Sandrine Rousseau (Photo Berzane Nasser/ABACA)

Par Marc Alpozzo, philosophe et essayiste

Tribune. De l’« homme enceint » à l’« androcène », en passant par l’écoféminisme et le cyberharcèlement, sans compter les polémiques autour du « barbecue comme symbole de virilité », on trouve aujourd’hui, au milieu de la grisaille de notre époque, de quoi s’étonner, voire s’inquiéter du niveau du débat politique désormais. Certes, Sandrine Rousseau n’est pas l’égale de son avatar Sardine Ruisseau, sorte de parodie tweetesque sur Tweeter, même si Sardine fait franchement rire, alors que Sandrine n’arrive même plus à nous faire pleurer.

Nous ne dirons jamais assez que la politique est devenue aujourd’hui un pur spectacle, pour le buzz sur les réseaux sociaux et les vaines polémiques. Sandrine Rousseau, encore inconnue, cinq ans plus tôt, est devenue la nouvelle comique, sorte de bouffon du roi, ou plutôt non, je devrais dire bouffonne du roi, bateleuse, amuseuse, cabotine, matassine, pantine, comique.e (ne jamais oublier l’écriture inclusive, ne jamais oublier l’écriture inclusive, ne jamais oublier l’écriture inclusive…) 

Sandrine Rousseau a du génie

Alors disons-le, si Sandrine Rousseau n’a peut-être pas beaucoup de talent pour la vraie politique, elle a en revanche du génie lorsqu’il s’agit de faire parler de sa personne, et dans certains milieux, on va même jusqu’à la comparer à Éric Zemmour ; elle serait donc une Zemmour de gauche ! Rien que ça !

À propos de la députée Europe Écologie-Les Verts (EELV) de Paris, le philosophe de gauche Michel Onfray n’hésite même plus à dire : « C’est un délire cette femme, je me demande comment on peut créer autant de sottises régulièrement. » On pouffe. Or, que dire de tels propos, sinon qu’ils sont exacts, intacts, surtout devant une telle m’as-tu-vu, une telle folâtre ? Voilà que le ton est donné, mais ce n’est pas non plus excessif, tant Sandrine Rousseau marche sur l’eau, vole dans les airs, guérit les lépreux, redonne la vue aux aveugles, et chasse, bien sûr, les marchands du Temple, qui ne sont autres que ces représentants du patriarcat, vieux mâles blancs dominants, et redevables de tous les malheurs du monde, même les tempêtes, les tsunamis, les tremblements de terre, et évidemment le réchauffement climatique.

Les hommes, des bouc-emissaires

Bientôt responsables de la fin du monde, les mâles sont de merveilleux boucs-émissaires, sous les coups de boutoir de Sandrine Rousseau. Oui, vous l’avez bien compris, Sandrine Rousseau se prend pour Jésus, elle se prend pour le Christ, mais bien sûr, le Christ 1.0, autrement dit la Christe, avec un e, prière de ne pas oublier l’écriture inclusive, Messieurs !

Et, vous l’avez tout autant compris, cette tribune ne sera pas tendre avec cette nouvelle figure de la bien-pensance féministe, et de la novlangue de ce début de siècle, tant celle-ci agite des chiffons rouges partout, en prétendant attaquer la phallocratie et la misogynie, qu’elle accuse d’écraser le nouveau grand combat néoféministe.

C’est pourtant sans haine qu’il me faudra écrire cet article, moins pour arrêter Sandrine Rousseau que rien n’arrête dans la mauvaise foi et le besoin de faire parler de soi, que pour retrouver un commencement d’esprit critique, et par besoin d’y voir plus clair. D’autant qu’une foultitude de questions peut d’emblée se poser. En commençant par celle de la rationalité, celle de la puissance, et celle du pouvoir.

