Qui est cet homme qui investit à tout va dans les médias, l’énergie et la distribution ? À la tête d’une fortune de 3 milliards d’euros, Daniel Kretinsky cible des secteurs sous-cotés et étend son influence. Mais après quoi court le milliardaire tchèque ?

On ne parle plus que de lui. Il faut dire que le magnat tchèque, PDG d’EP Corporate Group, actionnaire du quotidien Le Monde et propriétaire de l’hebdomadaire Marianne, se montre particulièrement actif depuis son arrivée sur le marché français à l’automne 2018 via une prise de participation minoritaire dans la holding de Matthieu Pigasse (Le Monde, L’Obs…). Homme d’affaires mystérieux, Daniel Kretinsky, 46 ans, s’emploie à construire un petit empire en France dans la plus grande discrétion. Il ne répond que rarement aux sollicitations de la presse et ses prises de participation se font toujours sans battage.

Pourquoi Kretinsky fascine-t-il autant ? Parce que cet ancien avocat est capable de mettre sur pied des plans de financement de plusieurs centaines de millions d’euros en quelques heures ou quelques jours. Cette capacité à construire des montages financiers d’envergure lui permet de rester sur le sommet de la vague et de saisir les opportunités.

Claude Perdriel refuse de lui parler

À l’affût de la moindre opportunité, Kretinsky cible des dossiers en France, notamment des secteurs particulièrement touchés par la pandémie, afin de racheter des entreprises à prix cassé. Le tycoon tchèque a déjà fait main basse sur de nombreux médias à travers son groupe de presse CMI France. Tout a débuté avec l’hebdomadaire Marianne, qu’il a confié à Natacha Polony. Est venu ensuite Lagardère Active (Elle, Télé 7 jours, Public…), racheté pour 50 millions d’euros, et enfin le Groupe Le Monde, dont Kretinsky ne détient pour l’heure que des parts. Mais son objectif final est, selon certaines sources, une prise de contrôle totale.

N’oublions pas qu’il s’est également intéressé de près à d’autres titres comme Valeurs Actuelles ou L’Opinion, le quotidien économique de Nicolas Beytout, Challenges lui plaisait mais son propriétaire, Claude Perdriel, refuse de discuter avec le Tchèque. Finalement, il s’est entendu avec Bernard Arnault. Mais Kretinsky ne se contente plus seulement de racheter des titres emblématiques de la presse française, il va désormais en lancer. Programmé en vue de la prochaine campagne présidentielle, un hebdomadaire politique centriste et pro-européen – une sorte d’anti Marianne – serait dans les cartons.

Citizen Kretinsky, qui se voit en sauveur de la presse française, a aussi des projets au niveau européen. Son entrée au capital du groupe de médias allemand ProSiebenSat en témoigne. Un rapprochement avec Silvio Berlusconi (groupe Mediaset) est envisagé. Objectif ? Construire un empire médiatique européen. « Daniel est un entrepreneur francophile qui pense long terme et agit vite, a expliqué Arnaud Lagardère. Il n’a jamais manqué à sa parole ».

Metro, Casino, Maisons du Monde, et bientôt Engie ?

Le secteur de la distribution a également les faveurs de ce toqué du business. Après le distributeur allemand Metro (41%), dont il a échoué à prendre le contrôle, puis le français Casino (6,86%) et l’anglais Sainsbury’s, le milliardaire tchèque s’est rapproché du groupe coopératif basque Eroski. Insatiable, Kretinsky s’est également associé à Gabriel Naouri, fils de Jean-Charles Naouri, patron de Casino, pour entrer au capital de Maisons du Monde. Les deux hommes détiennent 10% du capital de l’entreprise d’ameublement via leur véhicule d’investissement, le fonds Majorelle.
Dans le charbon, son secteur de prédilection, Kretinsky a, en revanche, dû se résoudre à fermer ses centrales françaises (Gardanne, Saint-Avold), rachetées précédemment au groupe allemand Uniper.

