?

Nous sommes en passe de réussir notre objectif de 50% de femmes à la tête des entreprises créées et accompagnées d’ici 2021, puisque nous sommes déjà à 45%, ce qui représente 25% de femmes entrepreneurs en plus. De plus, dans le cadre de sa politique en faveur de l’égalité femmes-hommes, la Région a lancé le dispositif Olympe, qui vise à favoriser la réussite scolaire des filles, et notamment leur accès aux carrières scientifiques et techniques. Nous allons encore plus loin par un partenariat innovant avec le CNRS, pour accompagner dès le lycée les jeunes femmes qui veulent devenir chercheurs.

Quid de vos actions pour développer l’entrepreneuriat étudiant ?

Pour développer l’entrepreneuriat étudiant en Île-de-France, la Région intervient à trois niveaux : la sensibilisation et la détection, la maturation et l’accélération avec Pépite Start’up Île-de-France. Le financement régional apporté depuis 2017 sur le programme (365 000 €) a permis d’organiser 2 sessions de 40 étudiants par an. Au total, 67 projets ont déjà abouti à la création d’une entreprise (sur 86 projets accompagnés) et près de 2 millions d’euros ont été levés. Grâce à ce soutien, le programme Pépite Start’up Île-de-France est le moins cher de Station F offrant un tarif de seulement 100€ pour l’Etudiant-Entrepreneur (50€ pour les étudiants boursiers). La Région s’implique également auprès des étudiants de ce programme via des mises en relation avec divers de ses partenaires, des rendez-vous et des opportunités pour participer à plusieurs évènements favorisant la promotion de leurs projets ; ainsi près de 45 projets d’étudiants entrepreneurs ont pitché sur le stand de la région durant l’édition 2019 de VivaTech.

Avez-vous un rêve, une ambition entrepreneuriale pour la région ?

Notre ambition est que tous ceux qui ont le rêve de créer une entreprise en Ile-de-France puissent le réaliser. L’Ile-de-France est la région de tous les possibles !

Propos recueillis par Valérie Loctin

Crise du Covid-19 : les numéros d’urgence pour les entreprises
Face à la crainte des chefs d’entreprise de voir s’installer une crise économique sans précédent et aux problèmes de tous ordres qui se posent à eux (organisation interne, chômage partiel, trésorerie, relations fournisseurs, clients, banquiers etc.) la CCI régionale Paris-Ile-de-France a mis également en place un numéro spécial pour les entreprises : 01 55 65 44 44 (tarif d’un appel local) et une adresse mail dédiée : urgence.entreprises@cci-paris-idf.fr


Valérie Pécresse, un parcours libre, sans fausse note

Mariée, mère de 3 enfants, Valérie Pécresse est diplômée de HEC et de l’ENA. Maître des requêtes au Conseil d’État de 1992 à 2015, elle est conseillère de Jacques Chirac et enseigne à l’Institut d’études politiques de Paris pendant six ans. Elle décroche son premier mandat de députée des Yvelines en 2002, et est réélue en 2007.
Ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche de 2007 à 2011, elle mène la réforme de l’autonomie des Universités. Elle est ensuite ministre du Budget, des Comptes publics et de la Réforme de l’État et porte-parole du gouvernement de 2011 à 2012. Le 18 décembre 2015, elle est élue présidente du Conseil régional d’Ile-de-France.
Elle abandonne le mois suivant son mandat de députée, qu’elle avait retrouvé en 2012. En septembre 2017, elle crée son mouvement « Libres » (15 000 adhérents, 65 candidats soutenus aux Municipales de 2020). Le 5 juin 2019, elle quitte Les Républicains. Au sein de la droite libérale et du centre, nombreux sont ceux qui croient en elle et espèrent la voir candidate à la Présidence de la République en 2022.

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