Celle de la rationalité d’abord. Lorsque Michel Onfray accuse indirectement Sandrine Rousseau d’avoir trois neurones, c’est finalement moins d’un défaut d’intelligence dont la dame verte souffre, que d’une déficience de rationalité. Et si la députée dans la 9e circonscription de Paris déclenche autant de polémiques, comptons moins sur le bon sens de ses déclarations que sur leurs excès, largement voulus et réfléchis.

Barbecue et virilité

Lorsqu’elle déclare, le samedi 27 août aux journées d’été du parti, à Grenoble, lors d’une table ronde consacrée à la consommation de viande et ses répercussions pour le climat : « Il faut changer de mentalité pour que manger une entrecôte cuite sur un barbecue ne soit plus un symbole de virilité », déclenchant l’ire de nombreux politiques et de vives polémiques (on appréciera à quel niveau se place le débat politique aujourd’hui !), elle n’hésite pas pourtant à insister lourdement, en continuant dans les allégations hasardeuses : « Toutes les études montrent que j’ai raison » (sic !).

Au milieu de la stigmatisation identitaire, de la dénonciation calomnieuse, de la confusion des idées, de la brutalité, de l’argument d’autorité (les chercheurs et chercheuses l’ont dit !), du rapport de force, et du rapport de domination (la femme n’est pas responsable du réchauffement climatique, mais c’est bien l’homme), du dogmatisme, etc. Sandrine Rousseau à raison, elle l’affirme, elle le martèle, et même si l’on quitte le champ de la rationalité, pour celui de la pensée magique, parce que des rapports scientifiques le disent, elle considère qu’elle ne fait qu’exprimer une vérité absolue.

Novlangue sandrinesque

Pour Sandrine Rousseau c’est factuel, et rien ne la fait douter, pas même le risque qu’elle prend de glisser sans sourcilier de la science au scientisme le plus archaïque. En effet, ses thèses ne doivent pas être discutées. Ses propos sont intacts, exacts. La « virilité », ce grand Satan moderne que nos nouveaux bigots sont bien décidés à abattre, à exorciser, est bien à l’origine de tous nos malheurs, y compris celui de se voir bientôt tomber le ciel sur la tête. Sur le fond, Sandrine Rousseau se justifie en affirmant qu’elle souhaite simplement « comprendre les ressorts culturels de la consommation de viande qui font qu’on se rue sur la viande rouge » (Ah bon, depuis quand ?).

Son but : diminuer la consommation de viande, étape essentielle selon elle dans la lutte contre le réchauffement climatique. Pas de quoi s’offusquer, même si elle se place en pleine confusion des genres. Parce qu’on veut diminuer notre consommation de viande, profitons-en pour accuser les mâles, une fois de plus, de tous les maux de la planète ! Sans aucune compassion pour l’ensemble de la gent masculine, Sandrine Rousseau mêle le pathos et des accusations parascientifiques, sachant que ce type de propos fera réagir. Discours habile pour continuer sa chasse à l’homme, sans compter la novlangue sandrinesque, qui vient au secours de cette androphobie : « ce n’est pas nous, c’est EUX, et je fais cela pour le Bien ». Alors, rappelons-nous Philippe Muray, une fois de plus : « Notre temps est si rongé de bonnes intentions, si désireux de faire le bien qu’il voit le mal partout. »

Il faut « déconstruire » l’homme d’urgence

Mais dans cet excès de toute-puissance, toute-puissance de la rationalité selon Sandrine Rousseau, celle-ci souffre aussi de généalogie dogmatique : secourue par son amie, la députée Clémentine Autain, la voilà qui nous montre que le décalage entre hommes et femmes concernant la consommation de viande a été mesuré par une étude individuelle nationale des consommations alimentaires (INCA), (qui est réalisée tous les sept ans sous l’égide des ministères de la Santé et de l’Agriculture)[1]. Si personne n’a pris le temps de questionner ce rapport, l’idée chez Sandrine Rousseau est pourtant simple : l’homme chasse le week-end, et braque son fusil contre sa femme en semaine. On voit le niveau de réflexion et de démagogie de telles affirmations[2].

