Alice Coffin, militante neo-féministe et LGBT, auteur du Génie lesbien (Lafargue Raphael/ABACA)

Par Marc Alpozzo, Philosophe et essayiste

Tribune. C’est au commencement du XXe siècle que débute la crise de la rationalité. Cette crise qui a touché tous les domaines de la pensée, continue cependant de nos jours, l’inventivité scientifique impliquant une discussion permanente entre plusieurs types de rationalités, à la fois philosophique et scientifique. Toutefois, la grande nouveauté de ce siècle naissant est ailleurs : outre cette ère du soupçon qui n’en finit pas, enrobant la raison et la rationalité occidentale, on voit le doute s’inviter dans tous les aspects de la vie.

Et c’est précisément ce que l’on constate dans notre société contemporaine, lorsqu’on écoute les discours néo-féministes, sombrant désormais dans la misologie, la « haine de la raison », réhabilitant les sorcières et les sortilèges, notamment sur les réseaux sociaux, qui sont censés incarner la lutte contre le patriarcat et les valeurs de l’Occident en général. Tandis que les progrès des sciences, depuis le XVIIIe siècle laissaient penser au triomphe de l’esprit rationnel des Lumières, la science a fait l’objet de remises en cause dans ses propres rangs, mais aussi de critiques d’ordre philosophique et éthique.

Régression

Cela continue donc, avec cette tentation de réhabilitation de la sorcellerie, considérée comme irrationnelle, depuis la Renaissance. Mais, puisqu’à la rationalité d’aujourd’hui on préfère l’irrationalité d’hier, ce retour en arrière, cette régression rend apparemment possible la continuité du combat contre le patriarcat, commencée par les premières féministes, et prolongé désormais grâce à de nouvelles armes, dans un combat jusqu’auboutiste, sans fin, mené jusqu’à épuisement…

Suite à la chasse aux sorcières qui débuta à la fin du Moyen Âge, et s’étendit jusqu’au XVIIIe siècle, la réhabilitation des sorcières (ou guérisseuses) a débuté au sein du grand public dans les années 1960. Or, cent ans plutôt, déjà, en 1862, Jules Michelet publiait La Sorcière, qui était un « hommage vibrant à l’insoumission de la femme », selon l’essayiste Jean-Philippe de Tonnac. Lorsqu’on lit Manon Garcia, philosophe, enseignante et chercheuse à l’université de Chicago, et diplômée de l’École normale supérieure, il semble que l’insoumission de la femme n’est pas encore une réalité. Dans un essai philosophique, On ne naît pas soumise, on le devient (Climats, 2018), l’auteur continue de chercher les situations de soumission des femmes au patriarcat, malgré, dit-elle, les progrès de la loi et des usages. Si la pensée victimaire sert la réflexion de Manon Garcia, elle est aussi symptomatique d’une époque de déresponsabilisation massive, et de recherches systématiques de coupables partout, dans une société qui s’attaque à la vie intérieure, et se cherche aveuglément des boucs-émissaires à l’extérieur.

Meurtre du père

Dans les pays anglo-saxons, la sorcellerie connaît un retour vibrant avec la Wicca, ce mouvement spirituel dont le nom dérive du vieil anglais wiccian, « ensorceler », avec pour but avoué de ressusciter le paganisme préchrétien. Outre la haine de la raison, c’est aussi la haine de la religion, et précisément du christianisme que l’on découvre ici, dans ce mouvement de contre-culture américaine qui porte les femmes à se définir comme sorcières, donc à « affirmer le droit des femmes à être puissantes et dangereuses en en faisant des héritières des guérisseuses, des sages-femmes et de toutes les formes de savoir non approuvées par les autorités », selon l’activiste Starhawk, figure de proue du mouvement[1].

Derrière le vœu de libération des femmes, le désir de les libérer psychologiquement de toute tutelle, afin de se sentir « puissantes », « héritières des guérisseuses », etc., se cache en réalité un mouvement néo-féministe dans lequel des personnes se disant « les petites-filles des sorcières que vous n’avez pas réussi à brûler », veulent à leur tour brûler l’époque, et déboulonner la figure masculine, donc paternelle, patriarcale, en guise de « meurtre du père », dans sa forme psychiatrique la plus simple et la plus évidente.

