Début juillet, les « Big Four », les quatre grandes firmes d’audit (Deloitte, EY, KPMG et PwC), ont été sommés par le régulateur britannique du secteur de séparer leurs activités d’audit du reste de leurs prestations. La deadline pour la remise des plans de séparation a été fixée au 23 octobre. Olivier Salustro, président de la Compagnie régionale des commissaires aux comptes de Paris, nous explique les tenants et les aboutissants de ce bouleversement majeur.

Quelles seront les conséquences sur l’activité des auditeurs et des commissaires aux comptes ? 

La séparation opérationnelle des activités de conseil et d’audit au sein d’une même firme signifie de manière schématique que chaque activité devrait être cantonnée et disposer de son propre compte de résultat sans que l’une et l’autre puissent être consolidées. Cela signifie probablement que le business model des grandes firmes, en Grande Bretagne, devra être revu en profondeur, chaque métier devant être seul profitable. En tout état de cause, l’objectif poursuivi est bien que, pour un même client, les auditeurs puissent recouvrer leur indépendance de jugement, leur « scepticisme », sans être prisonniers du poids économique des consultants, par trop déséquilibré au profit de ces derniers jusqu’à présent.

Comment cette décision est-elle perçue par les entreprises hexagonales ayant des filiales au Royaume-Uni ?

Nous n’en sommes qu’au début de la mesure décidée par le FRC, et sa mise en œuvre est à parfaire dans les mois qui viennent. Les entreprises françaises ayant des filiales au Royaume-Uni n’ont donc pas encore estimé la portée de celle-ci. Pour autant, elle pourrait satisfaire les membres des comités d’audit dont la responsabilité a été accrue au cours de ces dernières années.

Qu’en est-il de la situation en France ? Quelles ont été les conséquences de la loi Pacte sur l’audit ? 

La situation française est paradoxale, voire antinomique, par rapport au cas de figure anglais puisque la loi Pacte a rompu la séparation instituée entre l’audit et le conseil par la LSF, même si cette digue a été remplacée par une procédure dite de « risque sauvegarde » à la main des auditeurs eux-mêmes. Il faut donc s’attendre à ce que les auditeurs chargés de procéder à leur « propre examen de conscience » ne soient pas toujours complètement lucides et objectifs. Et que des « accidents » de parcours apparaissent. Cette faculté nouvelle offerte par la loi Pacte est sensée permettre à la profession de compenser la perte des mandats occasionnée par le relèvement des seuils. Mais il ne faudrait pas que cette contrepartie vienne dénaturer l’ADN des auditeurs français qui reposait jusqu’à présent sur une indépendance absolue.

« Le gouvernement français a démontré son intransigeance et le dogmatisme de sa vision »

Pourrait-on envisager un élargissement de cette mesure à la France ?

Oui, mais il faudrait pour cela que le gouvernement revienne en arrière sur la loi Pacte, ce qui paraît improbable à court terme, celui-ci ayant malgré tout démontré son intransigeance et le dogmatisme de sa vision quant à la nécessité d’un audit fort dans une économie de marché. Et l’utilité démontrée des commissaires aux comptes depuis le début de la crise sanitaire, bien que très évidente, pourrait ne pas suffire.

Plus globalement, quel est l’état du marché de l’audit en France ?

Le marché de l’audit en France n’a pas encore été réellement impacté par la loi Pacte dont les conséquences seront pleinement visibles dans les deux à trois ans. L’oligopole observé chez nos voisins européens n’est donc pas encore aussi dominant. Nous pouvons redouter à terme une situation similaire, même si les scandales passés et plus récents ne plaident pas en sa faveur.

A quels défis les cabinets d’audit français vont-ils être confrontés d’ici la fin d’année ?

Les défis des cabinets français de petite et moyenne taille sont de trois ordres : i) s’organiser pour intégrer les compétences liées à l’intégration progressive de ce qu’on appelle vulgairement l’intelligence artificielle, en réalité l’automatisation et la digitalisation des tâches à faible valeur ajoutée ; ii) innover pour répondre aux besoins nouveaux de leurs clients dont ceux notamment liés à la montée en puissance de l’information extra-financière. Ils doivent confirmer leur légitimité sur ce territoire très ouvert et relativement vaste ; iii) réaffirmer leur attachement à la défense de l’intérêt général et maintenir leur indépendance sans céder au chant de mauvaises sirènes au risque de se banaliser et perdre leur caractère différenciant.

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