La chronique économique hebdomadaire de Bernard CHAUSSEGROS

Nombreux sont ceux qui, au moins parmi ceux qui sont nés au XXème siècle, se souviennent du très beau film Le Guépard de Luchino Visconti, Palme d’Or à Cannes en 1963. Au-delà de la description éblouissante de la Sicile et du monde aristocrate à l’époque du Risorgimento des années 1860, à l’époque où Garibaldi œuvre à l’unité italienne et à son indépendance.

Au-delà de la fresque historique, une image demeure dans l’imaginaire des cinéphiles, celle du vieux Prince Salina au regard perdu dans son passé tandis que s’agite autour de lui les fêtes de la jeunesse et la révolution incarnée par son propre neveu. Et ce regard perdu du vieil aristocrate, c’est celui de l’homme qui voit disparaître toute époque, des valeurs et des espoirs, des certitudes et des engagements. Peu importe que le contexte soit celui d’un aristocrate qui assiste à la fin de son monde et à la perte du pouvoir dont il disposait. Sa vie s’effrite aussi parce qu’il est vieux et ne comprend plus le monde dans lequel il vit.

Pour moi, le sujet de ce film a toujours été centré sur le constat que tout homme fait un jour que sa vie est passée, qu’il n’est plus à sa place et que le bilan de tant d’années est léger comme peut l’être un brouillard matinal que le vent emporte dès le lever du soleil.

Dans les temps anciens, l’espérance de vie était bien moindre qu’aujourd’hui. Actuellement, elle est de de 85,6 ans pour les femmes et de 79,7 ans pour les hommes. Elle était de moins de 40 ans à la fin du 19ème siècle et d’environ 60 ans après la seconde guerre mondiale en 1945. Notre système de santé a permis de faire énormément progresser l’espérance moyenne de vie depuis les années 50. Mais on constate aussi sur les cartes produites par l’Insee des écarts (parfois jusqu’à dix ans) selon les régions de France.

Cela étant dit, l’allongement de la vie a des incidences à la fois sur les parcours personnels de nos concitoyens et sur l’organisation de la société. Et le regard de l’homme tourné vers son passé disparu est toujours, voire plus encore aujourd’hui, ce regard distant et désabusé que le vieux prince du Guépard portait sur les soubresauts de sa Sicile ancestrale.

La vieillesse implique un engagement de l’homme dans son parcours personnel

L’homme qui reste en forme, physique et intellectuelle, plus longtemps, vit plus longtemps et de facto travaille plus longtemps. C’est souvent par goût personnel, dans un certain nombre de secteur, professions libérales et artistiques, carrières administratives et politiques d’autre part. Mais les pouvoirs publics entendent tirer de cet état de fait, le prolongement de l’espérance de vie pour « obliger » les travailleurs à travailler plus au risque de voir leurs droits à retraite être amputés d’une quotité importante. Il va sans dire que ces évolutions juridiques ne sont pas particulièrement bien accueillies par les intéressés.

Le vieillissement se traduit de nombreuses modifications fonctionnelles qui font perdre progressivement à l’individu son aptitude à assurer correctement ses fonctions dans le temps. Les cellules et les organes vitaux de l’homme sont, en somme, génétiquement préprogrammés pour une durée de vie optimale et maximale. Mais, en fonction des individus, ces programmes peuvent dégénérer plus ou moins rapidement, et progressivement, selon un processus complexe, lent et progressif qui tient à des facteurs génétiques innés ou à des traumatismes affrontés dans leur vie quotidienne. Les hommes sont donc inégaux face à la santé, ou plutôt face à la maladie, mais leur vieillissement est inéluctable.

On n’évoque désormais la question du vieillissement que pour nos concitoyens qui ont dépassé l’âge « mûr ». Au-delà, ceux que l’on désignait autrefois par la dénomination personnes âgées sont devenues d’abord le 3ème âge, mais aujourd’hui, on différencie ceux qui dépasse les 90 ans en évoquant le 4ème âge. Mais en réalité, pour les gériatres, la définition s’opère en fonction de la dépendance des individus. Et finalement, notre époque moderne ne se caractérise pas par un simple vieillissement de la population, mais par la nécessité de gérer la dépendance des personnes âgées.

Les jeunes gens qui ont passé leur baccalauréat à la fin des années soixante ont connu un monde hérité de leurs parents, on pourrait dire un mondé né de la seconde guerre mondiale. C’était un monde fait d’espoirs et d’attentes. La démocratie revenue sur les territoires européens allait permettre l’éclosion de sociétés plus justes, plus égalitaires. Sur ce terreau fertile, ils avaient imaginé un monde idyllique mais largement inspiré des valeurs du passé et des morales propres à notre pays, un habile mélange de la pensée religieuse judéo-chrétienne et de la pensée laïque héritée du siècle des Lumières.

