La chronique économique hebdomadaire de Bernard CHAUSSEGROS

Vers la fin du XIXème siècle, alors qu’il travaillait à organiser des « Jeux Olympiques de l’ère moderne », Pierre de Coubertin s’était battu pour faire partager l’idée humaniste que les jeux « n’étaient pas de simples championnats mondiaux, mais la fête quadriennale de la jeunesse universelle, du printemps humain, la fête des efforts passionnés, des ambitions multiples et de toutes les formes d’activité juvénile de chaque génération apparaissant au seuil de la vie ».

En se rapprochant d’organisations chrétiennes prônant le sport à l’école, comme l’école Monge ou le collège Albert-le-Grand d’Arcueil, il trouvera l’inspiration pour la devise Olympique « citius, fortius, altius » ou « plus vite, plus fort, plus haut ».

Et plus tard, après les jeux d’Athènes en 1896 et de Paris en 1900, il s’inspirera de la maxime d’un évêque anglican de Pennsylvanie : « L’important dans ces olympiades, c’est moins d’y gagner que d’y prendre part » pour affirmer « L’essentiel, c’est de participer » !

Participer, certes, mais à quoi ? À réunir la jeunesse du monde afin qu’elle apprenne à se connaître et à se respecter, à se comprendre et à se tolérer dans ses différences ! Les Olympiades du monde gréco-romain, conçues aux alentours du VIIIème siècle avant JC ont perduré pendant 12 siècles pour se terminer, semble-t-il, en 383 après JC. Tous les quatre ans, les cités antiques réunissaient les meilleurs d’entre les guerriers dans le cadre de fêtes religieuses en l’honneur de Zeus. Pendant les jeux, les guerres devaient cesser et les joutes couronnaient les héros d’une couronne d’olivier, symbole ancestral de la paix.

Si la première épreuve s’était limitée à une course à pied de 192 m dans un stade rectiligne, petit à petit, d’autres épreuves se sont rajoutées, courses plus longues, sauts, jets de disque ou de javelot et luttes plus ou moins violentes comme le pancrace ou le pugilat, et même courses de chars. Il fallait recadrer les jeunes générations ! Platon, au IVème siècle avant JC notait : « Qu’arrive-t-il à nos jeunes ? Ils manquent de respect à leurs aînés, désobéissent à leurs parents et ignorent la loi. Ils se révoltent dans les rues, enflammés par des idées anarchiques. Leur morale est décadente. Que vont-ils devenir ? »

La philosophie olympique était donc destinée à rappeler régulièrement à sa jeunesse quelques grands principes. Les Jeux permettaient aussi de repérer des guerriers particulièrement forts. En somme, l’athlétisme préparait à la guerre. On pourrait d’ailleurs se dire que rien n’a vraiment changé depuis bientôt deux millénaires ! Nelson Mandela disait qu’il fallait développer une culture politique basée sur les droits de l’homme. Et l’histoire bégaie.

Les derniers Jeux Olympiques d’hiver se sont déroulés à Pékin et un peu partout en Chine en février 2022. Lors de la cérémonie d’ouverture du 4 février, alors que son pays était officiellement absent pour cause de dopage, mais hypocritement représenté par le « Russian Olympic Comittee », les médias du monde entier ont montré des images de Vladimir Poutine, président de la Russie, participant aux festivités et saluant la foule et la délégation du ROC. Les JO se sont achevés le 20 février et, quatre jours plus tard débutait l’offensive de l’armée russe en Ukraine. Quel plus éclatant symbole du sport image de la culture d’une nation !

Bien évidemment, il ne faut pas caricaturer et jeter l’anathème sur tout un peuple quand son dirigeant se prépare à commettre des exactions en souriant depuis les gradins d’un stage. Mais cela ouvre le débat sur un constat. Le sport, malgré tous les efforts des utopistes et des humanistes, n’est en aucun cas une garantie contre la guerre !

 D’ailleurs, depuis la création hypothétique des jeux antiques en 776 avant JC, le monde n’a pas manqué de se faire la guerre et de la justifier par l’injustifiable, avant d’en revenir à des paroles de paix et de tolérance, et avant de s’affronter à nouveaux au cours d’épreuves sportives de toutes natures.

La pratique du sport est une caractéristique de notre culture moderne

Pour le poète et académicien Aimé Césaire, « Tout est culture. Notre tenue vestimentaire, notre port de tête, notre démarche, la façon de nouer nos lacets. La culture va au-delà de l’écriture de livres ou de la construction de maisons ».

La culture est un sujet complexe, car elle est faite et découle de disputes et de combats, elle touche à notre identité profonde et elle agit sur la nature, la légitimité et le respect de nos droits. Et le sport, comme facteur de notre culture est l’objet des mêmes questionnements.