À grand renfort d’études scientifiques, Rousseau se sent pousser des ailes pour mener la corrida, et continuer son seul et unique combat, celui qu’elle mène contre le patriarcat, et derrière ce gros mot, contre le mâle blanc, moins intéressée par une vraie généalogie du savoir, que par une activité militante, ne voyant ni le piège dans lequel elle s’enferre, ni le relativisme de l’historicisme dans lequel elle s’empêtre, puisqu’elle ne comprend pas, ni même sa comparse Autain ne le comprend d’ailleurs, qu’elle déplace le discours à la pratique, en se fichant bien de fonder l’objectivité de ses propos.

Quelques rapports scientifiques[3] ont répondu à l’intégralité de ses obsessions, cela est donc bien suffisant. Si une étude montre que l’homme mange plus de viande rouge que la femme, c’est qu’il faut « déconstruire » l’homme d’urgence, pour le bien de la planète, pour le bien des femmes, pour le bien de tous, ça va sans dire, et ça va encore mieux en le disant. CQFD.

Ce combat se meut pourtant en un discours relativiste. Puisqu’avec Sandrine Rousseau, le discours n’ayant plus aucune validité intrinsèque, il est désormais fondé essentiellement sur des rapports d’INCA, et puisqu’une étude (ou plusieurs, qu’importe !) suffit à pointer du doigt les hommes, il n’est pas question de bouder son plaisir. On ne doit alors retenir dans ce combat militant, que les effets de pouvoir dont se pare ce discours, puisque que l’on sait tous que tout contre-pouvoir se retourne un jour en un pouvoir, transformé par la victoire dans la lutte politique. Habilement, et par le jeu de la puissance des mots, Sandrine Rousseau renverse l’objectivisme en un pur subjectivisme assumé, et couronné par un vernis scientifique, heureuse, j’imagine, que la victoire soit si proche.

Trottinette et vélo électrique

Mais Sandrine Rousseau souffre également d’un autre mal, la cryptonormativité. En fondant son discours sur un rapport officiel et scientifique, elle prétend fonder la nature même de sa connaissance, Ce n’est donc plus un combat pour la domination politique, mais un combat pour la libération, dit-elle, même si tout se passe dans les jeux du biopouvoir, entre savoir dit scientifique et refus de la critique.

Il n’y a alors plus de déplacement de la critique de l’empirique vers le trancendantal, mais une autofondation du vrai qui refuse toute validité universelle, un point d’entrée qui serait trop long à établir de toute façon, et puis des études scientifiques soutiennent son propos, alors qu’à Dieu ne plaise, elle campera ses positions et s’en tiendra à une validité relative et dogmatique, même si l’on frise l’argument d’autorité de à chaque affirmation.

Il faut changer nos mentalités, remplacer les hommes virils, par des hommes déconstruits, transformer les femmes en des combattantes, ou des sorcières, écoresponsables, adeptes de vide-greniers, de yoga, de bars à tapas, de graines de chia, de goji, de maca ou de spiruline, ainsi que d’huiles essentielles.

Tous ces bobos, hommes-soja et femmes-quinoa, auront ainsi troqué leur voiture pour une trottinette ou un vélo électrique, car ils feront désormais du sport mais pas trop, ne feront plus de barbecue, trop machiste, ne mangeront plus de viande rouge, trop virile, ils aimeront se sentir foncièrement à gauche, même s’ils auront toujours le souci de bien garder leur portefeuille à droite, ils aimeront tout ce qui est régressif, ils aimeront faire la fête, des blagues potaches, mais subtiles tout de même, histoire de prouver qu’ils ont de la cervelle, ils seront diversitaires, même s’ils veilleront à ne vivre qu’entre eux, se ravitailleront dans des marchés d’alimentation bio aux prix très élevés, aimeront la campagne ou les terres très éloignées comme le Népal ou l’Amazonie, mais ignoreront tout des banlieues qui se situent au-delà du périphérique, sauf s’ils trouvent un métro pour s’y rendre, et qu’ils peuvent y vivre dans un grand pavillon, avec un garage et un jardin, auto-suffisant et entièrement écologique. Bientôt, ils demanderont aux plantes la permission de les cueillir, pour vivre en totale harmonie avec le lieu.

