Les groupes français se cassent les dents en Irak

Vue aérienne d'une usine de pétrole et de gaz

« Nous avons une énorme industrie pétrolière et nous avons besoin de plus d’acteurs, de plus de compétition » déclarait le ministre irakien du Pétrole Ihsan Ismail en marge d’une visite à Paris à la fin du mois de mai dernier. Fragilisé par une instabilité structurelle, l’Irak est un cas symptomatique des États de la région MENA, qui peinent à attirer des investisseurs étrangers.

Les « États fragilisés » en difficulté face aux investissements étrangers

Pour le gouvernement irakien, le but de cette visite était de « rencontrer d’importantes compagnies et leur délivrer le message commercial d’être plus impliquées dans le marché irakien » a expliqué Ihsan Ismail à l’AFP. Dans le pays, les années se ressemblent et le constat s’impose cruellement : les investisseurs étrangers désertent massivement un pays pourtant riche en potentialités. Depuis 2013, l’Irak connait ainsi à chaque exercice un afflux négatif d’investissements directs à l’étranger, estimé à -4,88 milliards en 2018, -3,07 milliards en 2019 et -2,89 milliards en 2020. Un déficit directement lié à la situation politique et sécuritaire du pays, selon plusieurs spécialistes. Dans une moindre mesure, le Yémen, traversé par une guerre civile et une catastrophe humanitaire, souffre d’une situation similaire, avec des IDE négatifs à -282 millions d’euros en 2018 et -371 millions en 2019.

Le plus récent rapport du think-tank américain Fund For Peace, qui publie chaque année un Indice des États fragiles (Fragile State Index), accorde ainsi la part belle aux États de la région MENA qui trustent systématiquement le TOP 25, aux côtés des pays africains. En 2021, l’État le plus « fragile » du Monde est ainsi le Yémen avec un score de 111,7, tandis que la Syrie, en troisième position, obtient un score de 110,7. Avec des scores respectifs de 97 et de 96,2, la Libye et l’Irak sont aussi particulièrement exposés. Dans une tribune, les professeurs Dora Triki et Alfredo Valentino de l’ESCE International Business School et Anna Dimitrova de l’ESSCA École de Management, rappellent les caractéristiques des États-fragiles. Elles sont économiques d’abord et exposent ces pays à une fragilité accrue aux chocs économiques. Elles sont politiques ensuite avec une instabilité chronique. Elles sont sécuritaires enfin avec une surreprésentation des groupes armés et une forte prégnance de la criminalité organisée dans la société.

De manière non-négligeable, ces pays connaissent aussi des inégalités sociales structurelles et une exposition particulièrement élevée aux catastrophes climatiques. Pour les États concernés, la situation de fragilité prend l’allure d’une double-peine. Selon Dora Triki, Alfredo Valentino et Anna Dimitrova, à l’origine d’une étude publiée dans la Revue Canadienne des sciences de l’administration en mars dernier, les États fragiles attirent moins d’investissements directs à l’étranger (IDE) que les autres. L’insécurité juridique de ces pays renforcent encore la défiance des investisseurs.

En Irak, les groupes français multiplient les investissements

Un groupe français s’est d’ailleurs cassé les dents sur le marché irakien. En 2014, le géant des télécommunications Orange et l’un de ses partenaires de circonstance, le groupe koweïtien Agility, avaient massivement investi en Irak et créé une joint-venture, Iraq Telecom. Le groupe sera finalement exproprié de ses investissements dans des circonstances douteuses et avec de sévères accusations de corruption contre les décisionnaires, plusieurs cadres de l’autorité de régulation des télécoms -le pays est classé parmi les États les plus corrompus au monde. Après plusieurs échecs devant différents tribunaux irakiens, Orange et Agility se sont tournés vers le Centre international pour le règlement des différends relatifs au investissements (CIRDI), dont les juges sont eux aussi restés sourds aux demandes des deux plaignants. Un arbitrage qui ne sera pas de nature à rassurer les investisseurs internationaux car, selon plusieurs observateurs, le verdict, jugé injuste et arbitraire, a entériné un état de fait difficilement acceptable pour les plaignants. 

Ce qui n’a pas empêché un groupe français de retenter un positionnement stratégique sur le marché irakien. Le dimanche 6 septembre 2021, le gouvernement irakien et le français TotalEnergies ont signé un contrat hors-norme de 27 milliards de dollars d’investissement dans les capacités de production pétrolière, solaire et gazière du pays. Le contrat, qui se divise en deux parties, prend la forme d’un premier investissement de 10 milliards d’euros dans les infrastructures, puis d’un second de 17 milliards. Avec déjà, de premières difficultés.

Moins d’un an et demi après la signature du contrat, les réseaux politiques, diplomatiques et patronaux français déploient leurs efforts car, selon un article publié dans la Lettre A, « les investisseurs français se voient toujours freinés par de nombreux obstacles sécuritaires, bureaucratiques ou politiques ». Outre TotalEnergies, deux entreprises françaises se heurtent aujourd’hui aux difficultés du marché irakien. Le groupe d’armement Thalès, qui peine à conclure le contrat de ses radars longue portée Ground Master 400 et le groupe ADP, missionné pour reconstruire l’aéroport de Mossoul, mais qui se heurte à l’opposition de la Turquie, qui souhaite garder la mainmise sur un pays encore soumis aux ingérences étrangères.

Alexandre Bodkine

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