Émergence d’un nouveau modèle

Dans un essai, qui a fait grand bruit dans les rangs d’une certaine catégorie de femmes, Sorcières. La puissance invaincue des femmes (Zones, 2018), de la journaliste Mona Chollet[2], on nous explique par le détail comment le qualificatif infamant de « sorcière » est devenu récemment l’emblème de la lutte contre le patriarcat, de l’homme Blanc, du sexisme, et de l’infamie masculine, bref, le drapeau noir de la lutte du Bien contre le mâle. Écrit dans un style approximatif, et léger, le texte veut prendre les contes de sorcières à rebrousse-poil, et prouver que leur force magique était de soumettre la jeune fille encore enfant à l’autorité du père, puis du patriarcat. Dans la veine de la crise de la rationalité que nous connaissons depuis déjà plus d’un demi-siècle, le mouvement féministe cherche une ouverture à ce qui est extérieur à lui, en remettant en cause l’idée d’une méthode purement rationnelle.

C’est ainsi que l’on assiste à l’émergence d’un nouveau modèle, fondé sur le modèle des ancêtres, comme si c’était mieux avant, prenant à rebours l’avènement de la théorie de la relativité, qui montre que les théories ne peuvent être considérées comme des absolues, puisqu’elles sont toujours relatives, et peuvent ainsi être déformées. Avec les néo-féministes, tout est absolu, et rien n’est relatif, surtout pas la perniciosité des hommes ou du patriarcat, ni l’origine de combat des femmes, et les sources de leurs croyances.

Mona Cholet…

Aussi, si la crise de la scientificité a trouvé des échos dans l’invention de nouveaux modèles en psychanalyse, en sociologie et en philosophie, l’enthousiasme soulevé par le progrès des sciences et des techniques est très vite contrebalancé par la mise en doute de leurs bienfaits, ce qui place le soupçon à l’origine même de l’achèvement de la modernité naissante. La foi dans le progrès, devenue insoutenable, questionne la capacité de la science à aider les hommes dans leur « détresse », et fait dire à Octavio Paz que, peu après son lever, « le soleil du progrès disparait à l’horizon ».

Pourtant, dans son essai, Mona Cholet laisse penser qu’une autre forme de progrès est encore possible, le progrès de la condition de la femme, qu’elle prétend éveiller à une nouvelle représentation du monde. Pourquoi ? Parce que, devenir sorcière, pour la journaliste, c’est à la fois dénoncer l’injustice ou la violence qui lui sont faites, mais surtout, affirmer sans peur et sans détour, « à quel point le monde vu par les femmes est différent du monde que l’on nous vend tous les jours » (on appréciera le manque d’originalité et le simplisme de la réflexion de la néo-féministe à succès !) Ainsi, tandis que les Anciens avaient trouvé un paradigme commun à tous, depuis la postmodernité, et l’effondrement des récits collectifs, les communautés se replient sur elles-mêmes, et écrivent leur récit personnel, au mépris du socle commun.

Triomphe civique du féminisme

Du progrès des technologies et des sciences, dont on se méfie, on passe au progressisme culturel et moral. Plutôt que chercheuses en sciences, comme Marie Curie, les femmes doivent devenir dorénavant sorcières, voyantes ou astrologues. Voilà un progrès, en effet ! Du scientisme d’Auguste Comte au XIXe siècle, on passe sans transition, ou presque, aux superstitions de nos arrières grands-mères. Comment ces femmes modernes peuvent ainsi faire un tel saut, des lumières de la science rationnelle à l’obscurantisme de l’irrationalité de sorcellerie ? C’est précisément la question…

Si, le début du XXe siècle voit le triomphe civique du féminisme (les Anglaises obtiennent le droit de vote en 1918, et les Françaises en 1944), et si les sociétés européennes s’inquiètent de l’émancipation des femmes, le dramaturge Franck Wedekind fait d’ailleurs jouer, en 1902, avec son personnage de Lulu (La Boite à Pandore), la « femme fatale » suspecte de mettre en danger l’ordre social, les hommes ont connu différents « régimes d’historicité » selon le mot de François Hartog, différentes façons de se représenter le temps et de l’habiter, au point que, la modernité ayant produit une nouvelle représentation du temps et de l’histoire, le « Progrès » inverse dès lors le mythe de l’âge d’or, en le situant non plus à l’aube du temps humain mais, dans l’horizon du futur.