Quelles seront les prochaines cibles du magnant francophile ? Les noms d’EDF ou Engie sont souvent évoqués. Il y a une dizaine d’années, Kretinsky s’était déjà intéressé au secteur français de l’énergie. Sans succès. Etienne Bertier, son homme de l’ombre, ancien journaliste et ex-patron d’Icade, lui avait pourtant présenté Henri Proglio, PDG de Veolia, ou Christophe de Margerie, patron de Total. C’est ce même Bertier qui, par l’entremise de ses relations, fera entrer Kretinsky dans le pré carré de la presse française. Prendre des petites participations dans des entreprises, souvent des valeurs contra-cycliques, telle est la spécialité de K. Une fois entré au capital, il rencontre le management et influe sur la stratégie du groupe.

Ces opérations se déroulent via la société d’investissement de Kretinsky, Vesa Equity. Exemple avec la montée au capital de Foot Locker (de 6 à 10,3%). Kretinsky détient désormais 400 millions de dollars du capital de l’équipementier sportif américain. Dans la petite web TV des anciens de BFM, Stéphane Soumier et Pierre Fraidenraich, BSmart TV, il a mis 5 millions d’euros pour 50% du capital. Un vrai travail de lobbyiste…

Un industriel qui nage à contre-courant

En République tchèque, Daniel Kretinsky a fait fortune dans le charbon. Le tycoon d’Europe centrale s’est construit tout seul et a bâti un empire. Son nom : EPH. Son groupe figure aujourd’hui parmi les dix premiers producteurs d’électricité en Europe, juste derrière Engie. La production d’EPH équivaut à vingt réacteurs nucléaires. Après avoir suivi une formation d’avocat, ce fils de prof d’informatique et de juge est devenu l’un des industriels les plus puissants d’Europe. Selon l’ex-PDG d’un grand groupe énergétique français, « c’est le type le plus doué de sa génération dans le secteur. Kretinsky s’est positionné contre la vague des énergies renouvelables en partant du constat que 75% de l’électricité mondiale est produite à partir du charbon. Et comme il n’a pas payé cher ses centrales, il peut amortir ses investissements très vite. » Kretinsky sait donc nager à contre-courant, et cela lui a rapporté gros.

Qui est vraiment Daniel Kretinsky ?

Depuis qu’il a commencé à faire des affaires en France, Kretinsky a attiré l’attention des médias. Et très vite, l’hypothèse selon laquelle il serait un espion au service de la Russie a émergé. Certains articles le décrivaient comme un oligarque inféodé à Vladimir Poutine, le président russe. En fin de compte, la seule connexion liant Kretinsky à Poutine est le gazoduc Eustream dont il contrôle une portion et qui transporte le gaz russe dans toute l’Europe de l’Ouest à travers l’Ukraine et la Slovaquie. Bref, pas de quoi confirmer l’hypothèse d’un Kretinsky cheval de Troie de l’ours russe…

L’industriel a d’ailleurs répondu publiquement à ces accusations. Sur Canal+ il y a trois ans : « Je suis né dans un système totalitaire qui était gouverné par les communistes sous le patronat soviétique. Dire que je suis un agent russe n’est pas du tout professionnel. C’est un mensonge. » Dans un document interne transmis aux journalistes du Monde en 2018 : « Pour quelqu’un qui a grandi sous le joug soviétique, le rôle de valet de Moscou est le dernier que j’aimerais jouer dans ma vie. » Nommée par Kretinsky à la tête de Marianne, Natacha Polony a confirmé que « rien ne permettait objectivement de dire qu’il est pro-Poutine ».

Si ce francophile convaincu – il a fait une partie de ses études de droit à Dijon – n’est pas un agent de Poutine, qui est vraiment « Citizen K » ? Pour l’heure, c’est un homme d’affaires avisé, auteur d’un sans fautes, qui a fait de la France son nouveau terrain de jeu pour les années à venir. Inutile d’être un devin pour imaginer que dorénavant son nom sortira systématiquement du chapeau à chaque fois qu’un dossier industriel majeur fera la une des journaux. Cela promet !

Thibaut Veysset

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