Par Catherine Muller, Docteur en psychologie

Tribune. La pandémie a fait, des enfants du monde, des « Petits Poucets », à l’image du petit garçon du conte de Charles Perrault. Et ce n’est pas dans n’importe quel contexte que ce conte a été écrit ! Nous sommes en 1697, au cœur du « petit âge de glace », un changement climatique aux conséquences catastrophiques. Il va faire si froid que les côtes françaises seront transformées en banquise, et que la terre gelant sur pas loin d’un mètre de profondeur, plus aucune récolte ne sera possible ; les famines vont succéder aux famines, et, la grande précarité aidant, une épidémie de typhus va ravager la France, tuant près de dix pour cent de sa population. Et ce n’est pas dans n’importe quel contexte non plus que je me réfère à ce conte, car même si nous n’atteignons pas ce degré de tragédie absolue, il n’en reste pas moins que les mots les plus souvent associés à la Covid 19 sont « drame », « guerre » et « pénurie ». On sait, en effet, depuis Bruno Bettelheim et sa « Psychanalyse des contes de fées », que la fonction de ces histoires est celle d’un « miroir magique », remédiant à nos angoisses en nous faisant croire en l’existence de ces solutions merveilleuses dont nous avons grand besoin dans les moments d’adversité.

Reconfigurer notre monde

Charles Perrault n’a pas fait pas que laisser vagabonder son imagination et sa plume, il a aussi, à travers ses récits fantastiques, voulu rendre compte de la réalité socio-économique de son époque. Le Petit Poucet est ainsi une dénonciation de la grande misère des campagnes qui sera le terreau des Jacqueries du siècle de Louis XIV, mouvements de révoltes paysannes annonciatrices du grand bouleversement de la Révolution Française. C’est aussi un manifeste qui veut alerter sur la condition des enfants de cette époque, toujours les premiers menacés quand les parents tombent dans une grande pauvreté ; ces derniers ne voient alors qu’une seule solution : l’abandon. C’est ce qu’a fait quelqu’un d’aussi célèbre que Jean-Jacques Rousseau, qui, au nom d’ arguments humanitaires, a abandonné ses cinq enfants, « je leur dois la subsistance », a-t-il écrit, « je la leur ai procurée meilleure ou plus sûre au moins que je n’aurais pu la leur donner moi-même ». Cette pratique avait pris une telle ampleur que Vincent de Paul avait créé à Paris, en 1638, l’hôpital des Enfants-Trouvés, pour recueillir tous ceux que leurs parents avaient laissés seuls dans les rues de la capitale.

On aimerait pouvoir se dire que tout cela appartient à l’Histoire, et que c’est loin derrière nous, mais hélas il n’en est rien ! Si la situation de la grande majorité des enfants d’Europe et d’Amérique du Nord ne s’est pas dramatiquement aggravée, celle des autres enfants du monde, particulièrement ceux d’Afrique subsaharienne et d’Asie du Sud, est devenue alarmante. Dans un document publié ce 12 juin, l’Organisation internationale du travail et l’Unicef estiment que, leurs familles n’ayant plus les moyens de subvenir à leurs besoins, des millions et des millions d’enfants risquent de se retrouver contraints de travailler, parfois dans des conditions qui frisent l’esclavage. L’Unicef est aussi très préoccupée par le sort horrible qui pourrait guetter dix millions de petites filles, condamnées à un mariage forcé dans les quatre années qui viennent. Ainsi, comme dans le conte, des parents pourraient sacrifier leurs enfants au nom de leur propre survie !

Réinventer l’école

Pour empêcher cette catastrophe annoncée, l’Unesco a mis en place, en mars 2020, la « Coalition mondiale pour l’éducation », une plate-forme de collaboration et d’échanges rassemblant plus de cent soixante-quinze membres, des organisations des Nations-Unies comme le Programme alimentaire mondial ou l’OIT, des ONG comme Save the Children, et de très nombreuses multinationales comme IBM, Google et Microsoft bien sûr, mais aussi Huwei et Uber, et, nous concernant directement, France Médias Monde et Dior. Et si, à eux tous, ils prévoient d’investir des dizaines de millions de dollars rien que pour permettre un retour rapide des élèves en classe, c’est que, dans les pays à faible revenu, l’école n’est pas que l’école ! Elle instruit bien sûr, mais elle fournit aussi une nourriture saine et équilibrée, des soins et de l’aide sociale. Sa fréquentation est donc la condition essentielle du développement physique et psychologique des enfants.

Or, il y a urgence : cent quatre-vingt-huit pays dans le monde ont fermé leurs écoles, ce qui a affecté plus de 1,6 milliards d’enfants et d’adolescents, et, parmi eux, cent soixante-huit millions se sont vus entièrement déscolarisés, L’Unesco évalue à cent millions le nombre d’enfants qui auront des manques importants dans l’acquisition de la lecture, et estime que le coût global de ces retards d’apprentissage, retardant aussi l’entrée et l’insertion dans le monde du travail, sera de l’ordre de dix mille milliards de dollars. Ce constat, aussi sinistre soit-il, comporte pourtant en lui les germes de l’espoir, car il apparaît que « la Covid-19 », selon les propos de Sahle-work Zewde, présidente de la Commission Internationale sur les futurs de l’éducation, « a le potentiel de remodeler radicalement notre monde ». En effet, et pour la première fois depuis qu’elle existe, l’humanité entière doit affronter un ennemi commun ; or il se trouve qu’avoir un ennemi commun est un facteur de cohésion et de dynamique pour un groupe, et nous en voyons déjà les effets positifs sur les décisions « historiques » prises par le dernier G7 en matière de fiscalité internationale ou de transparence climatique, sans compter celle d’engager quinze milliards de dollars sur deux ans pour scolariser quarante millions de jeunes filles dans le monde. C’est dire si, face à l’extrême gravité de la situation, les réponses apportées sont aussi d’aussi grande ampleur. C’est parce que ces initiatives commencent à fleurir partout que ce grand scientifique qu’est Jared Diamond, peut écrire dans son dernier livre, Bouleversement ;les nations face aux crises et au changement, « la pandémie actuelle pourrait représenter le début, non pas d’une sombre ère de danger mondial chronique, mais d’une ère radieuse de coopération mondiale ».

C’est bien comme dans le conte de Charles Perrault, il y a des enfants en danger, un Ogre, le coronavirus, et comme dans le conte, le Petit Poucet, parce qu’il est astucieux et qu’il pense aux autres, va trouver la richesse et le bonheur. Et n’en doutons pas, le Petit Poucet, comme Astérix, c’est le génie français !

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