À 57 ans, l’ancien directeur de cabinet des ministres de l’Économie Jean-Louis Borloo et Christine Lagarde se trouve face à un défi considérable : transformer la 5G en succès industriel. De son aptitude à porter l’opérateur historique vers un leadership européen dépend une bonne part de la compétitivité française dans le secteur des télécoms…

Le secteur des télécoms semble à la croisée des chemins…

Stéphane Richard : Le secteur doit faire face à une équation économique redoutable. D’un côté, les opérateurs doivent investir massivement pour financer les réseaux de communication qui constituent le système nerveux de l’économie contemporaine, avec une surenchère permanente et une course effrénée (fibre optique, 4G, 5G). Dans le même temps, les prix des services de télécommunications baissent fortement : plus de 40% de baisse en France dans les dix dernières années !

L’exigence des régulateurs est-elle trop forte ?

Ils nous soumettent à une forte pression. Ils veulent deux choses éminemment contradictoires : toujours plus d’investissements sur l’ensemble de nos réseaux fixes comme mobile, fibre comme cuivre, et des prix en baisse. Nous sommes la seule industrie au monde assujettie à cette double exigence simultanée et continuelle. L’équation économique étant déjà difficile par nature, cette volonté contradictoire ne facilite guère les choses…

Comment comptez-vous relever ce défi ?

Partout dans le monde où nous sommes présents, le pilier de notre stratégie, c’est la qualité de nos réseaux qui nous permet de fournir la meilleure connectivité, fixe comme mobile, à nos clients. Cette volonté d’être à la pointe dans les réseaux s’est traduite, dans le fixe, par le choix résolu de la fibre optique ; pour le mobile, par l’arrivée de la 5G que nous préparons. Partant du constat que la création de valeur dans le monde numérique ne se résume pas aux réseaux de communication, nous explorons depuis plusieurs années déjà de nouveaux territoires de croissance. Nous avons commencé dans les contenus avec OCS (Orange Cinéma Séries, Ndlr) par exemple, et nous avons continué dans les services financiers sur mobile, avec le lancement d’ Orange Bank. Orange devient ainsi progressivement un opérateur multi-services. Enfin, que ce soit dans la connectivité, notre cœur de métier, ou dans les nouveaux services que nous développons, j’ai souhaité mettre la qualité et la fluidité de l’expérience client au cœur de notre stratégie.

Allez-vous continuer à investir massivement ?

Notre ambition de différenciation par notre avance et la qualité de nos réseaux suppose un effort d’investissement majeur. Plus de 7 milliards d’euros par an à l’échelle du Groupe ! L’investissement est au cœur de notre stratégie et le meilleur moyen de préserver l’avenir. Nous sommes aujourd’hui le premier opérateur de fibre optique en Europe où nous disposons du plus grand parc de foyers connectables. Nous avons investi massivement en France, en Espagne, et depuis deux ans en Pologne afin de sécuriser nos positions sur ces trois grands marchés. Rien qu’en France, Orange assume le déploiement de plus des deux tiers du réseau de fibre optique jusqu’à l’abonné. Dans le même temps, il faut continuer d’investir dans le réseau cuivre lorsque, comme en France, nous le possédons. Sans parler bien évidemment des réseaux mobiles.

Et l’innovation ?

Pour Orange, l’innovation, c’est d’abord dans la connectivité : développer des box toujours plus innovantes, des réseaux toujours plus sûrs et réactifs, par exemple grâce à des algorithmes d’ intelligence artificielle. Mais l’innovation est aussi le fondement de notre stratégie d’opérateur multi-services. La réussite d’Orange Bank repose par exemple par des innovations permanentes en matière de banque digitale. Autre exemple : nous allons bientôt lancer Djingo, un assistant vocal co-développé avec Deutsche Telekom qui sera une alternative à Google Home et Alexa (l’assistant personnel intelligent conçu par Amazon, Ndlr).