Alors pourquoi ne remplacerions-nous pas la viande par du soja ou du quinoa ? Lorsqu’une étude de chercheurs de l’université Harvard, parue en 2008, dans la revue Human Reproduction, a montré que manger régulièrement du soja ferait baisser le taux de concentration du sperme et jouerait un rôle dans l’infertilité masculine, ces résultats ont été aussitôt invalidés par différentes publications et méta-analyses par la suite, affirmant qu’il n’y avait pas de consensus scientifique au sujet d’un lien de causalité entre la consommation de soja et la fertilité masculine.

Le terme donc d’« homme-soja » affublé à cet hommes, « vegan, bobo, progressiste, quelquefois altermondialiste, d’autres fois petit-bourgeois sans saveur macronien […] homme en demi-teinte, émasculé en propre comme au figuré (qui) refuse d’hériter et répugne à transmettre […] hors-sol, qu’il soit de gauche ou de droite, sensible à la sensibilité, propice à toutes les lâchetés et les conformismes […] petit salarié et […] petit consommateur qui ne croit en rien sinon en lui ; en rien de plus grand que lui-même, ni en Dieu ni en la nation. On irait dire qu’il épouse le siècle, surfe sur la tendance, poussé vers la féminisation de son esprit, déconstruit totalement sur le plan intellectuel et moral. »[4] Pourtant, au moment où l’expression apparue, « soy boy » en anglais, la curée s’emballa, accusant l’appellation « homme-soja » d’être d’« extrêmeu droâââte » ! On appréciera combien le qualificatif est commode !

Seul le combat compte

Lorsque Sandrine Rousseau se dit essentiellement descriptive, elle oublie que le savant, selon le mot de Max Weber, est avant tout un homme (ou une femme) qui décide, et qui choisit ses valeurs. Glissant alors dans le discours dominant, l’élue verte réintroduit de la normativité et de l’essentialisme dans un discours politique qui se voulait pourtant objectif et honnête. Sa cryptonormativité renfonce cependant, par son style et le choix des mots, son engagement et son discours dominant.

L’engagement politique a fait oublier à l’élue verte les notions souveraines de vérité, de sens et de valeur. Seul le combat compte… Aucune lucidité méthodologique, aucune autocritique, pourtant deux outils pour la bonne marche des avancées scientifiques, ne sont à l’ordre du jour chez Sandrine Rousseau. Seul le pouvoir et la domination dans les débats doivent primer. Quant à la validité de la vérité de la prétention à la vérité ? Je me souviens d’une critique nietzschéenne à propos de la validité universelle des jugements rationnelles, qui ne sont pour le philosophe allemand, que des affirmations de la volonté subjective de puissance : « C’est vrai, c’est juste, parce que je le désire. » Qu’importe pour Sandrine Rousseau, qui nous martèle ses vérités !   

Prenons un autre exemple, celui du « cyberharcèlement » dont elle se dit victime. Je me souviens d’une époque où les hommes politiques étaient caricaturés et moqués, dans au moins deux émissions quotidiennes : le Bébête show et les Guignols de l’info. Mais ça c’était avant, c’était dans l’Ancien Monde. Aujourd’hui, Sardine Ruisseau sur Tweeter (le profil parodique de la députée) est harcelée judiciairement par Sandrine Rousseau qui, dans un grand renversement sémantique, accuse son avatar parodique de « cyberharcèlement ». Le malentendu, ou plutôt la manipulation est poussée à l’extrême.

