Le président du Conseil de surveillance de Publicis, groupe qu’il a dirigé opérationnellement pendant 30 ans, le portant à 80 000 salariés dans le monde, vient tout juste de lancer L’Escalator, un incubateur ouvert à ceux qui veulent créer leur entreprise dans le numérique, mais qui n’en ont ni les moyens, ni les contacts.

Vous avez lancé fin novembre L’Escalator, un nouvel incubateur. Pourquoi cette belle idée solidaire d’aide à la création d’entreprise. Pour donner leur chance à celles et ceux qui pensent que c’est impossible pour eux ?

Maurice Lévy : Pas seulement ceux qui pensent que c’est impossible, mais ceux pour lesquels c’est véritablement impossible. Quand on regarde les choses aujourd’hui, il est beaucoup plus facile de créer son entreprise, de trouver des financements quand on est né et qu’on a grandi dans un certain milieu, plutôt aisé, ouvert sur l’entreprise, et quand on a des relations. Et pour beaucoup de gens, c’est très compliqué. Donc L’Escalator s’adresse essentiellement à des gens qui ont des idées, mais des idées qui vont être jugées par les membres du jury de L’Escalator comme étant solvables.

Des gens qui ont aussi la volonté et la capacité de durer, parce que l’entreprise, ça demande du temps, de l’énergie, de la patience. Il ne faut pas baisser les bras trop vite. On est confronté à des obstacles et si l’on n’a pas l’endurance et la motivation nécessaires pour aller jusqu’au bout, il ne faut pas s’engager dans cette voie. Et puis, à côté de cela, il faut qu’ils n’aient pas les moyens et qu’ils n’aient pas les contacts. C’est à eux que s’adresse L’Escalator, dans un univers très particulier qui est celui du numérique.

Quels sont les profils d’idées ou de projets de créateurs qui vous intéresseront le plus ? Vous allez miser avant tout sur les personnalités des créateurs ou plus sur leurs projets ?

M.L. : Les deux mon Général ! Il faut une équipe de 2/3 créateurs-fondateurs et il faut qu’ils inspirent confiance, qu’on ait le sentiment que ce sont des gens qui vont aller jusqu’au bout, parce que n’oublions pas que c’est un parcours qui demande du temps. Le profil de l’équipe, son endurance, sa capacité d’aller loin, tout ceci va compter énormément. Et puis, vous avez derrière eux leur idée de création et il faut qu’elle soit solvable. Si elle est originale, c’est mieux, si elle est inouïe, c’est encore mieux, mais il faut avant tout qu’elle soit dans le numérique et qu’elle occupe un créneau rentable.

Car il existe des tas d’idées séduisantes qui se trouvent à un moment donné face à un mur, car elles ne peuvent pas trouver de rentabilité. Et là ce serait dommage, car on aurait entraîné des gens à aller vers l’entrepreneuriat, on les aurait soutenus pendant un moment pour leur dire que ce n’est pas rentable. Ce serait triste et dommage, car notre objectif, vous l’aurez compris, est de les aider à aller jusqu’au bout et le plus loin possible.

On sait notamment que la phase critique des créations est souvent à 5 ans. Quelle sera la durée de votre accompagnement et comment ça marche concrètement pour vous rejoindre ?

M.L. : Oui, il faut aller sur le site lescalator.com. Ça marche très bien puisqu’on a déjà reçu pas moins d’une centaine de dossiers. Nous sommes très contents. Certains ne rentrent pas dans le cadre car ils sont vraiment à côté. Ceux-là, on leur explique que ce ne sera pas possible, car on ne financera pas un restaurant par exemple. En revanche, il y a déjà 70 dossiers qui eux sont solides dans le numérique. Donc, tout créateur intéressé doit aller sur le site où il y a un espace pour candidater et déposer son dossier. Puis un premier tri est fait par l’équipe de 5 personnes de L’Escalator, dirigée par une femme, Véronique Beaumont.

On cherche d’ailleurs actuellement à renforcer cette petite équipe. Donc ceux qui veulent déposer une candidature peuvent le faire aussi. Après ce premier tri, le jury va se réunir pour regarder le dossier au complet et il va faire une première sélection, un peu plus large que ce que nous serons en capacité d’accueillir, afin d’interviewer les candidats à l’oral. On va certainement auditer deux candidats pour une place. Et puis, on sélectionnera ceux qu’on accueillera pour le programme complet qui dure un an. Ensuite, il y a quelques cas de gens talentueux, dont le dossier ne nous semble pas assez complet, mais que nous allons accueillir pour trois mois pour les aider à compléter leur dossier avant de le présenter au jury.

