Issu d’une lignée d’industriels centraliens, Bruno Bouygues a certes de qui tenir, mais il a surtout su imposer tous les codes de l’industrie 4.0 qui font du groupe GYS qu’il dirige un acteur majeur de la grande Europe industrielle en cours de construction.

Avec près de 800 salariés pour 100 millions d’euros de CA et une belle croissance, c’est votre fierté de réaliser 55% à l’export ?

Bruno Bouygues : Faire plus de 50% de notre chiffre à l’export est en effet une très grande fierté que nous partageons tous avec l’ensemble des équipes de GYS. Quand j’ai rejoint l’entreprise, c’était l’un de nos principaux objectifs et force est de constater qu’il est devenu réalité. En 2019, nous étions sur une croissance d’environ 14%, tombée à 0,24% en 2020 du fait de la crise sanitaire, mais qui devrait se situer à 25 voire 30% en 2021. Car dans un contexte difficile où sur certains segments l’offre manque, de nombreux distributeurs dans toute l’Europe se sont tournés vers GYS et ont été surpris de trouver une offre globale en quantité.

Ce n’était pas anticipé, mais cette crise va fortement améliorer la visibilité et le positionnement de notre marque, puisque nous avons gagné plus de clients en six mois que sur les dix dernières années, avec notamment une fin d’année 2020 très forte et de belles perspectives en 2021.

Voyant la crise arriver, votre stratégie a été de prendre les devants en achetant beaucoup de stocks. Un pari risqué mais gagnant ?

GYS ayant un outil industriel en Asie, on a donc vécu la crise en Chine d’abord. Dans cette période complexe, avoir une usine en Chine a été un atout majeur, car cela nous a permis d’anticiper et de planifier les actions à mettre en place en Europe. Pour une entreprise familiale comme la nôtre, la décision d’augmenter fortement les stocks n’a pas été un problème. Dès le mois de février, on a acheté en deux jours pour huit mois de stocks, représentant 20% de notre chiffre d’affaires. Cela a également été possible car GYS s’est doté fin 2019 d’un nouveau centre logistique qui nous a permis de multiplier par dix notre capacité de stockage.

Ce pari a été gagnant, car cette crise a donné une prime à celui qui avait du stock pendant le confinement mais aussi après, car pour de nombreuses entreprises, l’arrêt des usines en Chine ainsi que les problèmes d’approvisionnement dans toute l’Europe ont créé de fortes tensions. Au déconfinement fin avril, nous nous sommes organisés pour revenir, au plus vite, au niveau de production d’avant crise et livrer le plus rapidement nos clients, tout en reconstituant nos stocks de sécurité qui avaient été consommés pendant la période de confinement.

Vous êtes particulièrement représentatif de cette industrie 4.0 d’avenir qui mise sur le triptyque « produits-services-outils numériques ». C’est cela la clé, ne plus miser uniquement sur le produit ?

C’est même fondamental ! On assiste ces dix dernières années à une réorganisation de la distribution de nos produits. L’ouverture des frontières et le développement du digital ont désintermédié toute la chaîne. On travaille de plus en plus avec le dernier distributeur de cette chaîne. Il a donc été essentiel de développer la qualité de services auprès de nos clients distributeurs. A cela s’est ajoutée la crise de 2020 et le fait qu’on ne pouvait plus se déplacer, ce qui a développé les relations à distance. Donc en dix ans, tout a changé. Les produits d’une part.

Aujourd’hui, on parle de circuit intégré composé d’un réseau de cellules programmables. Nous fabriquons 2 000 machines par jour, de plus en plus intelligentes, de plus en plus connectées et nos ingénieurs français ont une créativité exceptionnelle. A cela, s’est ajouté la qualité de nos services dans la relation client, en accompagnant nos clients de façon encore plus percutante avec des outils modernes et des machines en capacité de communiquer. Sur ce triptyque « produits-services-outils numériques », nous avons été des pionniers, nous restons très en avance et nous ne sommes pas nombreux en France à pouvoir le faire.

Vous faites partie de cette nouvelle génération d’industriels qui prépare et souhaite construire une grande Europe industrielle. Où en est-on aujourd’hui de cette construction que vous appelez de vos vœux ?