Défense de rire

Ce qui se présentait jusqu’ici comme une sorte de soupape de sécurité, le rire, la parodie, le blasphème, est maintenant trainé devant la justice. Tous les rois ont eu leur bouffon du roi pourtant. Oui, mais Sandrine n’est pas une reine. Elle est plus que cela. Elle est un absolu. Un sacré. Un intouchable. Je suis allé chercher la définition juridique de « harcèlement », et voici ce que j’ai trouvé : « Le harcèlement moral se manifeste par des agissements répétés pouvant entraîner, pour la personne qui les subit, une dégradation de ses conditions de travail pouvant aboutir à : une atteinte à ses droits et à sa dignité ou une altération de sa santé physique ou mentale. »[5]

Invitée sur le plateau de Quotidien sur TMC mercredi 31 août, l’élue EELV a été amenée à réagir à propos du compte de 125 424 abonnés qui parodie ses prises de position. « Si je vous dis que ça me fait rigoler, est-ce que vous me répondez que je soutiens le harcèlement en ligne ? », a dit Yann Barthès ; elle lui a répondu : « Oui. En tous les cas, si vous likez et vous retweetez, je vous dis ça oui. […] Parce que ce compte parodique a été fondé au moment où l’extrême droite a décidé de faire de moi une cible, […] à partir du moment où Sardine Ruisseau fait un tweet, alors, il y a des hordes de comptes […] qui lancent ce qu’on appelle des raids. Donc oui, c’est un cyber-harcèlement ».

On notera l’habile recours au mot-anathème « extrême droite », toujours aussi commode lorsqu’il s’agit d’être offensif, et à la position victimaire absolument invérifiable : le compte Sardine Ruisseau a été créé au moment où l’on voulait faire de Sandrine Rousseau une cible, ah bon ? Mais comment vérifier cette allégation ? Jusque-là, tout ce que l’on peut retenir c’est que l’élue verte cherche par tous les moyens, y compris les médias, à faire taire ce compte parodique, même si les moyens sont peu honorables. Et ce que l’on peut lui reprocher, c’est de manquer d’humour, peut-être. Ou alors, plutôt nous demander si nous avons encore le droit de rire des combats de Sandrine Rousseau.

D’ailleurs, peut-on rire de tout et de manière illimitée ? Le rire est pourtant le propre de l’homme, disait Bergson, non ? Et selon Nietzsche, il est bien naturel et facile de moquer nos travers, nos vices, nos mesquineries, toutes nos mesquineries et notre petitesse. Mais pas pour Sandrine Rousseau, qui a oublié de lire Nietzsche. On ne rit pas du ridicule de ses positions, si l’on considère qu’elles sont ridicules. Et il est encore moins permis de se regarder en face, et de la regarder en face, d’en déduire le dérisoire colossal de ses vertus, de ses leurres, de la fragilité de ses valeurs, ou de ses croyances et de ses dogmes.

Interdiction absolue de s’esclaffer, interdiction absolue de rire de sa dévotion envers la science et la morale. Si donc le rire est du « mécanique plaqué sur du vivant », lorsque Sandrine Rousseau se prend une tôle, et elle s’en prend souvent, vous serez punis si vous riez de bon cœur de ses chutes. Mais Sandrine Rousseau a oublié de lire Bergson. Il lui aurait pourtant expliqué que l’homme rit de la déception de son idéal d’humain. Il rit aussi des faiblesses de sa condition humaine : sa vanité, sa niaiserie, sa tartuferie, etc. Elle oublie aussi, que Bergson montre que le rire a une fonction sociale, qu’il sanctionne les méchants, les couards, les orgueilleux, qu’il régule les mœurs dans la bonne humeur. Qu’il a une fonction cathartique. Tout roi avait son bouffon du roi. Mais pas la reine Rousseau !