On pourrait croire, en s’appuyant sur la renaissance de l’idée olympique, que le sport est une invention moderne. Les jeux olympiques de l’antiquité étaient seulement des moments de respiration et de paix dans un univers belliqueux. Seuls les hommes libres pouvaient participer aux jeux olympiques. La trêve des jeux, c’était un moment de fête et de paix, un culte rendu à la beauté et à la force émanant des corps des hommes dans une société patriarcale ! Les vainqueurs étaient des héros adulés que l’on vénérait comme des dieux. Après la trêve des jeux, les luttes habituelles reprenaient.

Après la chute de l’empire romain d’occident, les jeux olympiques ont disparu et leurs célébrations également. C’est une sorte d’âge sombre de l’humanité, en tous cas Europe, qui va durer jusqu’au XVIème siècle. Les guerres vont se succéder durant dix siècles et les héros ne seront plus des athlètes mais des guerriers, des soldats, des tueurs.

Il faut attendre Rabelais puis Montaigne qui s’inspirant des auteurs antiques, se soucie que l’homme ait « un esprit sain dans un corps sain ». L’humanisme met donc philosophiquement l’homme et les valeurs humaines en avant, au-dessus de toutes les autres valeurs. Pour un humaniste, les trois idées fondamentales sont un monde de paix, un monde de culture et un monde libre. Le vecteur primordial est le monde de paix car les humanistes rêvent d’un monde calme où tous les hommes pourraient réussir.

Mais qu’est-ce que le sport ? La Charte européenne du sport le décrit comme « toutes les formes d’activités physiques qui, à travers une participation organisée ou non, ont pour objectif l’expression ou l’amélioration de la condition physique et psychique, le développement des relations sociales ou l’obtention de résultats en compétition de tous niveaux ».

Dans les temps les plus anciens, l’effort physique était la condition essentielle pour la survie de l’homme. Les chasseurs cueilleurs devaient faire de longues courses dans les savanes lorsqu’ils partaient à la chasse. L’idée d’une compétition est ancienne, née lors des Olympiades antiques, mais visible d’une manière symbolique dans les défis que les dieux imposaient à l’homme dans les récits mythologiques. Mais c’est au XIXème siècle que l’athlétisme nait officiellement avec des organisations codifiées et le recours au professionnalisme. Des clubs sont créés, ils regroupent les athlètes et organisent des rencontres sportives. Et progressivement le sport va s’inscrire dans la démocratie, comme un des fondements de la liberté.

Dès la fin du XIXème siècle, le sport était déjà une pratique courante dans notre pays. Parmi les morts de la 1ère guerre mondiale qui a décimé des familles entières de France et d’ailleurs, on a l’exemple d’un Charles Péguy, grande figure de la littérature et de la culture française.

On a aussi ces héros du sport comme un Jean Bouin, coureur de fond, qui avait battu avant-guerre sept records du monde et trente records de France, avant de tomber sur la Meuse alors qu’il était messager de liaison du 163ème régiment d’infanterie. Et il ne faut pas oublier d’autres champions disparus pour la France comme Henri Tauzin ou Edouard Cibot.

Le sport est porteur de valeur

Dans un état de droit, la protection de la culture recouvre deux idées : le droit des peuples à vivre selon des traditions ancestrales partagées, et le droit de s’adonner à des activités culturelles et sociales. Le sport est une activité à la fois culturelle et sociale. Il est souvent un héritage de l’éducation et de la vie en famille, une façon de vivre du groupe auquel on appartient, et enfin, un vecteur d’épanouissement social et de découverte des autres.

Plus largement, tout individu un peu curieux, un peu pionnier, un peu découvreur, sera tenté de découvrir la culture, qu’elle soit intellectuelle ou sportive, pratiquée avec d’autres, parfois très proches, d’une région voisine, parfois très éloignée d’un autre pays ou d’un autre continent. Pour l’Unesco, toutes les cultures font partie du patrimoine commun de l’humanité.

Le sport, notamment celui qui se pratique en équipe, comme le rugby, le football et en général tous ceux qui se jouent à plusieurs au moyen d’une balle ou d’un ballon, mais aussi, bien-sûr, les sports individuels où l’on affronte des adversaires respectés, ne sont pas et ne doivent pas être des miroirs négatifs de l’agressivité humaine. Un terrain de foot n’est pas un champ de bataille, même si l’on voit parfois de désolantes échauffourées, voire de violentes bagarres, se produire sur certains terrains. Les spectateurs ont eux aussi cette capacité morbide à transformer les tribunes en véritables enceintes de guérillas. On peut également rappeler de quelle façon, à Paris, les soirs de finales de football, qui se sont parfois tenues hors de nos frontières, l’avenue des Champs-Élysées est envahie par des foule en liesse, heureuses et partageuses, mais qui peuvent être aussi prêtes à en découdre.