Mais ces rêves-là, un peu statiques, ont été bouleversés par deux grands courants, la mondialisation et le développement des nouvelles technologie de l’information et de la communication. Et de ce fait, les babyboomers venus au monde avec la paix retrouvée en Europe, sont les seuls à pouvoir faire le lien « culturel » entre l’ancien monde relativement concret et le nouveau monde totalement virtuel. Ils ont donc vu leur France traditionnelle devenir un lieu-dit du grand village planétaire et s’ouvrir au multiculturalisme et à la religion digitale.

Mais ces générations ont désormais atteint ou dépassé les 70 ans et, progressivement, ils s’effacent pour laisser la place à des milléniaux (qui seront à leur tour remplacés) qui vivent principalement dans le digital et le virtuel. Les actuels septuagénaires et bientôt octogénaires se sont intéressés aux outils technologiques fondés sur l’informatique. Ils ont des smartphones et des ordinateurs, ils ont tout dans leur poche, ils écoutent de la musique sur des sites de streaming, mais continuent à lire des journaux « papier » ou des livres imprimés, d’acheter des CD ou des DVD, parfois de revenir aux bons vieux vinyles de leur jeunesse.

Ils savent aller au fond des choses dans les recherches qu’ils entreprennent et se méfient de la culture prémâchée et digérée des réseaux sociaux, mais ils se sentent, l’âge aidant (si l’on peut dire) lassés de la vitesse à laquelle tout se transforme et bascule. La rapidité avec laquelle, dans le secteur technologique, les évolutions remettent tout en question, est à la fois source de jouvence, et source de désarroi. Devant ceux qui ont appris à réfléchir à leur place dans le monde et à la valeur que l’on donne aux grandes valeurs comme celle du travail, les contextes du quotidien changent tellement vite que l’identité même de l’individu s’en trouve bouleversée.

La recherche fondamentale du sens qu’il faut donner à l’existence, celle qui trouve sa source dans le « Connais-toi, toi-même » de Socrate, celle qui permet à l’individu de se forger une identité, risque d’être balayée par ce surprenant constat qu’il n’existe aucune vérité. Pendant longtemps, la rigueur mathématique avait soutenu la vie de tous, que ce soit dans la réflexion philosophique ou dans la façon de faire des affaires.

Et puis, soudain, la vitesse de transmission des données, la perte de toute maîtrise des systèmes d’information dont l’ampleur ne peut être conceptualisée par un esprit humain, la suprématie des ordinateurs quantiques sur la science et la conscience humaine, tout ce qui fait le fonctionnement d’un système mondialisé transforme l’individu en un simple pion balloté qu gré des algorithmes qui gèrent ses données, ses goûts, ses désirs et ses actions.

Bien-sûr, ne grossissons pas le trait, il ne faut oublier ni tous les progrès apportés par le digital dans le support et l’aide aux soins, ni le suivi des prestations et le contrôle des situations ou la gestion au quotidien des dossiers de santé, ni l’évolution de la médecine elle-même dans les dernières 70 années. Le monde en revanche devient progressivement insaisissable.

Les septuagénaires d’aujourd’hui sont encore nombreux à suivre les évolutions des technologies, mais sont de moins en moins capables de les contrôler et de s’en défendre si besoin est. Mais progressivement, par fatigue, incompréhension ou désintérêt, ils finiront, avec le temps qui passe inexorablement, par ne plus comprendre le monde qui les entoure et surtout par lui appartenir. Ils assistent, relativement impuissants ou en toute méconnaissance, à l’éclosion d’un monde nouveau, celui de la fragilité des croyances, celui de la fracture entre ce qui est vrai et ce que l’on croit vrai.

Ceux qui ont vécu cette bascule qui s’est faite progressivement sur un demi-siècle peuvent encore, pour un temps, prétendre à user de leur esprit critique et d’une certaine clairvoyance. Mais qu’en est-il des générations X, Y ou Z qui ont une telle foi dans leur certitude de tout connaître et de tout maîtriser ? L’homme s’est toujours adapté au progrès, je dirais, tant que la progression conservait une logique et un lien entre le passé et l’avenir. Il n’en sera pas de même, à mon sens, quand, comme cela se vérifie aujourd’hui, l’homme perdra la maîtrise de la machine qu’il invente, la maîtrise de la donnée digitale qu’il croit avoir créée mais qui, en fait, le manœuvre.