La notion de « Progrès » traduit un optimisme profond quant aux capacités de l’humanité de s’élever, de s’améliorer par degrés dans ses conditions d’existence et sa « vie matérielle », comme dans sa moralité. Mais il constitue aussi une nouvelle représentation de l’Histoire[3]. Les Modernes pensent donc le futur comme une nouvelle Terre promise, une nouvelle ère qui laissera advenir un homme nouveau, affranchi de la misère, de la bêtise et des préjugés, et par suite de la tutelle brutale des puissants.

Meuf, queer, butch, trans, queen, drag, fem, witch, sista, freak

Certes, l’agressivité de la modernité a été revendiquée par Marinetti dans le Manifeste du futurisme, et a pris une forme terrible et définitive, dans le même temps, avec la Première Guerre mondiale. Or, voilà que cette image de l’homme nouveau et affranchi de toute tutelle prend un nouveau visage, « dégenrée » cette fois, pour reprendre un terme à la mode chez les néo-féministes, puisque cet homme nouveau, futuriste, a endossé le visage d’une femme moderne, délestée de la tutelle brutale du patriarcat. Sauf qu’ici, le mythe de la femme moderne sombre dans celui de la femme postmoderne, et nihiliste. Si, durant le XXe siècle, la rationalité scientifique a échoué à rendre compte de notre manière d’appréhender le monde, les thèses néo-féministes échouent elles-mêmes à rendre compte de la complexité de notre monde et des interactions entre les hommes et les femmes.
Se cherchant coûte que coûte un adversaire pour exister enfin, la femme postmoderne réinvente le mythe du patriarcat, afin de mieux le rejeter, et cela fait dire à Mona Chollet que, la réhabilitation des sorcières, jadis brûlées par les hommes, fait paniquer la gent masculine. Une explication bien commode pour conforter sa thèse victimaire et la justifier à peu de frais. Le mythe de la sorcière devient alors la matrice d’où sont nés tous les féminismes et, pour les sorcières d’hier et d’aujourd’hui, c’est tout un monde qu’il faut désormais reconquérir selon Mona Cholet, avec pour seules armes le refus de l’asservissement de la nature à la loi des hommes et un rapport plus humain au savoir, à l’économie et à la politique.
L’auteur Christine Aventin[4] va encore plus loin, dans un ouvrage FéminiSpunk. Le monde est notre terrain de jeu (Zones, 2021), en faisant un lien tout à fait pertinent, avec une forme de désexualisation militante, une pansexualité cherchant à subvertir les catégories de l’étalon universel, dont les personnes appartenant à la communauté « meuf, queer, butch, trans, queen, drag, fem, witch, sista, freak », etc. (je cite l’auteur). Ce lien intime entre le néoféminisme et cette nouvelle génération transgenre mérite même un livre, tant le phénomène grandit et surprend.