Alors, bien sûr, si l’on peut rire de tout mais pas avec n’importe qui, comme le disait Pierre Desproges, le rire varie en fonction des groupes sociaux. Nous n’avons pas tous la même manière de rire. Mais Sandrine s’en moque, car elle veut interdire le rire, puisqu’il humilie celui dont on rit. On dit pourtant souvent, que savoir rire, c’est savoir rire de soi et du monde. Mais Sandrine Rousseau n’a aucun humour, elle bannit l’humour, c’est humiliant, il faut l’interdire, car il désacralise le sacré. Rappelons-nous Le Nom de la rose d’Umberto Eco, où le rire est prohibé, par la menace de l’ordre bénédictin qui fonctionne sur la peur et la crainte.

Non, Sandrine Rousseau ne pratique jamais l’autodérision. Son combat est si sacré, que même sa personne, tellement précieuse, interdit le rire. Surtout si le rire questionne ses combats, et la questionne, alors ce dernier ne peut plus être toléré. Ne plus tolérer ce rire qui dégonfle la baudruche. Il faut donc le harceler en retour, car il la harcèle, dit-elle. Elle a donc envoyé la police, elle a remué ciel et terre pour faire fermer le compte Tweeter de Sardine Ruisseau, mais sans succès, alors qu’il lui suffisait de se calmer et de lire Philippe Muray, écrivant dans Après l’histoire : « […] aucune question ne peut plus être posée sur quoi que ce soit, du moment que l’on a établi la victimisation, la diabolisation ou l’ostracisme de ce que l’on entend protéger contre les attaques. » CQFD.

Enfin, alors que la Reine Élisabeth II est passée de vie à trépas, Sandrine Rousseau se sent obligée de tweeter, mais tout en se justifiant par deux fois : « #ElizabethII a marqué notre époque. Elle fut une figure féminine qui a accompagné les moments les plus forts de la seconde moitié du XXe siècle jusqu’à aujourd’hui. Sans être monarchiste, je suis respectueuse du talent et du sens politique. Elle en a eu beaucoup. »[6]

D’abord, si elle rend hommage à cette reine anglaise, c’est parce qu’elle fut une « figure féminine ». Ne jamais oublier de le souligner, même si tout le monde le savait, et que cela allait sans dire. Mais les slogans et les mots-clés doivent être répétés jusqu’à l’étourdissement. Ensuite, elle salue cette figure historique de la royauté anglaise, mais bien sûr, sans être monarchiste. Là, encore, la stupidité de cette précision est d’autant plus marquante, que l’ensemble de la planète a honoré la mémoire de la Reine défunte, mais sans pour autant se sentir obligé de faire une telle précision.

C’est ainsi, du bout des lèvres que la néo-féministe rend hommage à une des plus grandes dames de l’histoire du XXe siècle, tant la haine de ce qu’était la Reine, déborde de tout son tweet.

Jadis, nous avions une dame, travailleuse et militante d’extrême-gauche, que l’on ne pouvait ignorer, ni détester, que nous soyons de droite comme de gauche, et qui fut immortalisée par Alain Souchon, qui chantait : « Les paroles bien sûr ont beaucoup d’usure / Mais elle chante avec un air pur / Elle nous suggère la guerre de pas la faire / Que sur la terre les hommes sont des frères / De partager les soucis les chemises / Et même si c’est des bêtises / Que c’est gentil / Que c’est beau / Arlette it be / Arlette’s go /  Arlette ! » Rappelez-vous, Arlette Laguiller vous mettait en garde : « On vous spolie ».

Sa gentillesse, sa sincérité, la continuité dans son combat, tout cela nous donnait du baume au cœur. Aujourd’hui, c’est bien différent. Sandrine nous étonne, nous agace, nous indispose, nous indigne, nous afflige. Il y a de la haine, de la hargne, de l’acharnement chez elle. Elle veut la peau de l’homme. Elle veut la peau des hommes. Elle veut la peau de cette civilisation. Elle veut la guerre… Son combat sent la poudre, sent le soufre… Il sent aussi la mort… C’est tout l’inverse d’Arlette !