Qu’allez-vous offrir aux candidats sélectionnés et accueillis à L’Escalator ?

M.L. : On leur offre d’abord le gîte. Ils vont se trouver dans les locaux ultra neufs de 1000 m2 à Levallois-Perret au 36 rue Raspail. Sachez qu’on a déjà arrêté le dépôt des candidatures pour la première promotion le 29 janvier dernier. Donc, on les installe, on leur donne des bureaux. S’ils n’ont pas les ordinateurs avec la bonne puissance, on leur fournit aussi, tout comme le serveur, le cloud, et tout cela gratuitement. Et puis, on va leur fournir trois types d’encadrement. Le premier, c’est celui qui est assuré par les équipes de L’Escalator, y compris moi. On va les voir régulièrement et les suivre, pour analyser ce qui les retarde et on va les aider à résoudre leurs problèmes.

Le deuxième type d’accompagnement vient de nos partenaires qui vont faire un appel à candidatures à l’interne de leurs entreprises pour trouver des volontaires qui sont prêts à aider pour coacher ces jeunes créateurs. On a déjà une belle liste d’anciens patrons qui ont occupé des postes extrêmement importants, y compris dans le CAC 40, et qui ont envie de mentorer. Et parmi nos partenaires, il va y avoir des cadres qui vont aider, soit parce qu’ils ont du temps libre, soit parce qu’ils en ont envie, soit parce qu’ils sont en fin de carrière, pour accompagner ces startups.

Et puis, il y a tout ce que nous allons organiser comme conférences et comme cours (on a notamment un partenariat avec tout le groupe EDH), en présentiel ou en ligne, grâce au soutien de Google et de Microsoft. Sans oublier qu’on va aussi faire venir des intervenants extérieurs, comme des journalistes, des sociologues, des économistes, des experts, qui vont partager leur expérience et leurs connaissances avec nos startuppers.

Et qu’en est-il de l’aide au financement des projets ?

M.L. : En effet, vous avez raison de poser la question ! Au bout de quelques mois, pour les projets qui nous paraissent les plus porteurs, le jury pourra décider de verser un fonds d’amorçage. Après trois mois, soit l’idée aboutit et on les garde pendant un an, soit ce n’est pas le cas et on se sépare gentiment. Au bout d’un an, à tous ceux qui auront bien réussi, on leur offrira alors la possibilité de rester avec nous encore un an de plus.

Vous avez rassemblé autour de vous de nombreux partenaires et groupes prestigieux, privés et publics. Si d’autres entrepreneurs ont envie de rejoindre l’aventure, est-ce possible ?

M.L. : Et comment ! On va les inviter à le faire. Je lance par votre intermédiaire un appel à nous rejoindre tous ceux qui ont envie de venir. Parce que plus ils seront nombreux, plus on pourra accueillir de monde et plus on donnera de chance à des jeunes. J’accueille les bras ouverts tous ceux qui ont envie de nous accompagner, de nous rejoindre. Ils sont mieux que les bienvenus !

Quel regard portez-vous sur la situation économique actuelle de la France, notamment sur les mesures, les aides, le plan de relance du gouvernement ? Est-ce suffisant et efficace d’après vous ?

M.L. : Est-ce que c’est suffisant ? Oui. Est-ce que c’est efficace ? Sur un certain plan, oui bien sûr, parce que ça évite que des entreprises déposent le bilan, ça évite des licenciements. Et c’est remarquablement généreux. Si j’ai une observation à faire, une seule question, c’est plutôt, est-ce que ce n’est pas trop ? Il y a des cas, où l’on n’a pas le choix comme pour les restaurants, les théâtres…, mais pour d’autres secteurs, sur le chômage partiel, je me pose la question de savoir si ce n’est pas trop, parce que je crains cette dimension d’assistanat qui est une pente sur laquelle on a trop facilement tendance à glisser.

D’ailleurs, en ce qui concerne Publicis, vous n’avez demandé aucun PGE, aucun chômage partiel.