L’hétérosexualité, norme patriarcale nuisant aux femmes

Au XXe siècle, le peintre Francis Bacon reprend, en 1927, la composition d’un tableau de Jean-Augustin-Dominique Ingres, Œdipe expliquant l’énigme du Sphinx, peint en 1808. Alors que le peintre néoclassique voulait représenter le face-à-face entre les monstres et l’homme, auquel il donne des proportions harmonieuses inspirées de la sculpture antique, Bacon rompt dans son tableau avec l’harmonie créée par Ingres. Désormais, il ne distingue plus les traits des figures, les aplats de couleur (rose, gris, marron), ni même l’absence d’ombres, et les cercles et la flèche brisent la brutalité symbolique de la scène. Au premier plan, on trouve le pied sanglant d’Œdipe (dont le nom signifie : « pied » enflés »), ce qui incarne une souffrance qui, dans l’esthétique classique, était littéralement obscène (« hors de la scène »). À présent, dans la toile de Bacon, les verticales ne sont plus perpendiculaires au sol, ce qui créent une forte impression d’instabilité. Le peintre accentue même le surplomb du monstre sur l’homme et n’évoque plus le suicide du Sphinx, afin de renforcer l’énigme. Tandis que le tableau d’Ingres distinguait le corps de lion, les ailes d’oiseau de proie, le torse et le visage de femme de Sphinx, le monstre et l’homme sont faits de la même chair. Œdipe devient une figure de l’homme monstrueux, l’hubris, le psychanalyste Freud faisant du mythe d’Œdipe l’expression d’un complexe constitutif de l’être humain, formé par l’attirance pour le parent du sexe opposé et l’agressivité du parent du même sexe. Cette irruption, à la fois de la psychanalyse, mais aussi de la pensée disruptive, continue d’imprégner notre époque, et notamment les jeunes générations biberonnées aux réseaux sociaux. Tandis qu’elles aspirent à une forme de réenchantement du monde, en mettant à terre toutes les inégalités, d’Instagram à TikTok, les jeunes filles, mais aussi les jeunes garçons par solidarité, revendiquent une nouvelle quête de sens à travers la figure de la sorcière incarnant leur « puissance personnelle » et leur « féminin sacré ». Or, le réenchantement du monde passe par cette nouvelle forme de déstructuration des codes, cette subversion de la normalité, au point de nourrir de la haine, comme c’est le cas dans les cours de collèges et lycées aujourd’hui, pour l’hétérosexualité, considérée là encore, comme une norme patriarcale nuisant aux femmes[5].

Tuer, donc

La novlangue moderne, qui est un instrument de destruction intellectuelle de l’intelligence et du sens, comme on le sait depuis Orwell, Ionesco ou Camus, et parfaitement utilisé par les nazis et les communistes au XXe siècle, refait son apparition sous de nouvelles formes, afin d’anéantir une fois encore la pensée, de détruire, non plus l’individu devenu anonyme, mais le mâle blanc, et d’asservir le peuple à une nouvelle forme de totalitarisme, néo-féministe cette fois. Subvertissant le sens et la nature des mots, la novlangue féministe fait passer la haine pour de la joie, la colère pour de l’amour.

Le meurtre (même symbolique) de l’homme, tel en psychanalyse où on procède au « meurtre (symbolique là encore !) du père », devient sous la plume des féministes un acte révolutionnaire et libérateur. Tuer donc, pour se libérer de l’asservissement et de l’esclavage. Voilà encore une autre forme de subversion des mots et du sens des mots. Dans 1984, roman d’anticipation, George Orwell écrivait : « Nous détruisons chaque jour des mots, des vingtaines de mots, des centaines de mots. Nous taillons le langage jusqu’à l’os. […] Ne voyez-vous pas que le véritable but du novlangue est de restreindre les limites de la pensée ? À la fin, nous rendrons littéralement impossible le crime par la pensée, car il n’y aura plus de mots pour l’exprimer. […] La révolution sera complète quand le langage sera parfait. » Nous y sommes, une fois de plus !

Alice Coffin, Pauline Harmange, etc.

Cette opération de destruction des mots, pour détruire les hommes, est désormais entamée à visage découvert, et sans complexe, par des militantes féministes, comme Alice Coffin dans le Génie lesbien (Grasset, 2019), qui n’hésite plus à débuter le premier chapitre de son essai sur son androphobie, affirmant : « Les hommes, je ne regarde plus leurs films, je n’écoute plus leur musique ». De cette misandrie assumée, elle compte en faire un acte révolutionnaire, dont le but est de se défaire des hommes, qu’elle assimile sans craindre la caricature, à des « assaillants ». Quant aux femmes, elle leur donne un seul conseil, un conseil en forme d’acte guerrier : « Il ne suffit pas de nous entraider, il faut, à notre tour, les éliminer. » Alice Coffin parle bien sûr ici des hommes[6]. Ça aura au moins le mérite de créer un schisme au sein de son mouvement, puisque son ex-coéquipière et féministe lesbienne Caroline Fourest, s’inquiètera très vite, dans Paris Match, de « cette approche essentialiste, binaire et revancharde qui abîme des années de révolution subtile et flatte les clichés antiféministes »[7].