Ce qui est fascinant, c’est que pendant de longues années, l’Europe était un concept abstrait. Vous savez, avec GYS, je me suis rendu dans plus de 100 pays dans le monde et j’ai énormément voyagé en Europe. Il se passe quelque chose de fort depuis ces cinq dernières années où l’on voit de plus en plus de partenariats industriels se dessiner en Europe, y compris chez les fournisseurs. On voit se nouer une multitude de liens de business mais aussi capitalistiques. C’est une vraie toile de fond qui a commencé à se tisser de façon silencieuse.

Pourquoi ? Parce que nous assistons à un changement de paradigme. Chaque nouvelle génération de produit génère beaucoup plus de recherches entraînant l’augmentation des coûts de R&D. Et pour les amortir, il faut être en capacité de vendre plus de produits sur un marché plus grand. Cela implique donc de se rapprocher de nos clients et partenaires en Europe et de faire le choix de filiales et d’unités commerciales sur place.

Vous poursuivez également votre stratégie internationale. C’est cela votre objectif : dépasser le million de produits vendus par an et avoir une filiale sur chaque continent ?

La pandémie a freiné les voyages internationaux et pourtant notre stratégie impose de se déplacer vers nos clients principaux. Moi, j’ai un fonctionnement un peu animal, j’ai besoin de contacts physiques avec mes clients comme avec mes équipes. Le confinement a eu cela de bon qu’il a donné du temps au temps, car il nous a permis de mieux dialoguer encore avec nos clients, en prenant le temps de le faire dans une vraie qualité de relation. Là où les voyages manquent en revanche, c’est pour la prospection, car qu’il est plus difficile de se différencier en visio.

Vous êtes issu d’une grande famille d’entrepreneurs, avec votre grand-père Francis Bouygues, mais aussi votre père, Nicolas, qui a repris GYS en 1997. Croyez-vous au gène de l’entrepreneuriat ?

J’ai été baigné en effet dans l’univers de mon père qui m’a beaucoup influencé. J’ai appris à ses côtés le sens et les valeurs du travail, car il travaillait beaucoup et se donnait un mal de chien. Je ne crois pas vraiment au gène de l’entrepreneuriat. Je crois plus aux modèles d’excellence, à la culture du travail, à l’importance du collectif, autant de valeurs qui m’ont été transmises et que j’essaye de transmettre à mon tour.

En quoi êtes-vous différent ?

En France, c’est souvent l’excellence individuelle qui est mise en avant. J’ai eu la chance de pouvoir faire mes études à l’international sur trois continents, et notamment aux Etats-Unis, où dans leur culture, c’est l’excellence collective qui prime. Cette triple influence culturelle et économique m’a certainement donné un regard différent sur la recherche d’excellence, tant individuelle que collective, mais aussi le goût de l’international.

Cette crise montre le besoin de sens, de positivité, mais aussi d’une meilleure qualité de vie. C’est cela que GYS offre et transmet à ses salariés et à ses nouveaux talents installés en Mayenne ?

On essaye de beaucoup travailler pour expliquer à tout le monde la valeur du collectif. En période de pandémie, plus encore, la qualité de vie en province est très agréable. Au-delà de cela, nous travaillons avec de nouveaux talents des programmes Erasmus, car l’une des clés chez GYS, c’est de parler toutes les langues du monde. Il y a donc à la fois dans notre entreprise familiale des racines très profondes de notre territoire rural de Mayenne qui a toujours misé sur les valeurs du travail et du collectif, mais aussi le désir de donner des ailes à l’international à nos équipes. Cette vision, c’est aussi l’Europe qui nous l’apporte.

On retrouve vos chargeurs dans tous les systèmes de mobilité. C’est quoi votre rêve, les envoyer sur Mars avec votre partenaire Elon Musk ?

Je crois profondément aux bienfaits de l’innovation et la notion de challenge est dans l’ADN du groupe. La technologie évolue très vite et nous nous efforçons toujours avec GYS d’avoir une longueur d’avance en proposant des solutions de plus en plus intelligentes, toujours meilleures pour l’écosystème. C’est pourquoi, nous nous battons pour que chaque famille de nos produits ait un réel impact positif.

Le Covid a remis le monde individuel au centre du jeu mais aussi l’intelligence collective au service d’un développement durable. Toutes les entreprises les plus polluantes ont disparu de France et on assiste partout à une digitalisation à marche forcée. En Europe, nous avons des forces technologiques exceptionnelles. Tout cela contribue à construire la grande Europe industrielle de demain.

Propos recueillis par Valérie Loctin

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