Jérôme Fourquet : « La réindustrialisation de la France est possible »

Après L’Archipel français, son nouveau livre La France sous nos yeux, co-écrit avec le journaliste Jean-Laurent Cassely, fait un tabac en librairies. Politologue, expert en géographie électorale et directeur du département Opinion à l’IFOP, Jérôme Fourquet nous livre des clés d’analyse pour réinventer et réindustrialiser la France.

Vous décrivez une France en grande métamorphose, avec comme point d’orgue sa désindustrialisation.

Jérôme Fourquet : Effectivement, nous avons eu à cœur avec Jean-Laurent Cassely de revisiter avec le lecteur les 40 dernières années qui se sont écoulées depuis le milieu des années 1980, que nous avons qualifiées de « grandes métamorphoses» et qui ont donné naissance à « La France d’après », celle dans laquelle nous évoluons aujourd’hui, et qui n’a plus grand-chose à voir avec celle que l’on a connue. Avec ces grandes métamorphoses, on a vu se déployer en même temps, en parallèle, toute une série de processus qui ont eu des effets en cascade. En matière économique tout d’abord, nous sommes passés d’une économie de production, principalement dans l’industrie, l’agriculture et la pêche, à une économie dont les principaux moteurs tournent aujourd’hui autour de la consommation, du tourisme et des loisirs.

Cela a entraîné une redistribution des cartes dans tous les sens du terme – les gagnants et les perdants, les territoires qui s’en sortent mieux et les autres – mais aussi des reconfigurations en termes de classes sociales et de métiers. Ça c’est la première grande métamorphose qui est absolument centrale, avec comme conséquence majeure une industrie française qui ne représente plus que 10% de notre PIB.

Ce sont aussi nos modes de vie et de consommation qui ont changé ?

J.F. : Si on regarde de plus près nos modes de vie et nos tendances de consommation, ces phénomènes de démoyennisation sont tout à fait palpables, avec d’un côté une démoyennisation par le haut autour des produits « premium » (avec une montée en gamme dans l’alimentaire, l’habillement, les lieux de vacances…), et de l’autre, une démoyennisation par le bas avec le développement d’un marché secondaire (le hard discount, Le bon coin, les Dacia, les enseignes comme Gifi…) et d’une économie de la débrouille (la recherche des bonnes affaires, le black, le troc, etc.). Derrière tout cela, il y a le rôle central dévolu à la consommation, devenue à la fois le moteur de notre économie mais aussi l’élément de construction de notre identité sociale.

Croyez-vous à une réindustrialisation possible de notre pays ?

J.F. : La lucidité, c’est déjà le début de la sagesse. Notre livre participe à faire toucher du doigt cette réalité dramatique de la désindustrialisation, mais plus largement, cette prise de conscience a pu se faire à l’occasion de la crise du Covid. Les Français se sont réveillés un matin en constatant qu’on manquait de masques et de respirateurs, que le Paracétamol était fabriqué à l’étranger, que nos grands laboratoires français n’arrivaient pas à sortir de vaccin… Le 2ème point, si on veut être optimistes, c’est qu’avant la crise, le gouvernement affichait une inversion de tendance encore timide mais réelle. On recommençait à créer des emplois industriels en France et à regagner du terrain sur nos concurrents européens.

C’est notamment lié à une baisse des impôts de production et à une stratégie de démarchage active des investisseurs étrangers, mais il y a encore énormément de travail à accomplir, tant dans le domaine de l’alternance et de la formation professionnelle, que des marchés publics, de la règlementation et des délais d’instruction des dossiers. La réindustrialisation progressive du territoire est possible, notamment à l’occasion de la transition écologique, mais elle passe d’une part par une prise de conscience de la population et d’autre part par une action déterminée et résolue des décideurs tant politiques qu’économiques, avec des investissements tant publics que privés.

Emmanuel Macron a-t-il compris cette réalité du terrain ?

J.F. : Concernant les effets dramatiques de la désindustrialisation sur une grande partie du territoire, et si je me base notamment sur ce qui a été fait sur les impôts de production et le crédit impôt recherche, je pense qu’Emmanuel Macron en est pleinement conscient. Mais une réindustrialisation demande du temps, de la constance et de la suite dans les idées. Ça prend énormément de temps. C’est sous le gouvernement Jospin que le ministère de l’Industrie n’a plus été un ministère de plein exercice. Ça peut paraître tout bête, mais ne faudrait-il pas commencer par recréer un ministère de l’Industrie digne de ce nom, avec de vrais moyens ? Si on en est là aujourd’hui, on ne peut pas accabler uniquement les politiques. Rappelez-vous, on a quand même entendu le discours pendant des années, y compris à l’école, que l’industrie c’était ringard.

