Des actionnaires minoritaires du géant de l’immobilier commercial remettent en cause la stratégie de sa direction, exigeant qu’elle se recentre sur ses activités européennes aux dépens de ses intérêts aux Etats-Unis. Un activisme malvenu qui, au plus fort d’une crise sanitaire et économique sans précédent, fait fi de l’intérêt de l’entreprise.

Sale temps pour l’immobilier commercial et, plus généralement, les enseignes de shopping, tous secteurs confondus. Première vague épidémique, confinement généralisé, maintien, pendant l’été, de certaines mesures sanitaires et restrictions de déplacement et de regroupement, puis amorce de seconde vague, nouveau durcissement des mesures visant à freiner la propagation du virus… : peut-être encore davantage que d’autres pans de l’économie, celui du commerce accuse le coup face à la pandémie de Covid-19. De nombreux magasins, contraints par les autorités de fermer leurs portes au cours du printemps, ne les ont jamais rouvertes. Quant à ceux qui ont tant bien que mal résisté, ils ne peuvent que constater la désertion des consommateurs, dont les achats se sont reportés sur les sites de e-commerce, jugés plus sûrs que les allées des boutiques et centres commerciaux.

C’est dans ce contexte, hautement incertain, que l’enseigne GAP vient de faire part, le 20 octobre, de son intention de fermer l’ensemble de ses 120 magasins implantés sur le continent européen. Un véritable coup de massue pour les salariés français de la chaîne d’habillement américaine, qui ont appris leur futur licenciement au cours d’une visioconférence improvisée par leur direction. Bousculée par la concurrence de marques comme H&M ou Zara, GAP avait d’ores et déjà annoncé, en février dernier, vouloir économiser 90 millions de dollars en fermant plus de 200 points de vente dans le monde. Enregistrant une perte de 62 millions de dollars au cours du seul deuxième trimestre de l’année, la marque phare des années 1990 n’aura, semble-t-il, pas eu les épaules assez larges pour encaisser, sans casse sociale, le choc de la crise due au nouveau coronavirus.

Unibail recapitalise pour surmonter le choc

Inédits par leur ampleur et d’une durée encore inconnue, les dégâts provoqués par cette double crise – sanitaire et économique – contraignent le secteur du commerce à faire le dos rond, sauver ce qui peut l’être et consolider, en attendant des jours meilleurs, ses acquis. C’est précisément la stratégie adoptée par le géant de l’immobilier commercial Unibail-Rodamco-Westfield, à la tête de près de 90 centres commerciaux dans 12 pays, dont la France (Westfield Les Quatre Temps, le Westfield Forum des Halles, le Carrousel du Louvre, etc.). La première foncière européenne prévoit ainsi une augmentation de capital de 3,5 milliards d’euros, qui doit encore être validée lors d’une assemblée générale extraordinaire organisée le 10 novembre. Une opération qui s’inscrit dans le cadre d’une stratégie de renforcement plus large, destinée à surmonter la tempête actuelle.

Baptisé RESET (pour Restore, Execute, Streamline, Embrace, Thrive), ce vaste plan entend rétablir la solidité financière de la multinationale, céder d’ici l’année prochaine pour l’équivalent de 4 milliards d’euros d’actifs et, surtout, renforcer l’attrait de son portefeuille de bureaux et centres commerciaux. C’est pour cette dernière raison qu’Unibail défend bec et ongle le rachat, il y a deux ans maintenant, de la marque américaine Westflied, qui détient certains des « malls » les plus prestigieux du monde anglo-saxon. Un rachat qui « vient compléter notre empreinte avec une implantation à Londres ainsi que dans les meilleures zones de chalandise des Etats-Unis », défend Christophe Cuvillier, le président du directoire du groupe, qui se dit « convaincu que cette opération est génératrice de valeur, créant (…) un socle solide de croissance pour l’avenir ». En somme, ce n’est pas au cœur de la tourmente qu’il faut se séparer de ses joyaux, argumente la direction d’Unibail.

« Ces activistes sont entrés au capital en connaissance de cause »

Si la stratégie fait sens, elle ne semble pas convaincre une partie minoritaire des actionnaires du groupe, représentés par Léon Bressler, l’ancien président d’Unibail désormais à la tête du fonds d’investissement Aermont Capital, et Xavier Niel, l’emblématique patron de Free. De véritables « frondeurs », qui ont monté une vaste opération de communication et de déstabilisation du management d’Unibail, avec site Internet dédié et attaques ad hominem. Le crédo de ces activistes, qui ne détiennent que 4,1% du capital de l’entreprise : « refocus », c’est-à-dire céder les activités américaines du groupe – et donc Westfield – pour se recentrer sur les centres commerciaux implantés sur le Vieux continent.

Un véritable « saut dans l’inconnu » pour la direction d’Unibail, qui redoute que l’augmentation de capital ne soit remplacé par une hypothétique cession de l’activité américaine, dont on ignore tout à l’heure actuelle (la date, les conditions et le prix – probablement dégradé) dans un contexte économique et sanitaire plus qu’incertain. Unibail s’inquiète, à juste titre, de l’inconstance des actionnaires minoritaires : « ces activistes sont entrés au capital du mois de juin 2019 au mois de septembre 2019, soit plus d’un an après l’acquisition de Westfield, donc en parfaite connaissance de cause », tempêtait mercredi 21 octobre Christophe Cuvillier sur l’antenne de BFM : « Ils ont dû comprendre la stratégie puisqu’ils ont décidé d’investir dans l’entreprise (…) bien après l’acquisition de Westfield. (…) Pourquoi ont-ils investi autant dans l’entreprise (…) si c’était une erreur ? ».

Quelles que soient les raisons avancées par les uns et les autres, une chose est sûre : alors que la crise économique ne fait que commencer, le secteur a sans doute plus que jamais besoin de renforcement immédiat doublé d’une vision globale à long terme.

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