C’est vrai que cela contredit les positions mêmes des féministes d’autrefois, qui combattirent avec vigueur toute forme d’essentialisme quand on parlait des femmes. En octobre 2020, Pauline Harmange publie chez Seuil, Moi les hommes, je les déteste, d’abord publié dans une édition associative, qui l’a retiré à 3 reprises, le vendant à plus de 2500 exemplaires, et annonçant sur son site que, « les trois premiers tirages de ce formidable livre (sic !) ont été épuisés » et qu’il doit désormais être réédité par un plus grand éditeur, dont les épaules seront assez larges pour faire face à un tel phénomène de société. Or, cet essai qui défend la « misandrie comme une manière de faire place à la sororité et à des relations bienveillantes et exigeantes » (sic !) et jugé par l’éditeur historique comme un « livre féministe et iconoclaste », qui se demande si, finalement « la colère (sic !) à l’égard des hommes (n’est pas) en réalité un chemin joyeux et émancipateur dès lors qu’on la laisse s’exprimer ».

On admirera la psychanalyse de comptoir qui inspire cette réflexion ! Doit-on ici parler de colère ou de haine ? On sait combien l’une ou l’autre, de toute façon, nous fait prendre le risque de courir à des tragédies en nombre, si on y laisse court, et non de chemins bordés de roses et de joie, comme ces féministes le prétendent et l’espèrent. Un délire idyllique pourtant plébiscité par le public et la presse.

Postmodernité

Jadis, au XXe siècle, les hommes se sont crus maîtres de leur destin, l’homme occidental ayant à ce moment-là découvert qu’il était en réalité perdu, désarmé devant des situations qui le dépassaient par leur folie ou leur horreur. Début XXIe siècle, c’est au tour des femmes de croire au leur. Pourtant, comme dans les pièces de Ionesco ou de Beckett, tandis que les personnages montrent leur incapacité aussi bien à agir sur les situations qu’à communiquer ensemble de manière cohérente, l’absurde confine une nouvelle fois au tragique, et renvoie à nouveau les hommes (ou plutôt ici les femmes) à l’absurdité de la condition humaine.

Ces femmes plongées dans une postmodernité largement consommée et héritière d’une perte de confiance à l’égard de la science, du progrès, du politique et des institutions, se refusent désormais de choisir entre toutes ces théories, recourant plutôt à présent, à des « bricolages » : en associant des éléments les uns aux autres sans se soucier de la moindre cohérence, valorisant plutôt des valeurs « locales », et s’exprimant selon des références aux solidarités fondées sur des dénominateurs communs étroits et souvent artificiels (tribus, communautarisme), elles montrent par-là que, c’est désormais dans les petites unités qu’il convient de rechercher ses raisons de vivre. Mais ces raisons de vivre, reniant la tragédie de la condition humaine, abandonnent aussi l’organisation sociale à la fragilisation de l’individu, alors même qu’elles prétendent y répondre[8].

Forme déshumanisée de la femme

Si donc, dans ce monde sans foi ni Dieu, déserté de toute hauteur, de toute spiritualité, de toute transcendance, dans ce monde absurde, les femmes gardent encore une certaine cohérence à l’extérieur, comme dans les pièces de Samuel Becket, notamment En attendant Godot, où il n’y a désormais plus de héros, où même les spectateurs ont perdu une part de leur humanité, et c’est précisément à une forme déshumanisée de la femme à l’intérieur que l’on fait face.

Les « exercices spirituels » qui jadis, dans l’Antiquité, nous préparaient à la mort, et nous en délivraient, nous permettant de renouer avec la philosophie, ne peuvent plus avoir cours dans les temps présents ; désertée de tout apprentissage de la mort, ou de la vie, notre existence est aujourd’hui saturée par un trépas qui paraît avoir lieu au moment même de la vie. C’est ainsi que, du néoféminisme à cette nouvelle génération de « freaks » assumés[9], répondant à l’acronyme LGBTQI2S+, il n’y a qu’un pas.