Orange, anciennement France Télécom, est un groupe qui a profondément muté… Allez-vous poursuivre dans cette voie ?

Orange a un passé de changement et de transformation important, parfois douloureux. Il est intéressant de regarder d’où nous venons pour comparer la situation à la fin des années 90 au moment de la privatisation — nous étions alors dans une situation de monopole — à celle d’aujourd’hui. Nous avons dû réaliser un changement radical en relativement peu de temps. Ce fut un important défi jalonné d’ épisodes parfois glorieux, et parfois hélas très douloureux. Je crois beaucoup à l’histoire des organisations et je pense donc que nous sommes profondément marqués par cette transformation.

Comment comptez-vous développer la capacité d’Orange à attirer des talents ?

Dans les dernières années, du fait d’importants départs en retraite, nous avons eu beaucoup de départs qui ont supposé de renouveler nos compétences. Nous avons fait d’importants efforts pour attirer les meilleurs talents, dans nos différents métiers, et cela commence à payer. La concurrence est évidemment très rude mais je me réjouis que nous soyons rentrés dans le top 10 des sociétés les plus attractives en France, alors que nous étions au-delà de la 40ème position il y a encore quelques années.

En tant qu’opérateur numéro un, avez-vous une responsabilité sociétale particulière ?

Je distingue deux enjeux principaux. Le premier enjeu est la contribution substantielle que nous pouvons apporter au combat contre le réchauffement climatique et à sa gestion. Cela sera un des éléments forts du prochain plan à 2025 que nous présenterons d’ici la fin d’année. Nous souhaitons être une entreprise parmi les plus en pointe sur l’objectif de la neutralité carbone.

Les plans d’actions associés sont extrêmement lourds car même si c’ est parfois peu connu, les télécommunications nécessitent beaucoup d’ énergie : si Internet était un pays, il serait le 6ème émetteur de CO2 au monde… Nous devons également penser ce changement au niveau de nos utilisateurs car je suis convaincu que nous pouvons pousser de nombreux services et outils vers nos clients pour leur permettre d’évaluer eux-mêmes leur empreinte carbone et de disposer d’ informations pour avoir leur propre stratégie de contribution à la neutralité carbone.

Notre seconde grande responsabilité sociétale tient à l’inclusion numérique. Nous devons apporter les bénéfices du numérique au plus grand nombre en travaillant sur la fracture numérique, sur la résorption des zones blanches dans la téléphonie mobile, et sur la capillarité des réseaux fixes jusque dans les zones rurales et moins peuplées.

Et l’Afrique ?

Le continent représente un important chantier car moins d’un Africain sur deux est connecté à Internet. Mais, pour garantir l’inclusion numérique, la fourniture de connectivité ne suffit pas. Une étude récente montre que 13 millions de personnes en France souffrent d’illectronisme (synonyme d’illettrisme numérique, soit la difficulté à utiliser Internet dans la vie de tous les jours, Ndlr) et ne savent pas écrire ou ouvrir un mail. Nous devons nous attaquer à ce sujet car on ne peut pas, d’un côté pousser une société sans cesse plus digitale avec des services publics accessibles sur Internet, et de l’autre, laisser des millions de personnes marginalisées, soit par ce qu’elles n’ont pas les équipements, soit par ce qu’elles n’ont pas le minimum de formation.

Quels sont les dangers du digital ?

Il présente certains aspects négatifs, notamment en termes de sécurité des réseaux, de protection des données, de déviances avec les effets de manipulations, les fake news (infox), le harcèlement. Nous avons un rôle à jouer pour essayer d’apporter plus de sécurité dans le système mais aussi pour éduquer. Je pense que l’éducation est la seule véritable réponse aux risques du digital.

En dehors d’Orange Bank, quelles diversifications vous intéressent ?