Puis, il y a eu les drames d’AZF à Toulouse puis de Lubrizol à Rouen, avec les messages qui ont suivi que l’industrie c’est dangereux et que ça pollue. Sauf qu’aujourd’hui, notre pays se réveille et se rend compte avec le Covid qu’il n’y a plus une usine française qui fabrique du Doliprane. Il faut donc non seulement des décisions publiques mais aussi des investissements privés pour décider collectivement de donner la priorité à la réindustrialisation de notre pays. Et ça peut avoir une incidence aussi sur le choix de carrière de nos meilleurs diplômés. Et tout cela, ce n’est pas à la portée d’un seul président ou d’un seul quinquennat.

Comment ressouder la société française d’aujourd’hui ?

J.F. : Sans doute en dessinant des perspectives communes. Ça passe notamment par affronter collectivement la réalité de la transition écologique. C’est-à-dire en fixant des objectifs désirables. Il y a de la place pour tous les territoires, notamment ceux qui se sont sentis abandonnés, en termes d’implantation de sources d’énergies renouvelables, en créant des zones d’activités économiques et industrielles dédiées. Ça, ce sont des pistes concrètes.

Quel rôle pour l’entreprise dans cet objectif ?

J.F. : L’entreprise a un rôle à jouer à double titre. Le premier, parce que dans une société qui est très archipellisée, les entreprises, notamment les plus grandes, sont sans doute l’un des derniers endroits où se côtoient au quotidien et travaillent ensemble des gens qui appartiennent aux différentes îles de l’Archipel. Ça peut bien entendu créer parfois des tensions, mais c’est un très bon laboratoire, un bon point de départ. Le deuxième point, c’est que quand la crise sanitaire est arrivée, le premier réflexe, très français, a été de se tourner vers l’Etat. Ce dernier a répondu présent avec le « quoi qu’il en coûte » et la plupart des entrepreneurs reconnaissent aujourd’hui ce qu’ils doivent à l’Etat qui les a aidés à passer cette période complexe. Mais collectivement, ce qu’on a constaté aussi, notamment pendant le premier confinement, c’est que l’Etat seul connaissait de très sérieux ratés. Du coup, face à la crise, on a vu des solutions concrètes et rapides arriver du côté des entrepreneurs, des associations et des élus locaux.

Les solutions d’avenir viendront-elles des entrepreneurs ?

J.F. : On a vu avec la crise que l’Etat central omnipotent, il n’était pas si puissant que cela, car il est lent, hyper centralisé et suradministré. Du coup, les collectivités locales, les associations et les entreprises se sont décarcassées et ont été des lieux d’invention d’un système D comme débrouille, pour trouver des masques, pour organiser des collectes et continuer à faire tourner le pays. Je pense que cette idée va cheminer dans la tête des Français. Il faudra sans doute une nouvelle étape de décentralisation pour laisser plus d’autonomie aux territoires, car on s’est tous rendu compte, dans toutes les régions françaises, que le patron de la région était plus agile que le préfet.

Si on regarde le problème des masques, ce sont les présidents de région et les entrepreneurs qui se sont mobilisés, à la fois ceux qui se sont mis à en produire et ceux de la grande distribution. Le temps de l’Etat n’est pas révolu en France, mais chemine l’idée qu’il est bon et efficace que les entreprises mettent aussi leur puissance d’action et leur agilité au service de l’intérêt général et d’un avenir commun.

N’est-ce pas déjà le cas aujourd’hui ?

J.F. : On n’est plus aujourd’hui dans une bataille idéologique autour du profit, car tout le monde a intégré que les entreprises devaient en faire pour vivre, se développer et créer des emplois ; la question est « Que pouvez-vous apporter à votre territoire ? » : relocaliser des chaînes de production, faire travailler des sous-traitants locaux, préparer la transition écologique, être plus responsable, etc. Cette crise nous a permis d’intégrer que tous les moteurs doivent maintenant tirer dans le même sens : la puissance publique de l’Etat et les collectivités locales, mais aussi les petites, les moyennes et les grandes entreprises.

Propos recueillis par Valérie Loctin

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