Mais dans la majeure partie des cas, le sport, notamment « amateur », est un lien social. Il permet à des personnes solitaires, familialement ou professionnellement, de quitter leur « cocon », de faire partie d’un club, d’un groupe, de se forger une identité positive, de partager des principes humanistes en faisant des rencontres fortes, et donc d’avoir une vie citoyenne.

A l’inverse, le sport, porteur de valeurs démocratiques et de respect républicain, est souvent attaqué, parfois compromis, quelquefois trahi par les violations des droits de l’homme. C’est le cas des performances fondées sur la triche, pratiques méprisantes à l’égard de l’être humain, de sa dignité, comme de sa santé. Pensons à des sujets sensibles comme le dopage, les traitements hormonaux, voire les modifications du corps et les changements de sexe. Certaines marques investissent dans l’exploitation des sportifs, notamment des plus jeunes, aux talents très tôt décelés, par exemple en soudoyant leurs parents amitieux. Les entraînements intensifs et les pressions insensées dues à l’esprit exagéré de compétition peuvent provoquer des accidents et exposer ces sportifs à des dangers physiques et mentaux.

Il ne faut d’ailleurs pas croire que le sport soit toujours porteur de valeurs saines et d’intégration. Il arrive aussi qu’il soit vecteur de discrimination, à l’égard des femmes, des membres de certaines minorités religieuses, voire, et cela va à l’encontre de la loi, à l’égard de certaines personnes en raison de leur identité sexuelle. Les pressions commerciales et les intérêts mercantiles peuvent également conduire à des violations de la loi comme des droits de l’homme, par des comportements contraires à la dignité et au respect des autres, comme cela a pu être le cas à l’occasion de matchs de football où des joueurs avaient été payés pour perdre.

Le sport est porteur de valeurs, et il a été souvent utilisé a contrario pour soutenir des régimes politiques et faire faussement valoir des valeurs inexistantes. Les exemples les plus connus viennent des Républiques de l’Est et de la Russie, mais aussi de la Chine, qui ont utilisé de vraies usines à « créer » des sportifs de haut niveau, des laboratoires inhumains en quelque sorte, uniquement pour faire croire à la valeur saine et naturelle de leurs élites sportives.

Heureusement, le sport est aussi un moyen de lutter de manière pacifique contre l’injustice, par exemple contre le racisme qui souvent gangrène le monde sportif. Du temps de « l’apartheid », c’est en refusant d’avoir des échanges sportifs avec l’Afrique du Sud que les démocraties ont contribué à faire évoluer le regard porté sur ce régime raciste. Ce ne fut pas la seule arme dans ce combat long et massacrant, mais le sport a ainsi contribué à faire évoluer le régime politique sud-africain. Tout cela est pourtant bien désuet et bien insuffisant pour que tous les excès cessent enfin, comme en témoignent l’exemple récent de Pékin et de la Russie, interdite de compétions d’athlétisme pour cause de corruption et de dopage, participant à la fête sous le nom de ROC, applaudie par un président criminel de guerre.

Le sport est politique et permet donc tous les affrontements, sur le terrain et en coulisses. En 1980, 65 nations ont boycotté les Jeux Olympiques de Moscou en raison de l’invasion de l’Afghanistan par les troupes soviétiques. En réponse, quatre ans plus tard, l’URSS et ses pays alliés ont refusé de se rendre aux JO de Los Angeles pour de soi-disant raisons de sécurité, mais surtout par crainte de voir certains de leurs athlètes demander l’asile politique aux Etats-Unis.

Le sport est créateur de richesse par sa complémentarité avec la culture

La culture du sport est également un des outils du développement économique. Le sport crée de la valeur économique, car la culture du sport est un marché et tout ce qui concerne le sport, comme l’ensemble des activités humaines, est un bien négociable. Désormais, avec le développement des technologies de l’informatique et de la communication, le sport envahit notre sphère personnelle et professionnelle.

En passant d’une logique de conformité à une logique d’impulsion, les pratiquants d’activités sportives et culturelles enclenchent une démarche créative de bien-être, d’art de vie et souvent de reconnaissance sociale. Mais ils créent une demande économique, en matériels, de plus en plus techniques et spécialisés, et en infrastructures. Ces démarches créatives de valeurs ont permis, au cours des cinquante dernières années tout particulièrement, à créer un marché du sport. La participation des citoyens comme spectateur de manifestations sportives et culturelles, mais également comme praticiens ou comme acteurs dans la pratique d’une discipline sportive, a permis l’essor de commerces et d’industries très spécialisées. Elles concernent tout autant le sportswear que les vêtements et les chaussures de plus en plus techniques pour toute une série de pratiques sportives, des plus classiques au plus récentes.