M.L. : Absolument. Nous avions déposé les dossiers pour le chômage partiel, mais pas pour le PGE, et puis finalement on s’est dit : la France est lourdement endettée, nous sommes une entreprise qui peut supporter le coût de ce chômage partiel. Ce serait donc un peu abusif, quand vous êtes une entreprise en bonne santé, de solliciter des aides alors qu’il y a tellement de gens qui en ont vraiment besoin. Sans compter qu’à un moment donné ou un autre, l’Etat nous présentera la facture.

Ce n’est pas de l’argent magique ?

M.L. : Non, ce n’est pas de l’argent magique, c’est de la dette ! Tous ceux qui se sont endettés à titre privé savent très bien que soit ils remboursent, soit ils sont en faillite. Donc, il faudra rembourser et pour cela, il y aura deux voies possibles, peut-être trois. La première bien sûr, c’est la croissance. Ça veut donc dire des entreprises qui repartent, qui mettent de l’énergie et des moyens pour générer de la croissance et ça veut dire aussi des agents économiques qui consomment.

Et ce soutien à la consommation, ce ne sont pas seulement les aides, puisqu’on sait qu’il y a plus de 200 milliards d’économies qui ont été faites par les Français. Un bas de laine qui leur permettra de consommer, changer de voiture, réparer, réhabiliter son appartement, changer de chauffage, etc., et qui sera essentiel pour la transition écologique de notre pays. Et puis, la deuxième chose, c’est l’impôt, sachant que plus il y aura de croissance, moins il y aura d’impôt. Notre intérêt à tous est donc de soutenir l’économie, en achetant français, en relocalisant autant que possible la production et en développant l’emploi en France.

Et tout cela, dans deux secteurs prioritaires qui sont la digitalisation et le développement durable ?

M.L. : Bien sûr, ce sont les deux secteurs sur lesquels on peut trouver des sources de croissance importantes et créer des emplois, sachant qu’il n’y a pas que des emplois hyper qualifiés à proposer ; d’autres postes moins qualifiés peuvent être offerts à des gens qui ont des difficultés. Par ailleurs, il y a un troisième secteur sur lequel il ne faut pas se faire d’illusions et qu’il est indispensable d’accélérer, c’est celui de la réindustrialisation. Je me souviens d’une époque où la France comptait 20 à 22% d’emplois industriels. C’est tombé à un moment donné à 17-18% et on avait lancé alors le Cercle de l’Industrie.

Maintenant, on est tombé à un niveau encore plus bas. Il est donc impératif et essentiel qu’on recrée des emplois industriels. La France ne s’en sortira pas en devenant un parc à thèmes, une société culturelle et de tourisme. On voit bien ce qui se passe dans le tourisme quand il y a une pandémie, c’est une catastrophe ! Il faut réindustrialiser. Il faut que des entrepreneurs prennent des segments. On l’a bien vu dans le domaine sanitaire avec notamment le manque de masques, de réactifs et d’appareils de réanimation. La dimension purement nationaliste ou cocardière ne tient qu’un temps. Il ne faut pas croire que les gens vont être prêts à payer beaucoup plus cher parce que c’est national.

Vous avez été un pionnier de la tech, vous avez plus que contribué à l’essor de la publicité en France et dans le monde, que conseillez-vous aux patrons de TPE/PME dans cette période où ils sont frileux à communiquer ? De se digitaliser avant tout ?

M.L. : Le tout premier conseil, c’est la digitalisation en effet. Il ne faut pas se tromper, c’est incontournable ! D’ailleurs, j’ai personnellement investi dans une société qui s’appelle Proximedia qui apporte un soutien à l’organisation et à la digitalisation des TPE et des PME. Dans ce monde, si vous n’avez pas de site, si vous n’offrez pas la possibilité de faire du Click & Collect, si vous n’avez pas de plateforme de e-commerce, vous ne vous en sortirez pas. C’est indispensable. Le deuxième point, et c’est valable pour toutes les entreprises, c’est le marketing et la communication.

Il ne s’agit pas de dépenser des sommes extravagantes mais d’être présent dans sa zone de chalandise. Il faut que les gens grâce à cela reprennent le chemin de l’artisan, du commerce de proximité et qu’ils repartent à la consommation par ces chemins-là. Autrement, les entreprises seront en danger. Toutes ces opérations ne coûtent pas très cher, il ne faut pas se tromper. C’est beaucoup moins que le loyer qu’elles payent. C’est un poste, un investissement sur l’avenir, qui va leur rapporter très rapidement du chiffre d’affaires.

