Plus d’une centaine d’opérateurs pour 715 millions d’habitants. Alors qu’ils ne sont que 4 aux États-Unis et 3 en Chine, pour respectivement 329 millions et 1,4 milliard d’habitants. Cette fragmentation du marché semble la cause de sa faiblesse structurelle et de son incapacité à permettre l’émergence de champions européens, capables de concurrencer les acteurs chinois et américains. Difficile aussi, sur un marché si fragmenté, d’engager une transition européenne vers les nouvelles générations de télécommunications, notamment la 5G. Très vite, les lourds investissements nécessaires semblent constituer un mur infranchissable pour des opérateurs agissant sur un marché divisé.

Un marché des télécoms européennes en stagnation depuis une dizaine d’années

Mais, en Europe, le secteur a tout de même montré sa résilience pendant la crise sanitaire du Covid-19 en assurant une bonne fourniture de service aux particuliers et aux entreprises, participant ainsi à la poursuite de la vie économique mais aussi au besoin de connectivité des personnels soignants et des centres de santé. De même, le secteur a réussi sa mission de maintien des sociabilités dans une période où la distanciation physique était de mise, adoucissant quelque peu l’impact psychologique de ces dernières semaines. La continuité pédagogique a aussi globalement fonctionné, autorisant ainsi la poursuite de l’enseignement dans la totalité des pays européens ayant fait le choix de la fermeture des écoles. Autant de réussites à mettre au crédit d’un secteur qui a répondu présent. Une réussite indéniable dans une période cruciale qui n’efface pas certaines difficultés structurelles.

Là où le marché international connaît une croissance très soutenue, l’Europe semble pourtant stagner depuis plusieurs années. Les revenus des opérateurs télécoms ont ainsi grimpé de 79 % en Amérique du Nord et de 55 % en Asie entre 2008 et 2017. Sur la même période, la hausse est plus mesurée sur le continent européen et n’atteint que 13 %, selon les chiffres fournis par la Fédération française des télécoms. Un constat partagé pour la capitalisation boursière des principaux acteurs du secteur. Entre 2008 et 2016, elle n’a gagné que 2 % pour les acteurs européens, grimpant de 320 à 327 milliards pour les 30 plus grands groupes du secteur. En revanche, la hausse est de 170 % sur la même période aux États-Unis, la valorisation des groupes passant de 283 à 765 milliards d’euros. Malgré quelques timides remontées ces dernières années, la frilosité pour les valeurs telcos demeure une règle établie chez les investisseurs.

La fragmentation du marché est, selon les acteurs du secteur eux-mêmes, la principale cause de la faiblesse systémique des opérateurs européens. À titre de comparaison, aux États-Unis, 4 opérateurs se partagent plus de 90 % du marché local, tandis que les 10 % restants sont morcelés entre 4 autres opérateurs mineurs. Au sein de l’Union européenne, en revanche, plus d’une centaine d’opérateurs peut être comptabilisée pour un marché global de 745 millions d’abonnements mobiles. Le choix d’un marché concentré a été approuvé de longue date aux États-Unis. En 1996, le Telecommunication Act a favorisé la concentration du secteur autour de deux acteurs majeurs, après le mouvement de libéralisation de l’année 1984. En Chine, la différence avec l’Europe est encore plus marquée. En effet, le marché de près de 1,3 milliard d’abonnés mobiles est divisé entre trois opérateurs. Un format similaire au Japon, où trois groupes se partagent les abonnés de l’archipel.

Fragmentation du marché et inquiétudes à l’aube de transformations stratégiques

Sur le marché européen, la fragmentation a été encouragée au plus haut niveau de responsabilité par le régulateur et la Commission européenne. Le marché est séparé au niveau géographique par les frontières nationales qui demeurent, dans ce secteur, encore bien vivaces. Cloisonnés à leurs marchés domestiques, les opérateurs peinent à s’implanter dans les autres pays de l’Union. Difficile, dans ce cas, d’atteindre la précieuse taille critique permettant aux opérateurs de réaliser d’importantes économies d’échelle. Au niveau européen, les conséquences sont d’ores et déjà chiffrées. Déjà, en 2013, la Commission européenne estimait que l’absence de concentration du marché des télécoms en Europe coûtait 110 milliards d’euros par an, soit 0,9 % du PIB total de l’Union. La concurrence effrénée, encouragée par l’Union européenne, semble avoir eu des conséquences dommageables sur la compétitivité des opérateurs européens

Si la Commission européenne, comme le régulateur, a une pleine conscience de ces faiblesses, ils ne semblent pas encore prêts à bouleverser leur doctrine concurrentielle. Ces dernières années, l’Europe a ainsi mis son veto à plusieurs opérations de rapprochement. Pourtant, la concentration horizontale semble être un préalable nécessaire à la réalisation d’investissements stratégiques, notamment dans le domaine de la 5G, où l’Europe demeure encore partiellement dépendante de fournisseurs étrangers et, en premier lieu, Huawei. « Pendant au moins deux ans, les antennes 5G équiperont autant que possible des sites existants. Ensuite, il faudra rajouter des petites cellules pour densifier le réseau. C’est là qu’il y aura un mur d’investissement » pointe Frédérique Pujol, analyste. Pour y faire face, la solution alternative de la mutualisation des infrastructures peut être envisagée avec, à terme, des perspectives d’économies notables. Une approche d’ores et déjà privilégiée à l’étranger où, en Corée du Sud, la mutualisation des infrastructures 5G est en partie la règle.

Un autre facteur de faiblesse semble être les différences réglementaires, qui empêchent toute structuration du marché autour de règles partagées. En effet, sur beaucoup de sujets hautement stratégiques, comme l’attribution des fréquences, les contraintes réglementaires ou encore les équipements, les États gardent la totalité des cartes en main. « Pour créer les conditions, il faudrait qu’il y ait déjà une synergie réglementaire et politique », explique aux Echos Thomas Coudry, analyste télécoms. « Nous avons 28 marchés, 28 régulateurs, 28 autorités de concurrence, donc l’Europe des télécoms n’existe pas », déplorait déjà, en 2015, Stéphane Richard, alors PDG d’Orange au forum de Davos.

Face à cette situation, 21 dirigeants de groupes télécoms européens en ont directement appelé, en décembre dernier, à Bruxelles pour que l’Europe s’attaque à la fragmentation actuelle du marché européen. Un défi pour Ursula Von der Leyen, présidente de la Commission européenne, dont l’une des priorités est de rattraper le retard du continent sur la Chine et les États-Unis sur la 5G.

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