Nos entreprises, à commencer par les start-ups, rencontrent de grandes difficultés de recrutement. Pire, elles ne parviennent plus à conserver leurs meilleurs éléments. Décryptage de Gilles Bertaux, fondateur de Livestorm, spécialiste des webinaires et des évènements en ligne.

Quelles sont les raisons de la pénurie de talents en France ?

La crise du covid a quelque peu chamboulé le marché du travail qui a vu, en 2020 de nombreuses entreprises souffrir d’une forte baisse d’activité.

Dès 2021, la majorité des secteurs d’activité ont cherché à recruter, dont la Tech qui a connu la plus forte offre de postes jamais enregistrée en France.

Mais, dans le même temps, le nombre de candidats a diminué, provoquant une pénurie de talents, accentuée par le développement du télétravail et le recrutement à l’international.

C’est d’ailleurs le choix d’organisation de Livestorm : tous nos postes sont ouverts au télétravail et, malgré la crise, nous avons eu la chance de grandir de façon exponentielle. Nous avons rencontré une concurrence terrible à Paris. Ainsi, afin de pouvoir rechercher les meilleurs, nous avons été dans les pionniers des entreprises « remote-first » avec en priorité les postes dans la Tech du fait de la simplicité pour eux de la délocalisation de Paris, et ensuite pour l’étendre aux autres fonctions.

La pandémie a-t-elle modifié les aspirations des salariés ?

Une autre conséquence de la pandémie a influé sur le recrutement. Le confinement et le télétravail ont donné le temps et incité les futurs candidats à une réflexion, un repositionnement de leurs aspirations de vie personnelle et professionnelle. Il y a des circonstances où il peut être nécessaire de reconfigurer sa vie. Maintenant, pour les candidats, le salaire n’est plus le seul critère déterminant. Ils souhaitent aussi donner un sens à leur mission et trouver de la flexibilité. Les entreprises vont devoir s’adapter et répondre à un besoin impérieux d’équilibre entre la vie professionnelle et vie privée.

Les métiers de la Tech ont-ils été particulièrement impactés ?

Un autre élément participe aussi beaucoup au phénomène de pénurie de talents : le retard que la France avait déjà en matière de formation dans les métiers du numérique a été accentué par la crise du Covid.

Aujourd’hui, tout le monde doit être formé au numérique, dans la Tech ou pas. Et pour les métiers spécialisés, il s’avère que ce sont les petites écoles plus récentes qui attirent les candidats et les recruteurs, au détriment des grandes écoles. En effet, ces nouvelles écoles proposent de meilleures méthodes d’apprentissage en adéquation avec les besoins des entreprises. C’est le cas de l’école 42 ou d’Epitech.

Il me semble qu’il faudrait vulgariser les métiers de la Tech dès l’enseignement secondaire car ces filières sont une voie royale en termes d’emploi, de salaire et de flexibilité. Ces spécialisations comme les technologies de l’information, du e-commerce, de la cybersécurité ou des données sont encore trop sous-estimées. Le développement et la compétitivité de l’écosystème Tech français pourrait pâtir fortement de ce retard.

Il ne faut pas non plus occulter que l’année 2021 a été une année record pour les start-ups françaises en termes de financement et donc de recrutements simultanés de nombreuses licornes, ce qui a favorisé cette pénurie.

Et ce phénomène semble perdurer en 2022.

Comment les entreprises françaises doivent-elles s’y prendre pour conserver leurs talents ?

Je pense qu’il est primordial d’écouter les nouvelles attentes des candidats. Peut-être pourriez-vous vous aligner, peut-être pas et ce n’est pas grave. Mais si vous faites la sourde oreille et que vous n’essayez pas de vous adapter (par exemple en proposant une flexibilité sur le travail à distance), vous risquez de perdre en attractivité et donc de ne pas recruter les talents souhaités. Il faut aussi comprendre que les gens démissionnent pour de nombreuses raisons : la fin d’un cycle (ils sont dans votre entreprise depuis un certain temps et ont besoin d’air frais), un changement organisationnel avec lequel ils ne sont pas en phase, ou comme l’effet pandémique et un changement de carrière.

Vous ne pouvez pas vraiment agir sur tout, notamment les personnes qui ont besoin d’air frais, c’est naturel. Mais vous pouvez agir sur d’autres critères qui correspondent à leurs attentes.

Quels sont les leviers activables pour inverser la tendance ?

Comme je le disais plus haut, l’écoute est le levier qui, selon moi, permet ensuite de pouvoir éventuellement vous adapter sur différents critères comme la flexibilité, le salaire (mais il est important de ne pas créer d’inégalité), par des projets stimulants, la création d’un environnement plus sain dans lequel les salariés peuvent gagner du temps à allouer à des hobbies ou autre.

Les gens partiront à un moment donné, crise du Covid ou autre. Tout ce que vous pouvez faire pour les retenir est de vous assurer que vous avez fait de votre mieux pour créer le meilleur environnement, le plus attrayant.

Les entreprises peuvent également miser sur le levier des salaires en raison de l’impact de l’émergence des fonds et des pratiques anglo-saxons. Les startups européennes ne pourront qu’ajuster leurs rémunérations, même si cette conséquence est un peu atténuée par le télétravail.

Quels sont les challenges à venir pour les entreprises de la French Tech ?

La France prend une place de plus en plus prépondérante dans l’univers de la Tech mais reste malgré tout challengée par ses amis européens. Les investissements internationaux représentent une part importante du financement de la French Tech, ce qui souligne l’attractivité de la France mais pose également la question de notre souveraineté technologique.

Comme je l’ai souligné précédemment, je pense qu’il faut aussi renforcer la place de l’éducation numérique dans le système éducatif français pour combler les écarts entre les compétences actuelles et les besoins des entreprises.

La diversité est un troisième élément sur lequel la French Tech doit se pencher. 85% des start-ups fondées françaises créées ces dernières années sont exclusivement constituées d’hommes. Seulement 10% des start-ups françaises qui lèvent des fonds sont constituées d’équipes mixtes. Nous avons récemment lancé une étude qui a mis en lumière qu’il y a un vrai problème de perception des métiers de la Tech auprès des femmes, malgré le fait qu’il présente de nombreux avantages recherchés par celles-ci. L’enseignement secondaire est déconnecté de la réalité des métiers de la Tech qui recherchent pourtant des compétences dans la vente, le marketing, les ressources humaines et pas seulement des ingénieurs. Ce problème de diversité vient, à mon sens, renforcer le problème de la pénurie des talents.

Angelina Hubner

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