Cacao, café, anacarde… : l’Afrique exporte massivement les produits de son agriculture sans les transformer sur place, se privant ainsi des colossales plus-values réalisées à l’autre bout du monde. Premier producteur de cacao et de noix de cajou au monde, la Côte d’Ivoire semble bien décidée à mettre fin à ce non-sens économique et à inverser le rapport de force au profit de ses paysans et populations locales. Avec le PCCET, un nouveau projet doté de 200 millions de dollars, le gouvernement ivoirien veut développer les chaînes de valeur et l’industrie de la transformation alimentaire sur son territoire.

Immensément riche en matières premières agricoles, mais dépendante du reste du monde pour se nourrir : tel est le paradoxe, pour l’heure non résolu, de l’Afrique. Totalisant 60% des terres arables de la planète, le continent dispose, en théorie, de suffisamment de ressources pour sustenter l’ensemble de ses habitants et même une grande partie de la population mondiale. Mais, alors que huit Africains sur dix travaillent dans le secteur agricole, celui-ci ne contribue qu’à hauteur de 14% au PIB de l’Afrique subsaharienne ; et plus de 70 millions d’Africains vivraient, selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), toujours en situation d’insécurité alimentaire aiguë. Le changement climatique, les catastrophes naturelles, l’instabilité politique ou encore la défaillance des infrastructures – sans même évoquer les conséquences de la crise sanitaire – expliquent, pour partie, ce déséquilibre entre une apparente richesse agricole et l’absence, ou la faiblesse, des retombées économiques en faveur des populations locales.

Dépendance alimentaire, hérésie économique

Noix de cajou, baies de café, fèves de cacao, agrumes, feuilles de tabac… : poussant en abondance sur le sol africain, ces précieuses denrées ne nourrissent pourtant pas, ni directement ni indirectement, les personnes qui les cultivent. Entre 2016 et 2018, le continent a ainsi importé 85% des produits alimentaires consommés par ses habitants. Une dépendance alimentaire qui devrait coûter plus de 100 milliards de dollars d’ici à 2025. Une hérésie économique dont l’origine est à rechercher dans l’absence d’industries de transformation permettant de produire, à l’échelon local, les denrées dont les populations ont besoin pour se nourrir. Autrement dit, les produits agricoles cultivés en Afrique sont encore massivement exportés, le plus souvent sous leur forme brute, vers d’autres continents – notamment vers l’Asie – qui disposent du tissu industriel et de la main-d’œuvre permettant de les transformer.

Or, dans le secteur agro-alimentaire, c’est l’étape de la transformation – bien davantage que celle de la production, soumise aux aléas du marché ou du climat – qui est génératrice de richesse. Une fois torréfiées, décortiquées, retravaillées ou ensachées, les denrées africaines transformées en Inde, au Vietnam ou au Cambodge sont en effet revendues plusieurs fois leur prix d’achat : + 89% pour les bananes kenyanes, + 900% pour le café d’Ethiopie, etc. Un véritable pactole, dont les producteurs africains ne voient presque pas la couleur. En d’autres termes, faute de transformer ses produits sur place, l’Afrique ne se contente pas d’exporter les denrées dont sa population aurait besoin pour se nourrir ; elle délocalise d’énormes plus-values à l’autre bout du monde. Ainsi, selon l’International Cocoa Organization, seuls 6% des quelque 100 milliards de dollars générés par la transformation du chocolat reviendraient aux pays producteurs d’Afrique de l’Ouest. Les miettes d’un festin dont les populations africaines sont exclues.

En Côte d’Ivoire, transformer les ressources localement au lieu de les exporter brutes

Premier producteur de cacao au monde, la Côte d’Ivoire est emblématique de ce rapport de force déséquilibré. Les autorités du pays cherchent à l’en extraire en misant sur la transformation industrielle de « l’or brun ». Objectif revendiqué du gouvernement d’Alassane Ouattara : transformer, d’ici 2025, 100% de la production locale en Côte d’Ivoire. Pour ce faire, le pays a notamment construit deux nouveaux complexes industriels qui devraient contribuer à assoir la position ivoirienne sur un marché du cacao jusqu’à présent soumis aux diktats des géants américains de la confiserie que sont Mars ou Hershey. Deux Plans nationaux d’investissement agricole (PNIA) successifs (2012-2016 et 2017-2022) ont également permis de redynamiser le secteur et de lui assurer une plus grande résilience, en favorisant les initiatives industrielles liées à la transformation du cacao – notamment la petite transformation chocolatière alimentant le marché local – et en misant sur la formation de la main d’oeuvre ivoirienne et la constitution d’agropoles territoriaux.

Le même activisme est de mise en ce qui concerne la noix de cajou, dont la Côte d’Ivoire est aussi le premier producteur mondial. Alors que seulement 10% de l’anacarde ivoirienne – l’autre nom de la précieuse noix – sont pour l’heure transformés sur place, le gouvernement ambitionne de dépasser les 50% d’ici à la fin de l’année. Plusieurs conventions ont ainsi été signées entre les autorités et les industriels du secteur afin de supporter la construction d’une chaîne de valeur locale ; des incitations fiscales accompagnent la structuration d’une véritable filière ivoirienne ; et, en octobre 2020, le président Ouattara a inauguré à Yamoussoukro un flambant neuf Centre d’innovations, de technologies et de formation dans la filière de l’anacarde (CITA), doté de près de 4 milliards de francs CFA… Autant d’efforts qui ont permis à la Côte d’Ivoire de se hisser, début 2021, à la troisième place mondiale en termes d’exportations de noix de cajou transformées.

Avec le PCCET, le gouvernement ivoirien accélère la transformation du secteur agricole

Cette dynamique pourrait bénéficier d’un nouveau coup d’accélérateur avec le récent lancement du projet PCCET (projet des chaînes de valeur compétitives pour l’emploi et la transformation économique), présenté le 2 avril dernier par le Premier ministre ivoirien, Patrick Achi. Financée à hauteur de 200 millions de dollars par la Banque mondiale, l’initiative doit permettre aux agriculteurs ivoiriens de générer de meilleurs revenus. « Pendant de longues années, a rappelé le Premier ministre, notre pays a été connu comme un pays producteur de matières agricoles importantes. (…) Mais (…) les pays qui ont l’opportunité de se développer rapidement ne sont pas (ceux) qui produisent les matières premières et les vendent » mais bien ceux qui les transforment, constate encore M. Achi. Le PCCET s’inscrit, par ailleurs, dans la « Vision Côte d’Ivoire 2030 » portée par le président Ouattara, visant à diversifier et transformer en profondeur l’économie et la société ivoiriennes en misant sur l’industrialisation, le développement des infrastructures et la captation locale de la valeur ajoutée. Pour que les richesses ivoiriennes profitent d’abord et avant tout à celles et ceux qui les produisent.

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