Dans les services financiers sur mobile, tout a commencé en Afrique où nous avons créé il y a plus de 10 ans une activité de transfert d’argent à partir du téléphone. Le service Orange Money a remporté un franc succès : il représente aujourd’hui près de 10% de notre chiffre d’affaires en Afrique et est désormais utilisé par 40 millions de personnes. La progression de cette nouvelle activité est très rapide, et je pense qu’à l’horizon de 5 ans, un quart, voire un tiers, de notre chiffre d’affaires en Afrique émanera de ces activités financières. Fort de cette première expérience réussie, nous avons considéré que nous avions quelque chose à tenter en Europe à partir de l’usage du téléphone qui devient une sorte de terminal bancaire de poche.

Nous avons lancé Orange Bank en France, et nous lancerons le concept cette année en Espagne. Nous avons également d’autres projets dans des pays européens où nous sommes déjà implantés, comme la Roumanie, et la Belgique.

Les télécoms et la banque sont-ils si complémentaires que cela ?

Oui, il existe depuis longtemps une forme de convergence entre les télécoms et la banque à partir du terminal et de la dématérialisation du paiement. Aujourd’hui, tous les services bancaires, qui étaient autrefois disponibles dans des agences physiques, sont désormais accessibles depuis une application mobile. Nous avons un modèle économique particulièrement attractif pour le consommateur, fondé sur un mixte entre le physique et le digital.

Quelles autres verticales allez-vous développer à l’avenir ?

Orange a par ailleurs une vraie légitimité autour de tout ce qui touche à l’habitat et à la maison. Nous venons de lancer notre offre de télésurveillance « maison protégée », qui s’appuie sur la société spécialisé Protectline, que nous avons créée avec notre partenaire Groupama. Nous avons également une autre offre, « Maison connectée », qui consiste à installer des objets connectés à la maison (caméras, détecteurs) en les faisant fonctionner directement à partir de la Livebox Orange via une mise à jour sans aucun surcoût. L’univers de la maison à travers l’Internet des objets et la sécurité est un univers dans lequel nous allons nous positionner car nous pensons qu’il est en continuité avec notre présence dans les foyers avec les box.

L’Europe et la France en particulier ne vont-elles pas manquer le rendez-vous ?

Mais cette fois, la 5G ne sera pas une simple nouvelle étape dans les usages mobiles avec des débits 10 fois plus rapides. C’est au fond une triple rupture. Une rupture temporelle car, avec des délais de latence quasi-nuls, elle va nous faire basculer dans l’ère de l’instantanéité, du temps réel, où les données transitent et son traitées à la milliseconde. La seconde rupture tient dans l’architecture même du réseau 5G, qui pourra être « découpé en tranches» — c’est ce qu’on appelle le slicing. Il s’agit de réserver des parts du réseau aux usages prioritaires pour garantir une qualité de service absolue. Enfin, la troisième rupture de la 5G est environnementale. La 5G est en effet économe en énergie et nous permettra d’absorber l’explosion des données tout en étant exemplaire en termes d’empreinte carbone.

Quels secteurs seront le plus impactés par la 5G ?

La 5G sera avant tout une révolution pour les entreprises et nous pensons, que d’une manière ou d’une autre, tous les secteurs seront transformés. Dans l’industrie, la 5G va changer la façon de produire et de travailler, la façon de concevoir une usine ou encore d’en assurer la maintenance prédictive. Pour l’automobile, la 5G va permettre l’essor du véhicule connecté et autonome. Tous les services autour de la « smart city » (gestion de l’eau, des déchets,…) seront également profondément repensés grâce à la 5G qui marquera l’avènement des objets connectés.

Peut-on également parler de rupture pour le grand public ?

Pour le grand public, la 5G s’inscrira dans une forme de continuité. Au niveau des usages grand public tels que nous les connaissons aujourd’hui, il n’est pas question d’une rupture aussi forte que celle que j’évoquais dans le secteur professionnel. Nous pouvons évoquer les médias et la manière de consommer les contenus et certains spectacles, notamment les spectacles vivants, et le sport en particulier, qui connaîtra également une nouvelle ère avec l’arrivée de la 5G.