Sandrine Rousseau, VRP d’un monde éteint

Conclusion provisoire : je ne dirais pas comme Michel Onfray que Sandrine Rousseau a trois neurones, elle en a au moins quatre, et même plus selon ses humeurs. Je pense que Sandrine Rousseau est lancée dans une grande conspiration universelle contre l’homme blanc, voulant éliminer toute trace de virilité chez lui, pour fonder enfin, l’homme-soja et la femme-quinoa, deux être hybrides, déconstruits, fades, bénins, inoffensifs et enfantins, qui ne savent plus rire de rien, et surtout pas de leur condition, de leurs croyances, et de leur folie.

Bref, Sandrine Rousseau est le VRP d’un monde éteint, qui en oublie la force supérieure de l’esprit, et la politesse du désespoir. À la joie du tragique, à l’acceptation de notre condition d’hommes, au rire libérateur, Sandrine Rousseau prétend imposer un esprit de bassesse, haineux et liberticide, avec sa cohorte de poursuites judiciaires et de condamnations qui auront la peau des critiques de son combat.

Il sera alors judicieux, pour Sandrine Rousseau, comme pour nous, de rouvrir La Plaisanterie de Milan Kundera, roman où le personnage principal, ayant écrit dans une carte postale, à sa petite amie, « L’optimisme est l’opium du genre humain. L’esprit sain pue la connerie. Vive Trotsky ! », se verra donc exclu du Parti puis de l’université et enfin incarcéré dans ces redoutables camps de travail où l’on redresse les « âmes rebelles ». On y verra comment la mauvaise interprétation de quelques mots, sera assez pour en faire un ennemi du régime, pour renverser le cours de sa vie promise à un avenir glorieux, et le détruire progressivement, tout en ébranlant ses convictions profondes. Pourquoi ? Mais tout simplement parce qu’on ne plaisantait pas avec l’idéal communiste en ces temps-là, tout comme on ne plaisante pas avec les combats de Sandrine Rousseau en ces temps-ci…  

Marc Alpozzo
Philosophe, essayiste
Auteur de Seuls. Éloge de la rencontre, Les Belles Lettres.


[1] On y lit que « les disparités selon le sexe apparaissent au moment de l’adolescence et deviennent plus marquées à l’âge adulte. Elles concernent en particulier les consommations alimentaires, plus en adéquation avec les repères alimentaires chez les femmes (privilégiant les volailles, yaourts et fromages blancs, compotes, soupes, jus de fruits et boissons chaudes) que chez les hommes (privilégiant les autres viandes, fromages, entremets et crèmes dessert, charcuterie, sandwichs et pâtisseries salées, boissons sans alcool et boissons alcoolisées) ». Un chiffre est souvent souligné : la consommation médiane de viande (hors volaille) est de 43 grammes par jour pour les hommes de 18 à 79 ans, contre 27 grammes pour les femmes. (Source : Le Monde, du 1er septembre 2022).

[2] En février dernier, la députée EELV avait fait le lien entre la chasse et les féminicides.

[3] Attendons simplement que ces rapports soient invalidés par d’autres, qui viendront affirmer le contraire, si certains laboratoires de recherche ont le courage et de le souci de la précision et de l’objectivité.

[4] Nicolas Kinosky, « En finir avec l’homme-soja » [archive], La Nef, 28 mai 2021 (consulté le 12 septembre 2022).

[5] « Le harcèlement moral est un délit. Il entraîne la dégradation des conditions de travail. Il est puni dans le secteur privé comme dans le secteur public. La loi organise la protection des salariés, des agents publics et des stagiaires. » (Source : https://www.service-public.fr/particuliers/vosdroits).

[6] Tweet du jeudi 8 septembre 2022.

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