Et que deviendront ces générations-là, lorsque sera venue le temps de leur vieillesse. Quand ils seront à leur tour atteints par la dégradation continue des quelques cent milliards de neurones dont nous sommes dotés à la naissance. Les neurones meurent, c’est un fait, mais cette mort lente s’accompagne de l’appauvrissement en qualité et en quantité des connexions entre les neurones qu’on appelle les synapses. C’est ainsi que s’use le dispositif cérébral, particulièrement quand on ne s’en sert pas. C’est ainsi aussi que se développent des changements affectant la dimension cognitive et émotionnelle dans le cadre du vieillissement normal. La personne âgée, parallèlement à la perte de ses capacités de réflexion et de mémoire, se retrouve obligé « d’intégrer ce à quoi le confronte le fait de vieillir, quant à son désir, quant au rapport au temps et à la mort ».

Le vieillissement de la population implique une nouvelle organisation sociale

Le débat n’est pas nouveau. En 2018, la révolte a éclaté en France, sous l’impulsion populaire des Gilets Jaunes. En plus de l’augmentation brutale des carburants, les Français ont commencé à entendre parler de la légendaire réforme des retraites. Légendaire, car cette réforme dont tous les gouvernements avaient parlé, le nouveau gouvernement Macron/Philippe entendait l’imposer. « Compte tenu de la forme de la pyramide des âges, on ne pourra bientôt plus payer les retraites », disait-on. Et les idées ne manquaient pas, changer le mode de calcul du montant de la retraite (en l’occurrence le baisser) ou allonger la durée de cotisations, donc reculer l’âge légal de départ en retraite.

Il y a toujours des gens pour considérer qu’il est trop tôt pour s’arrêter de travailler. Il y en a en revanche beaucoup qui ont de bonnes raisons de prendre enfin le temps de vivre, pour des raisons de santé, parce qu’ils ont commencé tôt, parce qu’ils ont exercé des métiers pénibles ou parce que leur activité était stressante. Et ce sont aussi, très souvent, les Français des classes les moins favorisées qui, arrivant au bout des 150 trimestres d’activité (base légale de la retraite autrefois), estimaient le moment venu de « prendre sa retraite ». Et voilà que des politiciens venaient leur annoncer que, finalement, ce serait 40, voire 42 ans, soit 160 ou 168 trimestres d’activité qui leur donneraient une retraite complète !

Scandalisés par le coût de la vie en augmentation avec l’accroissement du prix de l’essence, puis se sentant méprisés ou trahis par les élus pour ce qui concernait leur retraite, les citoyens les moins favorisés se sont mobilisés, tous les samedis durant 33 semaines, pour bloquer les ronds-points de province et envahir les rues de Paris. Les manifestations ont été parfois très violentes comme le 1er décembre 2018, troisième acte des Gilets jaunes. Dans une hystérie incontrôlée, une partie de l’Arc de Triomphe a été saccagée, le buste de Napoléon décapité, un moulage de la Victoire sculptée par Rude endommagé à coups de masse.

Les dégâts ont été commis par des gens ordinaires, exaspérés, outrés par l’évolution de la société, les abus et le comportement des profiteurs. Tout a, bien-sûr, dégénéré avec l’intervention des provocateurs habituels qui se sont infiltrés entre les groupes de provinciaux parfois venus avec leurs enfants. Les médias ont dénoncé la violence des Black Blocs, qu’on suspecte sans les identifier réellement, ce qui semble difficile à croire.

Durant plusieurs semaines, les manifestations ont bouleversé Paris et les grandes villes de province, jusqu’à ce que la pandémie de la Covid et le confinement imposé par les autorités mettent finalement un terme temporaire sans doute, à cette anarchie très habilement manipulée.

Et lorsqu’on évoque le principe d’une « nouvelle organisation sociale » dit qu’avant tout, il existe une base juridique fondamentale que de nombreux philosophes du siècle des Lumières ont étudiée, le Contrat Social. La solution proposée au XVIIème siècle par le philosophe anglais Thomas Hobbes dans son Léviathan (1651) est effectivement incarnée dans le contrat social. Les hommes vont accepter de renoncer à une partie de leur liberté naturelle si, en échange, ils gagnent en sécurité. Ils échangeront cette liberté avec l’autorité (prince ou gouvernement élu) détenteur de la force publique et aura la capacité de faire respecter le pacte social.