Etes-vous plutôt optimiste ou pessimiste devant l’ampleur de cette crise sanitaire, économique et sociale face à l’avenir ?

M.L. : Je suis la mauvaise personne à qui poser ce genre de question. D’abord, parce que je suis un optimiste-né ! Je regarde toujours le côté positif. Dans les pires crises que j’ai pu connaître, et Dieu sait si j’en ai connu quelques-unes à commencer par l’incendie de Publicis où tout était détruit. On est reparti ensuite de plus belle. Je regarde toujours en toute crise les opportunités. C’est un peu comme l’idéogramme chinois de crise qui peut se lire de deux façons, soit crise, soit opportunité.

Et puis, il y a autre chose, j’ai bien connu à une période de ma vie l’ancien président de l’Etat d’Israël, Shimon Perez, qui me disait « La différence entre les optimistes et les pessimistes, c’est qu’ils naissent et meurent de la même façon, mais qu’ils vivent différemment. » Il n’y a pas de situation désespérée. Bien sûr, il y a des situations difficiles, il y a des fois où il est nécessaire d’arrêter une activité, mais même dans ce cas précis, il y a toujours la possibilité de rebondir. On n’est plus dans la France où la faillite faisait honte et où la fermeture était un péché. Il y a toujours des solutions pour celles et ceux qui ont l’envie et la capacité de rebondir. Partout où il y a une volonté, il y a un chemin !

Avec le recul, après plus de 30 ans à la tête de Publicis dont vous êtes toujours le Président du Conseil de surveillance, de quoi êtes-vous le plus fier ?

M.L. : Je crois que de tout ce que j’ai fait, la chose qui me rend le plus fier, c’est que la France se trouve représentée au plus haut niveau de la communication et de la tech grâce à Publicis et à Viva Tech. Et ce sont, dans les deux cas, des choses auxquelles j’ai beaucoup contribué. Je crois que servir son pays en servant en même temps une entreprise, en la développant et en étant toujours fidèle aussi bien à l’entreprise, à ses fondateurs, à ses salariés et à son pays, est quelque chose que j’ai toujours voulu faire et dont je suis très fier.

Je n’ai jamais trahi l’intérêt du pays et je n’ai jamais trahi l’intérêt de Publicis, de ses salariés, de ses actionnaires, de la famille fondatrice, et c’est cet ensemble qui fait les grandes valeurs de l’entrepreneuriat. D’avoir respecté ces valeurs, de n’avoir jamais cédé à la compromission est quelque chose dont je suis très fier, tout en ayant réalisé des performances tout à fait enviables.

Parlons de la France face aux GAFA. Est-ce qu’on peut s’en sortir face à ces géants ?

M.L. : La première chose à dire est que derrière ces GAFA, il y a avant tout des hommes et ils sont tous géniaux. Même si on peut les trouver trop envahissants, il faut leur tirer notre chapeau. Ils ont été absolument formidables d’autant plus que les GAFA sont des entreprises privées, menées par des hommes avec le soutien de financiers qui y ont cru et l’ensemble du système a fonctionné : l’intelligence individuelle et collective, le génie créatif, les financiers qui ont pris des risques… Il faut se rappeler que, pendant des années, Amazon a perdu des sommes extravagantes. Ça a été la même chose pour Google, pour Facebook, etc. Et les financiers ont été là.

C’est le premier point qu’il faut souligner. La deuxième chose c’est, qu’effectivement, l’écosystème européen n’a pas été en mesure de suivre. Aujourd’hui, l’espace occupé par les GAFA est tel qu’il est difficile de se créer une nouvelle place. Mais, il y a la 5G et comme pour toute rupture technologique, de nouvelles portes s’ouvrent. Et tout ce qui est en train d’être préparé par Bruxelles, en particulier par Thierry Breton à qui je tire mon chapeau, va permettre un nouvel élan, dans le respect de la concurrence.

Et moi, je ne crois pas que ce soit en pointant du doigt les GAFA qu’on va réussir, mais plutôt dans des règles de loyauté dans la concurrence. C’est en donnant les moyens à des entrepreneurs courageux qu’on réussira à créer nous-mêmes une ou plusieurs entreprises qui pourront prendre leur place dans cet espace avec les Etats-Unis, et moi, j’ai toute confiance en cela ! n

Propos recueillis par Valérie Loctin

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