On peut prendre l’exemple du ski, dont le développement très écologique et familial des années 1950 a débouché progressivement sur la construction des infrastructures nécessaires, village, logements, patinoires, pistes, etc. et sur la mise au pont d’un matériel technique de plus en plus performant, skis et autres, le tout étant porté par les succès français des Killy et Périllat aux JO de Grenoble en 1968 et confirmé par ceux d’Albertville en 1992.

Devant ces exploits, les citoyens en recherche de héros deviennent des consommateurs compulsifs. On assiste là à un phénomène de création de valeur. Le plaisir dans la pratique culturelle d’un sport se traduit par une demande économique consentie. Cette démarche créatrice induit des effets décuplés lors de la mise en synergie des deux types de comportement, le spectacle et la pratique du sport. Bien entendu, on retrouve de semblables effets dans la pratique du sport le plus populaire au monde, le football.

 On peut revenir sur les victoires de l’équipe de France au mondial de 1998, et à son impact sur la tolérance entre les différences d’origine de ceux qui font la France d’aujourd’hui, ou de sa deuxième consécration en 2018.

Les relations entre le football et la culture française, pour ne parler que de notre pays, sont des relations plus subtiles qu’on pourrait le croire de prime abord. IL s’agit d’un sport populaire, mais qui est pratiqué dans toutes les couches de la population.

Si Platon affirmait qu’un « Dieu a donné aux hommes la musique et la gymnastique pour faire l’éducation de leur énergie et de leur sagesse », de nos jours, Albert Camus, prix Nobel de littérature, philosophe, mais aussi ancien gardien de but de l’équipe de football d’Alger, disait à qui voulait l’entendre que sa connaissance des hommes lui venait « de la pratique et de l’observation du football ».

Focus

Le sport est, comme toutes les activités humaines, balloté par les joies et les souffrances individuelles. Aucun monde n’est parfait ! Néanmoins, on peut affirmer ici, en conclusion, que le sport est avant tout, comme la culture prise au sens global, un vecteur de la citoyenneté. Être un sportif, c’est avant tout se respecter et respecter autrui ! C’est partager un moment de vie, fait d’efforts et de plaisirs, un moment où l’on se sent libres et égaux en droit, un moment de libre jeu qui nous impose toutefois des règles et des devoirs dans la fraternité.

C’est dans cet esprit qu’œuvre « Sport et Citoyenneté », un Think tank européen dédié à l’étude du sport, créé à Bruxelles en septembre 2007, quelques semaines après l’adoption du Livre blanc sur le sport de la Commission européenne. Il est le seul Think tank en Europe qui se consacre à l’analyse des politiques sportives et l’étude de l’impact sociétal du sport.

Indépendant, « Sport et Citoyenneté » s’appuie sur dix années d’expertise, bénéficie de la reconnaissance des autorités publiques et des parties prenantes du sport européen et est régulièrement consulté par les institutions internationales et européennes, les États Membres, le mouvement sportif et la société civile. Il conduit actuellement plusieurs projets européens (Erasmus+), notamment les projet PASS, PACTE, FIRE et dernièrement FIRE+ qui vise à recenser et analyser les politiques publiques mises en œuvre dans plusieurs États européens en vue de promouvoir l’activité physique comme vecteur de santé.

En s’engageant sur une pluralité d’actions, « Sport et Citoyenneté » produit une réflexion sur les enjeux socio-politiques du sport, et réunit plus de 300 experts au sein d’un Comité Scientifique et de réseaux thématiques. L’objectif est d’aboutir, par une réflexion transversale et pluridisciplinaire, à un échange d’idées alimentant les travaux de production du Think tank. La promotion de ces travaux s’effectue au moyen de publications, de conférences, d’actions de communication et par un accès privilégié aux médias. L’objectif de « Sport et Citoyenneté » est de participer au processus de construction des politiques publiques, nationales et européennes, du sport, de la santé, de l’éducation, de la citoyenneté, du développement durable, de l’économie et de la cohésion sociale.

« Sport et Citoyenneté » portent des valeurs telles que l’intérêt général, l’indépendance et l’expertise. De ce fait, les idées qu’il défend et ses propositions sont au service de l’intérêt général et du plus grand nombre. « Sport et Citoyenneté » est apolitique, affirme que le sport transcende les clivages partisans et propose une approche européenne, appuyée par du benchmark et par la promotion de bonnes pratiques. Ses recommandations sont appuyées par l’expertise de spécialistes européens.

Bernard Chaussegros

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