Un tableau de Picasso, la Tête de jeune femme, est depuis peu exposé au musée Reina Sofia de Madrid. Il était auparavant la propriété de l’homme d’affaires Jaime Botin, auquel il a été confisqué dans des circonstances rocambolesques par les autorités espagnoles, qui accusent le banquier de « contrebande ». Faisant preuve d’un acharnement difficilement justifiable, ces dernières ont condamné le collectionneur à trois ans de prison et à une amende, record, de près de 92 millions d’euros – au nom d’une interprétation, inquiétante à plus d’un titre, du concept de « trésor national ». Le journal numérique espagnol El Confidencial vient de consacrer un article à cette troublante affaire.

Les yeux baissés, elle détourne presque le regard, comme embarrassée d’être là. Et pour cause : pour la première fois exposée au public, elle trône désormais tout près de son célébrissime grand frère, Guernica. Tous deux sont accrochés aux murs d’une salle, la 204, que le musée Reina Sofia de Madrid consacre à la période cubiste de leur créateur commun, Pablo Picasso. Le cartouche apposé sous le tableau ne mentionne que son nom, Tête de jeune femme, et son année de composition, 1906. Plus d’un siècle s’est donc écoulé depuis que le peintre espagnol a figé, pour l’éternité, les traits de cette mystérieuse jeune fille, tombée depuis, comme le tableau qui la représente, dans un relatif oubli. Jusqu’à ce qu’une retentissante polémique ne la sorte, manu militari, de l’anonymat comme des lambris boisés du yacht où elle coulait, depuis plusieurs décennies, des jours paisibles.

Abordage dans les eaux corses

Car la Tête de jeune femme était, jusqu’il y a peu, la propriété exclusive d’un collectionneur particulier. Et pas n’importe lequel : Jaime Botin, l’héritier d’une puissante dynastie espagnole à la tête de la banque Santander – une véritable institution dans la péninsule. Collectionneur dans l’âme, l’homme d’affaires a acquis la toile de Picasso en 1977. Depuis cette date, le tableau était exposé dans la cabine du voilier de Jaime Botin, une goélette à trois mâts baptisée Adix, battant pavillon britannique. En 2015, le banquier décide de déplacer le Buste à Genève, où il doit être conservé dans un entrepôt offrant de meilleures garanties de sécurité qu’un simple bateau. Souhaitant agir en toute transparence, Botin, dont le navire fraie alors au large des côtes corses, informe les douanes françaises de son intention. Mal lui en a pris.

S’il avait été présent à ce moment sur l’Adix, son propriétaire aurait assisté, médusé, à l’abordage en règle dont le bateau a été victime de la part des agents de la Guardia Civil, l’équivalent de la gendarmerie nationale tricolore. Prévenus par leurs homologues français, les militaires espagnols s’emparent de la Tête de jeune femme et la ramènent, sous bonne escorte, à Madrid. L’Espagne considère, en effet, que le tableau de Picasso est un « bien d’intérêt culturel » majeur, qui ne saurait quitter son territoire sous aucun prétexte. Détroussé en plein jour, dépossédé de son bien et formellement accusé de « contrebande » par les autorités de son pays natal, Jaime Botin est en outre poursuivi par la justice espagnole, qui le condamnera en dernière instance à la bagatelle de trois ans de prison, assortis d’une amende, historique, de 91,7 millions d’euros.

Le « bien d’intérêt culturel », concept extensible à l’envi ?

Agé de 85 ans lors du jugement, Jaime Botin échappera à la prison. Une bien maigre consolation pour celui qui a toujours clamé n’avoir aucune intention de vendre son Picasso au plus offrant – a fortiori depuis que l’Espagne en a, de fait, interdit la cession à qui que ce soit en considérant la toile comme un « bien d’intérêt culturel », bien qu’elle n’en ait pas formellement le statut – une qualification qui s’approche de celle de « trésor national » en vigueur en France et qui permet à un Etat d’empêcher, au moins provisoirement, la vente ou la sortie de son territoire de toute œuvre d’art présentant un intérêt majeur dans l’histoire culturelle du pays en question. Comme toute règle cependant, celle-ci doit répondre à un certain nombre de critères prédéfinis, le plus important d’entre-eux étant la présence de la-dite œuvre d’art sur le territoire national. C’est cette règle qu’ont invoquée les autorités espagnoles pour s’approprier, par la force, la Tête de jeune femme.

Problème : la toile de Picasso n’a jamais stationné sur le territoire espagnol, rappelle El Confidencial. Elle était exposée sur un voilier naviguant sous pavillon britannique ; sa manipulation et son transfert et même son éventuelle revente répondaient donc aux règles internationales du libre marché anglo-saxon. Des arguments qu’avait fait valoir Jaime Botin au début des années 2010, l’Etat espagnol se prévalant d’une interprétation très extensive du concept de « bien d’intérêt culturel » dans le but de « protéger » la Tête de tout risque de « fuite » à l’étranger. La polémique qui s’en était suivie, nourrie tant du prestige associé à Picasso que de la renommée de la famille Botin en Espagne, avait alors rendu la toile, de fait, invendable sur le marché de l’art. L’histoire aurait, donc, pu – et dû – en rester là, et il n’était nullement dans l’intention ni dans l’intérêt de Jaime Botin de s’attirer de plus amples foudres de l’administration espagnole ; raison pour laquelle le collectionneur a, en toute bonne foi, tenu en 2015 les autorités concernées informées de son souhait de transférer la Tête en lieu sûr.

Un précédent inquiétant

L’acharnement dont le banquier fait depuis l’objet de la part de la justice espagnole n’en apparaît que plus démesuré, pour ne pas dire totalement disproportionné. Non contents d’exproprier Jaime Botin de son bien, les juges espagnols l’ont ainsi condamné, une première fois, à 18 mois de prison et 52,4 millions d’euros d’amende, avant d’alourdir ce premier jugement en doublant la peine d’emprisonnement initiale et en portant l’amende à près de 92 millions d’euros – soit la valeur approximative que le Buste atteindrait s’il était, aujourd’hui, proposé aux enchères. Une sanction que le collectionneur a catégoriquement refusé de négocier à la baisse, démarche qui aurait représenté, selon lui, un aveu de culpabilité. S’il a porté l’affaire devant la Cour européenne des droits de l’Homme, Botin a aussi déclaré « pleinement respecter (et) se conformer (à) la décision judiciaire qui a conduit à la saisie » de son tableau. Fair play.

« Mon intention n’a jamais été de vendre le tableau ni d’échapper à la loi », a encore lancé le banquier, qui a également exprimé sa « profonde satisfaction (de voir que le tableau) puisse être exposé, vu et apprécié par le public ». « Cela a toujours été mon intention », a-t-il réitéré, rappelant la « place d’honneur » qui était – et est toujours – réservée à la toile au sein du musée Botin de Santander. Sans préjuger des futurs développements de l’affaire devant la justice européenne, le sort de la toile de Picasso laisse cependant un goût amer, interrogeant sur la toute puissance et l’impunité d’une machine étatique qui, sachant l’opinion publique de son côté, semble s’être déchainée contre un homme que son statut social prédestinait à une forme de présomption de culpabilité. Si une grande fortune comme Jaime Botin n’a pas su protéger son bien de la voracité et de l’acharnement de l’administration, qui, demain, le pourra ?

Alexandre Bodkine

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