Selon Thomas Hobbes, la vie en société va faire apparaître la nécessité de garantir la sécurité des citoyens et « que l’on consente, quand les autres y consentent aussi, à se dessaisir, dans toute la mesure que l’on pensera que cela est nécessaire à la paix et sa propre défense du droit que l’on a sur toute chose ; et qu’on se contente d’autant de liberté à l’égard des autres qu’on en concéderait aux autres à l’égard de soi-même ». C’est ainsi que l’on qualifie le pacte social qui se traduit par« la transmission mutuelle de droit, un pacte qui doit être mutuel et total, et qui doit concerner tous les individus ».

Si ce contrat est la base juridique d’un système qui doit garantir à chacun de vivre en paix et en sécurité, on sait que cette garantie est sujette à toutes les tentatives de contournement de la part de ceux que l’on peut qualifier de délinquants, voire de criminels. Les tribunaux judiciaires, submergés par les plaintes, rendent près de 2 millions de décisions pénales chaque année contre des personnes identifiées pour des affaires dites « poursuivables ». Cela signifie que figurent dans ces affaires de nombreuses victimes, et pas forcément des personnes dites vulnérables. Dans le monde judiciaire, les personnes âgées devaient être plus particulièrement protégées car elles sont plus facilement victimes d’abus, du fait de la diminution de leur compréhension du monde.

Il est donc essentiel d’offrir aux personnes âgées les moyens d’une vie décente et toute la protection dont elles ont besoin du fait de leurs fragilités et de leur dépendance. Si leur protection contre les actes de délinquance est une nécessité comme pour n’importe quel citoyen, leur premier besoin est d’avoir les moyens d’assurer correctement leur existence une fois qu’elles ont quitté le monde actif pour « profiter » d’une retraite bien méritée. Or c’est loin d’être le cas, et on peut s’étonner que les rêves et les espoirs d’un monde meilleur aient plutôt débouché sur une société très inégalitaire où certains d’entre elles vivent carrément dans la misère.

Les périodes électorales sont celles des grands sujets et l’évocation des grands sujets de société sont l’occasion des grandes promesses.

C’est le cas du « minimum retraite ». La question est posée : quel doit être le montant minimum de la pension versée à un retraité pour qu’il puisse décemment vivre sans sombrer dans la pauvreté, que ce soit pour se loger, se chauffer ou se nourrir ?

Mais, en dehors des sommes capitalisées par les intéressés qui ont contribué leur vie durant par ponction sur leurs salaires de leur assurance vieillesse, et où trouver les fonds si ce n’est par la dépense publique, à laquelle riches et pauvres doivent participer à hauteur de leur « enrichissement », voire de leur profit. Comment doit-on gérer cette charge ? La France a toujours trop bien donné l’exemple en matière de couverture sociale. Elle ne peut sacrifier aujourd’hui son image humaniste.

La gestion des retraites peut se faire par capitalisation, et c’est ce que font les plus aisés. Elle doit se faire par répartition pour les plus démunis. S’il y a une certaine incurie dans la gestion de l’argent public et certains en profitent. Il y a une certaine gabegie dans la dépense publique et de l’ordre doit donc y être mis. Mais il est hors de question que ce soit les moins favorisés de nos concitoyens qui en payent le prix. A défaut, les mêmes causes ayant les mêmes conséquences, de nouvelles flambées de violence populaire pourraient voir le jour en réponse aux actuelles et aux prochaines élections de nos représentants.

La Justice joue son rôle, avec le peu de moyens dont elle dispose pour assurer la protection judiciaire des personnes. Outre les procédures habituelles permettant de poursuivre les auteurs d’infractions, quelles qu’elles soient, l’Autorité judiciaire est chargée, entre autres, de protéger les personnes vulnérables, et parmi elles, les personnes âgées quand elles sont en situation de vulnérabilité, quand elles deviennent des personnes majeures protégées, placées sous tutelle ou curatelle. Des juges spécialisés et les procureurs contrôlent et gèrent l’ensemble de ces milliers de situation. Cette gestion de « dossiers » est attentive, mais elle peut demeurer abstraite, tant que des signaux d’alerte ne sont pas transmis à l’institution.

Il faut donc que, par tout moyen, les magistrats des parquets et les juges des tutelles soient informés des abus dont sont victimes ces personnes protégées. On pourrait ajouter qu’il n’y a pas que les majeurs sous tutelle qui peuvent être victimes d’abus. C’est le cas, on doit le déplorer, dans un certain nombre d’établissements recevant un public dépendant. C’est le cas des EHPAD, mais il existe aussi de petites structures qui hébergent des personnes en situation de précarité.

