Investissements d’adaptation au réchauffement climatique, souveraineté énergétique, réindustrialisation : les besoins financiers des pays européens pour faire face aux grands enjeux à venir apparaissent colossaux. Alors même que les mesures de soutien à l’économie pendant la crise sanitaire et le soutien aux populations dans un contexte inflationniste grèvent très sévèrement les capacités d’États déjà surendettés. Un jeu d’équilibriste pour les gouvernements qui doivent fortement mobiliser l’investissement privé, venu notamment de l’épargne des ménages et des assureurs.

L’engagement financier des États à leurs niveaux maximums

Face à la guerre en Ukraine, à la montée des périls, mais aussi pour assurer tant bien que mal un semblant d’autonomie stratégique, les investissements dans les domaines régaliens, comme la défense, sont appelés à croître drastiquement dans les années à venir. Du côté de la Pologne, des annonces gouvernementales ont d’ores et déjà prévu une augmentation de 29 milliards d’euros du budget militaire, tandis que l’Allemagne s’est dotée d’un fonds spécial abondé à hauteur de 100 milliards pour moderniser une Bundeswehr en lambeaux. Des dépenses hors-norme qui se heurtent pourtant à l’héritage de la crise sanitaire. Il y’a deux ans, la pandémie et les mesures de soutien à l’économie avaient ainsi coûté très cher aux économies continentales. Retour en arrière. Le 23 avril 2020, les dirigeants européens ont en effet acté le déploiement d’un Fonds européen pour la relance. Son coût ? 750 milliards d’euros. En plus de ce programme ambitieux, les chefs d’État ont trouvé un accord pour un budget à long terme de 1 074,3 milliards d’euros, s’étendant sur la période 2021 – 2027. Il s’ajoute aux 540 milliards d’euros déjà déployés pour les trois filets de sécurité pour les travailleurs, les entreprises et les États membres dans le cadre de la crise sanitaire, fixant une enveloppe globale dont le coût s’élève désormais à 2 364,3 milliards d’euros.

Plus que jamais, le contexte budgétaire européen apparaît sous pression alors même que la balance commerciale de l’UE a atteint, en août 2022, un déficit commercial record de 50 milliards d’euros. Et les pays européens sont à la peine avec une dette publique moyenne estimée à 86,4 % du PIB. En France, la tristement championne continentale dans cette catégorie, elle s’établit au troisième trimestre 2022 à près de 102 % du PIB. Et pourtant, les besoins en financement n’ont jamais été aussi puissants. 379 milliards d’euros d’investissements doivent ainsi être mobilisés chaque année entre 2020 et 2030 pour atteindre les objectifs de neutralité carbone fixés par la Commission européenne. Les enjeux climatiques et de sécurité ne sont cependant pas tout, alors que se dessinent aussi de forts défis dans le domaine de la digitalisation, du vieillissement de la population ou encore de l’épuisement des ressources climatiques. Rien que pour sa transition énergétique, la France devra investir entre 12 et 15 milliards d’euros par an. « L’investissement de long-terme ne peut pas reposer principalement sur le secteur public et sur des programmes classiques de relance budgétaire », souligne ainsi Gérard de la Martinière. L’enjeu de la mobilisation de l’investissement privé apparaît, dans ce contexte, particulièrement stratégique. Bonne nouvelle, les banquiers nationaux et centraux ne manquent d’ailleurs pas d’idées.

L’enjeu d’une mobilisation accrue de l’épargne

S’il y’a un secteur où l’argent ne manque bien, c’est bien dans l’épargne des Européens, dont la pleine mobilisation apparaît désormais comme un impératif stratégique. Les réserves de liquidité des ménages sont aujourd’hui abondantes, alors même que 1 000 milliards d’euros d’épargne supplémentaire ont été accumulés pendant la crise sanitaire, correspondant à 8 % du PIB. Le montant de l’épargne s’élevait ainsi, en 2020, à 7 300 milliards d’euros, un record inégalé. En France, l’un des pays européens où l’on épargne le plus, l’enjeu est d’autant plus important. Si l’épargne privée européenne a largement augmenté, la proportion des actifs financiers des ménages de l’UE détenus en actions, titres de dettes et parts de fonds d’investissement a cependant très fortement reculé, de 8 points dans le portefeuille des ménages entre 2007 et 2019, au profit des actifs en numéraires et assurances-vie, qui ont eux gagnés 8 points.

Parmi les pistes évoquées par de nombreux observateurs, l’aboutissement de l’Union des marchés des capitaux qui, malgré les pressions de la Commission européenne, en reste encore au stade de projet. Elle aspire, selon la Banque de France à « (mobiliser) l’épargne des ménages à des fins productives, tout en allégeant la contrainte de financement des entreprises et en facilitant les flux d’investissement transfrontaliers au sein de l’UE ». De nombreux freins perdurent encore, notamment dans les domaines de la surveillance, de la fiscalité ou encore de l’insolvabilité, conséquence d’une uniformisation encore partielle.

L’enjeu central des assureurs

S’il est un secteur tout aussi stratégique, c’est aussi celui des assurances, qui s’affirment comme des acteurs plus qu’incontournables sur le marché des capitaux. « Les assureurs sont parmi les premiers investisseurs institutionnels et les principaux financeurs de l’économie », souligne ainsi Vincent Dupriez, associé chez EY en charge du secteur de l’assurance-vie. Un enjeu d’autant plus sensible que le Parlement européen débat actuellement d’une réforme des règles prudentielles des assureurs fixées par Solvabilité II, texte dont le député européen Markus Ferber est le rapporteur.

Entre autres, les règles applicables aux investissements des assureurs dans les institutions bancaires sont en question en raison des conditions d’investissement plus favorables offertes aux banques dans le cadre du « compromis danois ». Pour résumer, les banques désireuses d’acquérir une société d’assurance sont soumises à des conditions d’investissement bien plus favorables que les assureurs aspirant à racheter une institution bancaire. Un déséquilibre perçu comme très largement préjudiciable par l’industrie de l’assurance qui se caractérise aujourd’hui par un nombre de participations accrues des banques dans les compagnies d’assurance et un volume marginal de transactions impliquant une prise de participation des assurances vers les banques. Les acteurs de l’assurance espèrent que ce processus de révision aura la capacité de rétablir des conditions de concurrence plus équitables entre les différents acteurs, notamment pour libérer pleinement le potentiel d’investissement du monde de l’assurance, tout particulièrement dans le domaine de l’adaptation au changement climatique où les besoins sont colossaux.

L’investissement public est loin d’être mort

Face à la hausse des prix de l’énergie et aux politiques subventionnistes menées par la Chine et les États-Unis, des débats agitent l’Union européenne sur les aides d’État, notamment pour accélérer massivement les procédures d’octroi de subventions et de crédits d’impôt dans tout un panel varié de secteurs jugés stratégiques, allant des panneaux solaires aux semi-conducteurs, en passant par les batteries électriques. La piste d’un fonds souverain européen est même de plus en plus évoquée pour tenir le rang face à l’Asie et aux États-Unis, qui ont acté un plan d’investissement de 370 milliards de dollars en faveur de la lutte contre le réchauffement climatique.

A long-terme, la perspective d’une Europe à faible croissance, avec une population active en baisse continue et marquée par des investissements en baisse durable se fait de plus en plus sentir. Sauf à mobiliser plus largement les capacités, en partie inexploitées, du secteur privé et des ménages.

A. Bodkine

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