Pourquoi le sujet de la 5G est-il aussi sensible ?

L’effervescence est liée au fait que le monde entier s’apprête à démarrer la 5G, alors que les deux superpuissances, la Chine et les États-Unis, sont rentrées dans un choc de titans, et se livrent une âpre compétition sur le numérique, la 5G, l’IA, la reconnaissance faciale… La véritable question est de savoir où se trouve l’Europe dans cette guerre. Nous pensons que l’Europe ne doit pas être un dommage collatéral de la confrontation entre ces deux blocs. Elle ne doit pas prendre de retard sur la 5G et c’est pourquoi nous nous y préparons cette année.

Dès que nous aurons des fréquences, nous commencerons les déploiements. Nous n’avons pas un besoin immédiat de la 5G car nous avons à peine terminé la 4G. Nous pouvons continuer à vivre avec de la 4G durant quelques années, mais il est capital que nous ne soyons pas en retard vis-à-vis des Américains, des Chinois et des autres grands pays d’Asie, comme la Corée et le Japon, qui vont mener la course en tête.

L’Europe est-elle en retard sur la 5G ?

En Europe, le secteur industriel et les télécoms sont totalement dans la course. Je n’ ai pas d’ inquiétude sur le fait que l’Europe sera à la hauteur des enjeux.

En ce qui concerne les enchères à venir, la situation de la France est-elle différente de celle des autres pays ?

Aux Etats-Unis, les opérateurs (AT&T, Verizon, T-Mobile US et Sprint, Ndlr) achètent les fréquences dont ils deviennent alors propriétaires. En France, nous ne sommes pas propriétaire du spectre mais de simples utilisateurs versant des redevances et un droit d’utilisation élevé. Avec ses 1,4 milliard d’habitants, la Chine est l’extrême opposé. L’État régule tout et il n’existe pas de compétition entre les trois opérateurs chinois en place (China Unicom, China Telecom et China mobile, Ndlr). L’Etat chinois ne poursuit pas le même objectif de valorisation du patrimoine spectral en essayant d’obtenir le maximum d’ argent des opérateurs : il considère que la priorité pour les opérateurs consiste à investir dans les réseaux et non à payer les fréquences.

Quelle répartition sur la place des industriels dans l’acquisition de fréquences 5G.

Il existe aujourd’hui un débat sur les places respectives des opérateurs et des grands industriels autour de la 5G. Ce débat a fait rage en Allemagne, où historiquement, les opérateurs de télécoms achetaient les fréquences pour la 3G et la 4G et déployaient le réseau. La 5G étant un enjeu majeur pour l’usine du futur ou la voiture autonome, un débat s’est instauré entre les grands groupes industriels et les opérateurs télécoms.

En France, nous avons souhaité déminer ce sujet en amont en organisant le « Orange Business Summit ». Plutôt que de nous orienter vers une confrontation entre les uns et les autres, nous proposons de co-construire l’histoire de la 5G. Avant le déploiement des réseaux, il nous faut réfléchir ensemble — grands groupes industriels, grands comptes et opérateurs — et nous mettre autour de la table pour imaginer ensemble les usages du futur de façon à ce que chacun des acteurs y trouvent son compte.

La France peut-elle éviter le psychodrame allemand ?

J’en suis convaincu…

Propos recueillis par Isabelle Jouanneau

1 COMMENTAIRE

  1. Et surtout la 5G représente un grave danger pour la santé. La Suisse elle-même vient de refuser et règlementer les installations. Certes des horizons économiques, mais au détriment des humains, en particulier les plus sensibles et vulnérables.
    Au service des humains avant d’être au service du profit, n’est-ce pas un avenir plus radieux pour tous et pas seulement pour les plus nantis ?

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