On traitait peut-être mieux nos anciens dans le passé. Cela resterait à prouver ! Mais les abus étaient sans doute moins nombreux autrefois, d’abord et avant tout parce que les gens vivaient moins longtemps et mourraient dans la force de l’âge, au travail ou à peine retraité. Mais généralement, en province notamment, les enfants gardaient leurs anciens avec eux, parfois comme un poids, souvent comme la mémoire de la famille.

L’individualisation de la vie, pour ne pas parler d’égocentrisme, a modifié ces coutumes ancrées dans les mentalités judéo-chrétiennes. La longue chaîne familiale a été rompue dès les années 60, quand chacun a commencé à s’installer dans des logements distincts, généralement plus petits, lorsque la mobilité professionnelle a incité les jeunes générations à suivre plus facilement la route de l’emploi que celle de la famille. Qui plus est, c’est à cette période d’après 1945 que sont nés les babyboomers qui ont fait mai 68, que les campagnes et la province se sont vidées au profit des grandes métropoles et notamment de l’Ile-de-France (20% de la population française vit en région parisienne, même si Paris dont l’immobilier est hors de prix a progressivement perdu son habitat populaire).

L’État et les collectivités locales ont dû faire face à l’accroissement d’une population vieillissante. Il fallait également faire face à la progression de maladies telles que celles de Parkinson ou d’Alzheimer, et prendre en charge nos concitoyens devenus incapables de se débrouiller seuls dans l’existence, ou dans le pire des cas, qui perdent tout repère dans leur monde, ne savent plus qui ils sont et qui sont leurs proches qui les entourent de soins.

Récemment, des cas isolés de maltraitance commises sur des personnes hébergées en EHPAD ont incité les familles à déposer des plaintes pénales. Le cas le plus récent fait état d’une femme âgée décédée à la suite de plusieurs fractures des jambes. C’est sur ces entrefaites que les résultats d’une enquête minutieuse d’un journaliste ont été publiés et dénoncent le scandale de la maltraitance dans les EHPAD privés, du fait du manque criant de personnels et de l’absence notoire de qualification des équipes, tout cela pour des prix d’hébergement exorbitants.

Les conséquences, outre l’inhumanité avec laquelle sont traitées nos personnes âgées dépendantes, se traduisent par un manque global de soins et d’hygiène, une insuffisance constatée de nourriture, tant en qualité qu’en quantité, et parfois, comme on l’a vu, par des actes de violence commis par des personnels non formés ou dépassés par leurs responsabilités.

Il ressort aussi de cette récente enquête que des pratiques et des dysfonctionnements graves et intolérables ont été découverts, et que l’on peut s’interroger sur la question de l’efficacité des contrôles ordinaires, décidés par la puissance publique, dans les EHPAD. Ces contrôles doivent porter sur les conditions d’accueil des résidents, l’hygiène, la qualité des soins médicaux que sur l’entretien des chambres, le respect des règles sanitaires dans la restauration ou sur l’emploi d’un personnel qualifié. Les inspections peuvent également viser des aspects économiques, comme le respect des contrats, des tarifs ou la conformité des comptes. Néanmoins, ces contrôles ne sont jamais inopinés et les établissements sont prévenus suffisamment en amont pour se préparer et camoufler les insuffisances.

Il n’y a pas non plus assez de contrôles pour que la situation change réellement. Selon le Défenseur des droits, ces dernières années, il y a eu moins de 50 contrôles annuels, selon les régions (90 par exemple en 2018 dans la région des Hauts-de-France qui compte 568 EHPAD).

Pour de nombreux citoyens, relayés en cela par des déclarations politiques récurrentes, il est insupportable de « faire du profit sur les personnes âgées dépendantes ». Il est inacceptable de vouloir « gagner de l’argent sur ce qu’on appelle l’or gris, c’est-à-dire sur l’état de détresse et de dépendance ».

L’État a lancé plusieurs enquêtes administratives, et l’institution judiciaire des enquêtes pénales sur ce qui paraît bien être des abus, ce type d’activité « commerciale » ayant généré pour certains des milliards d’euros de chiffre d’affaires.

Sans verser dans la nostalgie du passé, la France perd son âme dans l’abandon de la protection sociale et humaine des anciens, il faut interdire la « financiarisation », et retrouver notre service public de santé ancestral, ou en réinventer un plus moderne qui soit digne de notre pays.

Bernard Chaussegros

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