Négation de la biologie

Des thèses culpabilisatrices et humiliantes pour les femmes, que les néo-féministes agitent à la suite de leurs aînées, à un mouvement prétendument émancipateur, cela crée, à l’intersection des combats, une faille par laquelle passent la plupart des personnes fragiles, revendiquant à présent une identité de genre qui n’est pas exclusivement masculine ou féminine, mais bigenre, pangenre, genderfluid (de genre fluide) ou agenre, et souvent regroupée sous le terme générique alternatif de « non-binaire ». Ces personnes semblent alors nous dire qu’elles expriment à dessein, une nouvelle forme assumée de la monstruosité de l’homme, – telle que Bacon le montra dans son tableau, en 1927. De « transitionneurs » à « détransitionneurs », dans ce monde où l’héroïsme n’est plus pensable, car jugé trop « masculiniste », le terme d’absurde prend des accents neufs : à la fois comique, grotesque et tragique, il traduit, sur le plan plutôt métaphysique, le refus d’assumer héroïquement sa condition, de prendre conscience de sa finitude, de ses limites.

Pris d’hubris, ce mouvement néo-féministe, agissant à l’intersection des mouvements transgenre et indigéniste, exprime le refus d’assumer l’horreur de sa condition, niant la biologie, niant les lois de la nature, accablant le patriarcat blanc, essentiellisant l’homme, et assumant le déni du réel dans lequel toute une génération d’« enfants gâtés » s’engouffre.

Le monde devient dès lors, un nouveau terrain de jeu, pour ces filles, et fils de Babel, mais jusqu’à quand ?

Marc Alpozzo
Philosophe, essayiste
Auteur de Seuls, Éloge de la rencontre, Les Belles Lettres


[1] Voir à ce propos Le Monde, du 26 janvier 2021, « La sorcière, de créature maléfique à icône féministe », de Virginie Larousse.

[2] Succès de librairie, vendu à 75 000 exemplaires à sa sortie, en 2018, on s’offrait ce sésame entre amies, un peu comme une extrême-onction permettant à ces jeunes femmes de prendre le chemin d’une libération imaginaire, mais nécessaire, au moins psychologiquement ou symboliquement.

[3] « Voulez-vous vous rendre compte de ce que c’est que le Progrès, appelez-le demain », écrivait Victor Hugo.

[4] Auteur belge, arrivée en littérature à 15 ans, avec un roman Le cœur en poche (Mercure de France, 1988), dans lequel l’héroïne et narratrice apporte des oranges à son père, en prison, à la fin du texte. Aujourd’hui, elle préfère lui apporter des orages, avouant sans fards que, lesbienne, elle aimerait débarrasser le monde des hommes, afin d’en faire un terrain de jeu où seules les femmes coexisteraient ensemble.

[5] « Sortir de l’hétérosexualité » était le programme de la seconde édition du festival Des sexes et des femmes, en septembre 2021 à Paris. Pour les séparatistes, le couple hétérosexuel nuit aux femmes. Voir à ce propos l’article du Monde « L’hétérosexualité, c’est terminé ? », de Maïette Mazaurette, en date du 9 février 2020.

[6] Elle déclare même lors d’une intervention télévisée sur la chaîne russe RT en 2018 : « Ne pas avoir un mari, ça m’expose plutôt à ne pas être violée, à ne pas être tuée, à ne pas être tabassée, avait-elle déclaré en direct. Et cela évite que mes enfants le soient aussi. »

[7] Paris Match, du 2 octobre 2020 : « Alice Coffin, branchée sur sectaire. »

[8] Voir à ce propos la contribution de Michel Maffesoli, « Postmodernité », in Dictionnaire Robert de sociologie (André Akoun et Pierre Ansart), Paris, Le Seuil, 1999.

[9] Voir plus haut la référence à l’ouvrage de Christine Aventin.

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